o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 décembre 2007



  Faits et effets…—Mari démocratisation…
  Humeur—Les deux STC de Rajesh Jeetah
  Interrogations —Le droit à la parole


Faits et effets...

Mari démocratisation…
Josie Lebrasse


C'est au fur et à mesure que l'on comprend ce que le gouvernement de l'Alliance sociale entend par "démocratisation de l'économie". La terre dont il est tant question ces jours-ci semble être d'ailleurs au cœur de son projet. Et vous savez comment on démocratise ces jours-ci ? Eh bien, non pas en donnant aux plus nécessiteux les moyens de s'en sortir, en octroyant aux familles les plus vulnérables comme les squatters de Belle Mare et autres familles qui vivent dans l'extrême précarité l'alternative d'une autre vie plus décente. Non, cent fois non, on démocratise en privilégiant "nou dimoune", nos petits copains et nos agents.

Il y avait eu cette tentative de morceler le Jardin des Pamplemousses pour en extraire une partie au profit de Lan Hing Choy Ah Fat, pas encore trésorier du PTr, mais déjà très influent au sein du Labour et proche du clan boolelliste, pour un restaurant, projet qui fut vivement combattu au point où Arvin Boolell dut battre en retraite. Pour revenir sept ans plus tard en y imposant un accès payant. Nous connaissions déjà aussi les cas de ces nombreux agents travaillistes qui avaient obtenu de juteuses portions de terres de l'Etat à la veille des élections générales du 11 septembre 2000.

Les heureux bénéficiaires, Rajeshwar Indur , empoisonné au cyanure en 2003, avait demandé un terrain le 7 septembre, il l'avait obtenu… le 8 septembre, Hemant Kumar Dookun, celui-là même qui avait, en novembre de l'année dernière, appelé l'équipe Raddhoa à la rescousse pour enfermer le jockey Heroldt et le forcer à payer une dette, s'est vu offrir des baux de l'État le 12 septembre 2000, après les élections générales qui avaient signé la débâcle de l'alliance PTr/PMXD, Rajkumar Aubeeluck, le "Maire" de Beau-Bassin, qui avait obtenu, le 8 septembre 2000, 3,587 mètres carrés à Butte à l'Herbe.

Également sur la liste des bénéficiaires de terrains de l'État avant les élections de 2000, Jayraj Woochit lui qui a obtenu encore mieux en avril dernier, l'îlot Gabriel, assorti d'un bail ambigu qui laisse au "promoteur" le loisir de décider de l'accès payant et du contrôle du lieu. L'histoire se répète et sous le couvert de la démocratisation, ce sont les mêmes agents qui sont en lice pour décrocher le pactole. À déjà été établi le scandale des terres agricoles de Triolet "compulsorily acquired" d'individus, dont des proches de ceux qui travaillent au Prime Minister's Office qui ont réalisé un véritable jackpot en voyant grimper le prix de leur terrain de Rs 450 000 à Rs 5 millions l'arpent.

Une autre pièce a été versée au dossier du scandale des terres cette semaine avec la question d'Eric Guimbeau sur une autre affaire, cette fois, à Solitude, mais toujours dans la circonscription du Premier ministre. Un terrain de 4 arpents 22 est réquisitionné de Harel Frères en 99 pour la construction d'un complexe omnisports. Les choses traînent eu peu, les propriétaires déclarant litige sur le montant évalué et ce n'est qu'en 2002 que l'affaire est réglée devant un Board of Assessment pour la somme de Rs 8,5 millions. Le terrain est, en 2004, retourné au ministère des Terres et du Logement. On aurait pu penser à la relance du projet de complexe sportif ou le démarrage de tout autre projet social au bénéfice des habitants de la région.

Mais non, comme par hasard, une compagnie enregistrée le 17 août 2006 la Padkam Investment Holding sait qu'il y a ce terrain qui dort et, en mars 2007, probablement au même moment où Jayraj Woochit, le "camarade de plongée" de Navin Ramgoolam découvrait que l'îlot Gabriel était à prendre, il fait sa demande pour le terrain de Solitude en vue d'aménager "un village des entrepreneurs", en fait, une foire un peu comme celles qui existent dans les villes, à Quatre-Bornes, par exemple, et dans les villages, qui sera sous-louée à des occupants.

Padkam, c'est une compagnie avec pour actionnaires deux agents travaillistes connus du nord, D. Padaruth et N. Oogur. Voilà ce que nous écrivions, en décembre 2006, sur toute cette saga des terres aux agents du PTr: "Également sur la liste des bénéficiaires quelques-uns de ceux qui s'étaient distingués pour avoir perturbé, le 24 janvier 97, un meeting du MSM à Triolet et menacé Sir Anerood Jugnauth au "cutter". Parmi ceux-là, Parmessur Luchoo, qui a obtenu un bail le 29 août 2000, Jayraj Woochit, bénéficiaire d'un terrain à Trio et M. Doorgaparsad qui a obtenu une belle portion sur la route principale à Grand-Baie non loin de Store 2000. Ceux qui étaient ensemble à l'occasion de ces incidents sont D. Padaruth, Purmessur Luchoo, Roopchand Callychurn, Heman Bangaleea, Jaylall Doorgaparsad, Nemraj Woodhoo et H. Maharun."

Il faut savoir que Heman Bangaleea, employé de Mauritius Telecom, bénéficiaire de 25 arpents au Morne avait cédé ses terres à un promoteur étranger et qu'il avait été l'objet de dénonciations après le transfert de Rs 150 millions d'une banque suisse à une institution financière en Grande- Bretagne. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait, très solennellement, annoncé le 5 décembre 2006, en réponse à une PNQ de Nando Bodha que l'affaire des Rs 150 millions avait été référé à l'ICAC mais jusqu'ici, soit une année après, rien.

Tout ceci pour dire que la démocratisation version travailliste, c'est donner des terres aux petits copains, c'est créer une compagnie parallèle privée à la STC pour le trésorier du PTr, en vue d'échapper au contrôle parlementaire, c'est faire fi des observations de la Cour suprême et donner un terrain acquis dans l'intérêt public pour un projet social à un agent politique. Après Ébène tant décrié où l'on se bat pour avoir sa portion et Highlands, où on veut créer une nouvelle ville et Réduit donné pour "di pain di ber" Rs 100 l'arpent par an à Apollo, toutes ces terres étant celles du deal Illovo, on peut comprendre ceux qui émettent des réserves sur la demande de 2 000 arpents au privé. Après l'épisode du terrain agricole de Solitude acheté avec des fonds publics pour construire un complexe sportif et qui risque de tomber entre les mains d'un activiste politique, tous les doutes sont permis sur la finalité et la réalité des projets officiels. Mari démocratisation…




Humeur

Les deux STC de Rajesh Jeetah
Jean-Claude Antoine


Rajesh Jeetah est porté par un grand rêve: entrer dans l'histoire du pays comme le ministre qui a pu venir à bout des cartels. C'est en tout cas le nom qu'il donne aux importateurs de produits divers et variés qui n'acceptent pas de suivre ses instructions - d'autres diraient ses ordres - au doigt et à l'œil.

Depuis qu'il a été nommé ministre du Commerce et de l'Industrie, il fait tout pour réaliser son rêve. Le problème est qu'il ne suffit pas de le souhaiter pour le réaliser. Il faut qu'il soit, comme un projet, pertinent, ayant fait l'objet d'une longue réflexion sur ses conséquences et ses implications et disposant de personnes compétentes pour le réaliser. Le problème est que Rajesh Jeetah décide sans réfléchir et que ceux qui sont chargés de réaliser son rêve, certains conseillers et la State Trading Corporation, n'ont ni les compétences ni le savoir nécessaires. Résultat: toutes les grandes initiatives de Rajesh Jeetah menée par la STC se terminent en catastrophe pour le ministre, en pénurie pour le pays et coûtent cher aux Mauriciens. Le bilan du ministre du Commerce et de l'Industrie et celui de son bras armé, la STC, sont lourds d'échecs retentissants. Souvenez-vous de ces grandes importations pour casser les reins aux cartels et faire baisser les prix. Le lait Amul n'a jamais été accepté par les Mauriciens et le stock importé a dû être distribué dans les institutions charitables. Le ciment de la STC s'est promené en tête de la rade pendant des semaines et n'a été débarqué que bien après les cargaisons attendues normalement. La gestion du dossier fers de construction par le ministre du Commerce a poussé Desbro à mettre la clef sous le paillasson, conduit des dizaines d'employés au chômage, provoqué une pénurie, un doublement des prix et un marché noir pendant de longs mois. Plus récemment, il y a eu l'affaire des gros pois. Ceux importés de Chine par la STC pour contrecarrer les importateurs traditionnels devant être mis à tremper trois jours avant la cuisson, on a dû se rabattre sur le marché malgache pour permettre aux Mauriciens de fourrer leurs dholl purees et autres faratas de curry de gros poids.

Quelqu'un disait avec pertinence que Rajesh Jeetah est le contraire du roi Midas qui transformait en or tout ce qu'il touchait. À chaque fois que le ministre du Commerce a touché à un produit, on a eu droit à des pénuries et des augmentations de prix. Ces échecs répétés n'ont absolument pas découragé Rajesh Jeetah, comme le prouve sa toute dernière initiative. Il a décidé pour éviter une hausse des prix de faire la STC importer directement la farine d'un mystérieux fournisseur chinois à un bon prix qui n'a pas été révélé. On n'a pas davantage de détails sur la qualité de cette farine et des termes du contrat liant le fournisseur et l'acheteur. En ce faisant, le ministre Jeetah bypass les Moulins de la Concorde qui ont été créés pour effectuer l'importation de cette denrée et l'ont fait à la satisfaction générale depuis des années. Probablement à l'insatisfaction du ministre Jeetah ayant trouvé dans les Moulins un de ces cartels dont il se voudrait être l'exterminateur. Pour éviter d'être questionné au Parlement sur cette transaction, le ministre s'est doté d'un nouvel instrument. Puisque la STC est une société publique, il a fait créer une société privée qui a les mêmes objectifs que le corps para étatique, le même sigle STC (State Trading Company Ltd) et dont le principal actionnaire est… la même STC. Si quelqu'un aurait encore des doutes sur les liens unissant les deux STC de Rajesh Jeetah, qu'il sache que les membres fondateurs de la nouvelle société sont le directeur de la STC et le conseiller du ministre du Commerce qui est également le trésorier du Parti Travailliste. Lequel conseiller avait fait parler de lui il y a quelques années quand il avait obtenu en location du ministre de l'Agriculture une parcelle de terre située… au milieu du Jardin de Pamplemousses, ce qui avait soulevé le tollé qu'on imagine.

Ce sont les rêves qui font avancer l'homme sur le chemin de la vie. Mais le problème est que ce sont les Mauriciens qui font les frais des rêves non réalisés de Rajesh Jeetah. Si la dernière initiative des STC finit comme celles qui l'ont précédée - et il n'y a aucune raison pour qu'il en soit autrement - les Mauriciens risquent de manger du pain et des faratas rassis l'an prochain. Entre deux pénuries et trois augmentations de prix…




Interrogations

Le droit à la parole
Shenaz Patel


On parle beaucoup, ces jours-ci, de liberté d'expression. La question, pour autant qu'elle concerne la presse, va aussi bien au-delà. Et l'évoquer est sans aucun doute primordial, dans ce pays où nous avons un problème si évident par rapport au dire.

Dans notre île que la petitesse (des frontières s'entend), peut transformer en formidable ou insoutenable caisse de résonance, il y a, d'un côté, la paralysie que peut entraîner la parole, supposée ou réelle, de l'autre. Le fameux " ki dimunn pu dir ", perspective suffisamment terrifiante, pour certains, pour justifier d'abandonner, voire de censurer, toute volonté d'aller au-delà de ce qui est communément toléré.

De l'autre côté, il y a, chez un grand nombre de Mauriciens, une vraie difficulté à venir de l'avant pour dire, difficulté autant liée à certaines réalités ancestrales et culturelles qu'à des raisons sociales et politiques. N'ayons pas peur, justement, de le dire: à Maurice, beaucoup de personnes n'osent exprimer ouvertement leur opinion car elles craignent d'éventuelles représailles, exercées sur elles ou des membres de leur famille. Crainte infondée ? Pas si on sait à quel point tout, dans ce pays, est politisé, et à quel point l'exercice du pouvoir est convoité par certains justement parce qu'il permet d'avoir le bras long. De favoriser ou victimiser en fonction du support apporté ou non, une promotion offerte par-ci, un transfert punitif

par là.

Dans ce contexte, la presse mauricienne semble depuis longtemps avoir bénéficié, auprès du public local, de l'image de celle qui dit. Pas seulement celle qui apporte l'information mais aussi celle qui " exprime tout haut ce que les autres pensent tout bas " pour reprendre la formule consacrée, celle qui n'hésite pas à donner de la voix au nom des autres.

À ce chapitre, il est spectaculaire de noter la formidable libération de parole amenée par la récente libéralisation des ondes et l'apparition des radios privées. Depuis, c'est presque à une sorte de défoulement que l'on peut assister, venant d'auditeurs qui s'emparent de la parole ainsi ouverte. Une parole qui s'exprime du coup avec une verve, voire un excès d'autant plus grand qu'elle a longtemps été contenue. Et qu'elle peut, paradoxalement, se faire entendre loud and clear tout en gardant une part d'anonymat. Et l'on peut comprendre que déplaise aux puissants ce genre de débordements incontrôlables…

Il va sans dire que l'on ne peut se permettre de tout dire et tout écrire sans respect d'un minimum de normes et de règles. Liberté ne peut en aucun cas vouloir dire licence. À ce titre, il est significatif de noter qu'à travers le monde aujourd'hui, de nombreuses voix s'élèvent pour interroger, voire remettre en question ce qui est considéré comme le pouvoir de la presse. Ainsi, dans un article intitulé " The cyber guardians of honest journalism ", publié dans l'édition du 29 novembre 2007 du New Statesman, le journaliste John Pilger (connu chez nous pour son récent documentaire sur les Chagossiens), fait état du fait qu'un nombre grandissant de personnes utilisent aujourd'hui internet pour questionner ce qu'ils lisent et voient dans les médias. Il met ainsi l'accent sur l'existence, depuis 2001, d'un remarquable website britannique, www.medialens.org, créé et animé par David Edwards et David Cromwell. Site auquel la Gandhi Foundation remettra aujourd'hui, 2 décembre, le prestigieux Gandhi International Peace Award. Site reconnu, et aujourd'hui consacré, pour avoir permis par exemple de mettre en lumière, au-delà, voire à la différence de ce que disaient les medias établis, de la gravité de la débâcle en Irak et Afghanistan. Et c'est là justement ce qui est intéressant: c'est de constater que ce que les citoyens reprochent principalement aux journalistes, à travers ces forums, c'est d'être les agents du pouvoir et non du peuple. D'aider à véhiculer les versions officielles par rapport à la nécessité, au déroulement et aux conséquences de problèmes, d'enjeux, voire de guerres.

Aujourd'hui, chez nous, le pouvoir politique reproche paradoxalement à la presse de lui être trop opposé. Il a peut-être des raisons de le faire. Mais il devrait peut-être, aussi, se pencher sur des agissements qui ne contribuent pas à donner à la population l'impression que son droit à la parole est suffisamment respecté et encouragé. Il y a la MBC utilisée comme jamais comme porte-voix exclusif du gouvernement. Il y a l'affaire Benjamin Rose, le skipper de Pereybère sauvagement agressé il y a deux semaines, apparemment parce qu'il manifestait contre l'accès payant décidé par le promoteur auquel le gouvernement a choisi d'accorder un bail contesté sur l'îlot Gabriel. Agression à ce jour impunie, et qui a poussé le jeune skipper à se retirer de ce combat par peur d'autres représailles pour lui et sa famille. Et il y a l'affaire de l'importation, par le ministre des Télécommunications et de la Technologie informatique, Etienne Sinatambou, d'un appareil dont il n'est toujours pas très clair s'il est destiné uniquement à détecter des micros ou s'il permet également d'écouter des conversations téléphoniques. Tout cela fait beaucoup pour un gouvernement qui voudrait convaincre qu'il se bat pour assurer la liberté d'expression et la libre circulation de l'information, contre une presse qui aurait elle un agenda caché.

Parfois, on peut se nuire à soi-même mieux que tous les ennemis. Simplement en montrant à quel point la liberté de parole insécurise. Se pose alors, immanquablement, la question du pourquoi ?….





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 décembre 2007