o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 4 novembre 2007



  Faits et effets…—Confessions publiques
  Humeur—Quand « l'indistri kokin » devient culture politique
  Interrogations—Où irons-nous camper ?


Faits et effets...

Confessions publiques
Josie Lebrasse


C'est à chaque fois qu'il est en difficulté que le Premier ministre ressort sa menace de venir avec des lois plus sévères sur la diffamation et la vie privée. Il a profité, hier, d'une cérémonie socioculturelle organisée dans le cadre de la fête de Divali pour revenir sur le cas concernant le fils du ministre Tang, une affaire personnelle que n'avait évoqué qu'un seul titre de presse, pour annoncer une loi imminente pour museler la presse. C'est connu, lorsqu'un gouvernement va mal, il faut trouver un bouc émissaire et la presse est le candidat idéal.

Il est édifiant que Navin Ramgoolam n'ait pas trouvé un cas plus récent et plus répandu pour tenter de justifier sa démarche. La diffamation est déjà largement couverte dans les lois existantes alors que ce qui est considéré comme appartenir à la vie privée est largement respecté par la presse à Maurice. Si on suit son raisonnement, il n'y aurait jamais eu de Watergate aux États Unis. En France, il y a une loi qui régit la violation de la vie privée, mais cela n'a pas empêché la presse de révéler que Cécilia Sarkozy n'avait pas voté pour son époux au second tour. Que les proches de Pasqua ou de Mitterrand aient utilisé leurs connexions pour faire avancer leurs petites affaires, ce sont des thèmes qui ont été largement décortiqués dans la presse. Lorsque le fils de Tony Blair avait eu quelques soucis avec les stupéfiants, la presse britannique ne s'est pas privée pour en faire ses choux gras. Même chose pour une des filles de George W. Bush, un temps trop portée sur la bouteille et qui avait fait la une de l'ensemble de la presse américaine.

On ne sait pas qu'elle est la définition exacte que donne le Premier ministre de la vie privée, lui qui aime évoquer en public les prétendus déboires d'un fils de ministre dans une discothèque, mais il devrait savoir qu'en démocratie la ligne de démarcation est très claire. Tout ce qui est d'intérêt public se doit d'être révélé. Sinon, la presse faillirait à ses devoirs. Les enfants mineurs des heureux acquéreurs des appartements de la NHDC sont, certes, hors de cause, mais il ne saurait être question, ici, de vie privée pour masquer le trafic d'influence et l'abus de position dominante de quelques cadres qui se sont servis avant de laisser les restes à d'autres moins initiés.

Que la presse fasse état des faveurs qu'octroient certains ministres et autres décideurs à leurs proches, c'est dans la nature même de la mission de la presse que de porter à la connaissance du grand public les dérives pouvoiristes de certains de leurs élus et de leurs protégés. La presse mauricienne est une des plus vieilles institutions du pays. Elle a toujours été traversée par divers courants politiques, religieux et sociaux. Il y a, certes, quelques dérapages de temps en temps, mais malgré sa férocité elle est jusqu'ici restée à la hauteur de sa mission qui est d'informer. Un journal est aussi un produit, celui de l'attente de ses lecteurs. Les journaux ne peuvent pas ressembler à la MBC qui est, il faut le dire, une escroquerie puisqu'elle pique l'argent des abonnés du CEB à la source, que l'on regarde ou pas les meetings quotidiens du chef du gouvernement et de ses ministres.

C'est dommage qu'aucun cas précis et récent n'ait été mentionné hier. Cela aurait permis aux journaux visés de se reconnaître et de faire le point. Nous espérons qu'il n'a pas en tête les derniers scandales, ceux qui agitent les municipalités de Quatre-Bornes et de Port-Louis, les manuels scolaires de son ministre David et l'université de la famille du ministre Jeetah qui a obtenu les faveurs de la Tertiary Education Commission. Le problème, finalement, c'est que les décideurs adoptent une posture différente selon qu'ils se trouvent au gouvernement ou dans l'opposition. Nous n'avons aucun souvenir de quelque protestation de Navin Ramgoolam des dénonciations journalistiques lorsqu'il était le leader de l'opposition. C'est tout cela qui rend sa tentative de restreindre la liberté de la presse suspecte.

On ne sait pas s'il est sérieux lorsqu'il annonce une loi imminente tellement il nous a habitués depuis quelque temps à des confessions publiques. Ce n'est pas inintéressant puisque cela permet de jauger de son état d'esprit du moment. Un jour, il dit qu'il y a des ministres qui ne comprennent pas la stratégie économique de Rama Sithanen. Quelques semaines plus tard, il annonce qu'il va occuper chaque pouce de terrain de sa circonscription pour mieux assurer sa réélection, ajoutant même que Paul Bérenger "ine fini éli li". Ce qui est loin d'être un cadeau ou un encouragement à ceux qui vont se mesurer au leader de l'opposition aux prochaines élections générales. Hier, il a admis ne faire confiance à personne et même pas à ses ministres qui doivent avoir pris bonne note de cette haute opinion que le Premier ministre a d'eux. Mais il ne se trouvera évidemment personne au conseil des ministres pour tirer les conséquences qui s'imposent de cette attitude dédaigneuse.

Navin Ramgoolam a, par contre, été tout éloge pour Nando Bodha, présent à la cérémonie d'hier, et à qui il a octroyé un certificat de bonne conduite alors qu'il occupait le poste de leader de l'opposition. On ne sait si ce genre de compliment venant d'un Premier ministre honore un chef de l'opposition, mais on est à la veille d'une rentrée parlementaire qui s'annonce particulièrement animée. Et c'est peut-être le message d'un "good friend" que Navin Ramgoolam a envoyé à Paul Bérenger alors même que les choses sérieuses démarrent dans l'hémicycle dans deux jours. Est-ce peut-être aussi l'expression d'une crainte de ne plus avoir désormais affaire à faible partie ?




Humeur

Quand " l'indistri kokin " devient culture politique
Jean-Claude Antoine


SSR avait raison, on ne peut pas arrêter " l'indistri kokin. " Surtout si son fils donne les moyens à cette industrie de se développer rapidement dans le cadre de sa politique " putting our people first " dont on commence à comprendre les subtilités. Ses people ont compris qu'il fallait se servir et ne s'en privent pas. Pour eux, tout ce qui est prenable doit être pris et ils font main basse sur tout ce qui bouge. Même sur les permis pour les étals pour les nouveaux jours ouvrables de la foire de Quatre-Bornes. Rappelons que ces nouveaux jours ont été ajoutés au calendrier pour permettre aux chômeurs de la ville des fleurs de faire un petit boulot en attendant mieux. Le coût de location d'un étal municipal est de Rs 3 000 par an, plus une taxe annuelle de Rs 2 000 et une location de Rs 50 par jour. Ce sont surtout des articles de série achetés en gros, souvent des rejects, qui sont vendus dans ces foires où l'acheteur est censé faire de bonnes affaires et le profit sur chaque article vendu ne dépasse jamais quelques roupies. À l'origine, pour obtenir un étal, il fallait habiter la ville et surtout ne pas avoir d'emploi. Il semblerait que les conditions ont été rapidement amendées, que la deuxième n'est plus appliquée et la politique mise en place pour cette opération a été détournée. Ce sont à des habitants de la ville qui sont loin d'être dans le besoin que les étals ont été alloués, comme le démontrent les listes publiées hier dans Le Défi.

La première liste concerne ceux qui sont déjà locataires d'étals, la seconde ceux à qui des étals devaient être attribués cette semaine. Ce dernier exercice n'a pas eu lieu en raison de l'enquête de l'ICAC actuellement en cours. Ces listes édifiantes révèlent que pas mal d'habitants de Sodnac, le quartier chic où habite la bourgeoisie upper class de la communauté indo-mauricienne, ont obtenu des étals. Cette liste révele que des habitants d'un quartier où les Mercedes, les BMW et les puissantes cylindrées sont monnaie courante sont également vendeurs à la foire une fois la semaine. Cette fameuse liste révèle aussi que pas mal de parents directs ou de proches de conseillers municipaux sont les heureux locataires de ces étals. Plusieurs étals ont été attribués à des membres d'une même famille portant le même nom. Quelques bénéficiaires d'étals ont pour adresse… celle d'un conseiller municipal ! Aucun membre de ces comités et sous-comités nommés pour veiller que l'attribution de ces étals se passe dans le respect des règlements ne semble s'être rendu compte de ces criantes anomalies. Il faudrait que la municipalité fasse voter un budget pour offrir des lunettes ou des loupes à ses conseillers et ses cadres municipaux qui ont laissé passer ces… détails ! Elle devrait étendre ce don à l'ensemble du conseil municipal qui a approuvé, comme un seul homme, ces listes faussées. Cette affaire soulève plusieurs questions. Pourquoi des gens - souvent importants et bien lotis, comme le révèlent les listes de Le Défi - se battent-ils comme des chiffonniers et contournent-ils lois et règlements municipaux pour pouvoir occuper un petit espace dans une foire une fois par semaine ?

Que peut rapporter un de ces étals pour que certains soient disposés à les sous-louer pour des sommes qui dépassent l'entendement. Les milieux informés parlent de Rs 50 000 à Rs 100 000 pour une sous-location d'une espace de quelques mètres carrés. Est-ce que ce véritable commerce organisé de la sous-location des étals municipaux dissimulerait autre chose ? Par exemple une opération de blanchiment d'argent sale ?

Les détails de cette affaire révèlent l'existence à la municipalité de Quatre-Bornes d'un véritable système de détournement des fonds publics qui atteint pratiquement le niveau d'une industrie. La fameuse " indintri kokin " dont parlait sir Seewoosagur Ramgoolam. Qui sous le règne de son fils est en train de devenir une véritable culture pour les membres et sympathisants de son parti.




Interrogations

Où irons-nous camper ?
Shenaz Patel


Alors qu'une attention grandissante est focalisée sur les revendications ethniques et communautaires qui s'intensifient ces jours-ci autour de la place à laquelle a droit l'un ou l'autre groupe au sein de notre République, nous sommes peut-être en train de passer à côté d'un autre enjeu tout aussi crucial et important. Celui qui concerne la place, physique, que l'ensemble de la communauté des Mauriciens a et aura au sein de ce pays.

Ainsi, si elle est passée un peu inaperçue, une annonce émanant de la Beach Authority devrait retenir notre attention. Elle concerne l'interdiction qui est dorénavant faite de camper sur les plages publiques de Wolmar et de Trou-aux-Biches. Argument avancé : ces plages sont "trop petites" et les campeurs, avec leurs tentes, font obstacle aux pique-niqueurs. Avec pour résultat des frictions qu'il convient d'arrêter avant que la situation ne dégénère davantage.

À en croire le communiqué de la Beach Authority, ce serait donc, en quelque sorte, pour "nous" protéger que cette mesure d'interdiction de camping a été prise. Mais pour protéger qui de qui ? Les Mauriciens des Mauriciens ?

Cela, on peut le dire. Mais on ne va pas jusqu'au bout de la logique qui exigerait aussi que l'on dise comment et pourquoi on en est arrivé là. Une logique qui voudrait que l'on s'interroge, parallèlement, sur la place qu'est en train de prendre le développement hôtelier et touristique dans notre pays. Car c'est bien de cela qu'il est directement question ici.

La plage de Wolmar n'était pas "petite". Bien au contraire. Elle était l'une des plages les plus étendues de l'île. Elle a rapetissé à vitesse grand V ces dernières années, au fur et à mesure qu'ont été attribués des permis de construction d'hôtels. Aujourd'hui, toute la région de Flic-en-Flac ne se résume plus qu'à une succession de petites enclaves publiques coincées entre des kilomètres d'hôtels. Même chose au Morne. Même chose à l'est du côté de Belle-Mare. Même chose depuis longtemps dans le nord. Il suffit pour s'en convaincre, en ce long week-end, de jeter un coup d'œil sur les plages bondées de Pereybère et de la Cuvette (nom qui pourrait bientôt s'appliquer à tout ce qu'il nous reste de plages publiques…) : les Mauriciens ont besoin de loisirs. La plage est un des seuls loisirs accessibles au grand nombre, dans un pays où le pouvoir d'achat de l'écrasante majorité de la population a encore diminué au cours de cette dernière année, comme le montrent les statistiques rendues publiques la semaine dernière. Mais les Mauriciens n'ont plus assez de plages pour les accueillir…

Aujourd'hui Wolmar et Trou-aux-Biches, demain sans doute d'autres lieux interdits de camping pour cause de "petitesse", quand on sait que pour accueillir les 2 millions de touristes que nous ciblons d'ici 2015 (alors que nous en attendons déjà 900 000 cette année), il nous faudra agrandir en conséquence notre parc hôtelier, pas moins de trente projets de construction de nouveaux établissements étant d'ailleurs déjà en attente d'aval gouvernemental…

"Tourism is a phenomenon that can cook your food or burn your house down. In other words, we all risk destroying the very places that we love the most" : ces propos liminaires d'une

étude qui vient d'être rendue publique par le réputé National Geographic Traveller devraient sans doute nous faire réfléchir.

111 îles et archipels du monde entier y ont été évalués en tant que destinations touristiques, par un panel de 522 experts, avec une emphase particulière sur les questions environnementales.

"The results show that beach-blessed islands draw sun-and-sand resort tourism development that can get out of hand quickly", dit ce rapport.

Avec un score de 55 points sur une échelle de 0 à 100 (0 équivalant à une situation catastrophique), Maurice se range dans la catégorie des îles "In moderate trouble : all criteria medium-negative or a mix of negatives and positives". Tenant en compte que dans l'océan Indien, Maurice arrive en dernière position, après les Seychelles (70 points), la Réunion (69) et les Maldives (61).

"Islands are worlds unto themselves - their own traditions, ecosystems, cultures, landscapes. That's what attracts us. But as micro-worlds, islands are also more vulnerable to population pressure, climate change, storm damage, invasive species, and now, tourism overkill", peut-on par ailleurs lire dans le propos général de ce rapport.

Tourism overkill : un terme qui, au-delà des préoccupations environnementales, peut aussi s'appliquer au facteur humain.

Cela ne fait aucun doute : notre économie a besoin du tourisme. Mais le développement du tourisme peut-il et doit-il se faire dans une direction qui amènerait le Mauricien à ne plus avoir de place chez soi, au profit de touristes capables de payer ? Comment faire pour mettre en place un développement touristique qui combinerait au mieux intérêts des touristes et ceux des Mauriciens ? C'est ce dont nous devrions être capables de discuter. C'est dire la nécessité, et l'urgence, d'instituer des assises nationales d'occupation du territoire, qui permettraient de discuter et d'établir un plan intégré définissant la place que nous pouvons et voulons attribuer à chaque sphère d'activité, tourisme mais aussi agriculture, industrie, habitat, ou espace récréationnel pour les Mauriciens. Notre vie en dépend…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 4 novembre 2007