C'est en sa double qualité de président du Joint
Economic Council et de celui de Transparency Mauritius que nous
sommes allés à la rencontre de Jacques de Navacelle.
L'interview a été réalisée mardi dernier,
juste avant son départ pour l'Indonésie où
se tient la réunion annuelle de Transparency International.
La dernière fois que je vous ai interviewé, vous
étiez qualifié de "grand noir" et de "colonialiste"
par le Premier ministre. Depuis, vos relations avec Navin Ramgoolam
se sont, en apparence, améliorées.
Je crois que les choses sont rentrées dans l'ordre. Il
est important que dans un pays démocratique, les plus hautes
autorités de l'État établissent des liens
de communication avec les représentants du secteur productif
privé.
J'avais mis "en apparence" dans la question
-
Je pense que les formes ont été respectées,
mais le contenu n'avance pas autant qu'on le souhaiterait.
Depuis, le Premier ministre avait promis de rencontrer les
représentants du secteur sucrier et cela n'a pas été
fait.
Il y a des séances de travail entre les techniciens du
gouvernement et ceux du secteur sucre, mais on ne voit pas encore
l'aboutissement de tout ce travail.
Dimanche dernier, lors du congrès travailliste, le Premier
ministre a remis en question de manière formelle l'accord
signé en 2006 en disant qu'il allait en revoir certaines
clauses. Votre commentaire ?
Je suis, comme ceux du secteur sucrier et de l'ensemble du secteur
privé, préoccupé et inquiet. Car il s'agit
de remettre en cause un accord signé. Je ne comprends pas
le pourquoi de cette remise en cause annoncée, car Maurice
enregistre des signes très positifs de reprise de l'économie
à travers les investissements. Ce qui est un élément
très important qui montre que les grandes lignes de la
stratégie économique mises en route lors des deux
précédents budgets donnent des résultats
au niveau de l'économie en général. Mais
ce n'est pas suffisant parce qu'un certain nombre de freins au
développement - au point de vue de la pauvreté et
du chômage et des infrastructures notamment - existent.
Parlons de la récolte des budgets Sithanen et de la
pauvreté justement. Le groupe Alternativ ek Réistans
affirme dans un document publié ce matin que "20%
des ménages mauriciens ont perçu un salaire mensuel
inférieur à Rs 8 325 ce qui représente 6%
du revenu global tandis que 20% des ménages aisés
ont perçu 47,7% du revenu global". Ce sont, dit
ce groupe, "les premiers signes de la réforme Sithanen".
- Je ne suis pas d'accord avec cette analyse. La répartition
avancée - 20% ayant plus que 80% - existe partout dans
le monde entier et on ne pourra pas vraiment changer cette situation.
Cela n'a rien à voir avec la réforme économique
enclenchée à Maurice, c'est un phénomène
mondial du système libéral qu'il est très
difficile de corriger.
Mais il ne faut pas oublier que le ministre des Finances a
toujours affirmé que le but de sa réforme était
d'améliorer le sort des Mauriciens, pas uniquement ceux
de nos compatriotes qui sont déjà au haut de l'échelle
!
Le problème est que vous avez un gap entre les résultats
macro-économiques de la réforme et la redistribution
de cette croissance. Cela pose le problème de l'efficacité
et de l'efficience du point de vue de l'éducation, de la
santé, de la gestion des logements
En termes clairs, la réforme va surtout bénéficier
à ceux qui sont déjà économiquement
déjà forts. C'est un constat cynique, pour dire
le moins.
Ce sont des faits. La question est de savoir si les responsables
politiques ont un désir très fort d'éliminer
tous les fléaux, en organisant avec efficacité la
distribution de la croissance.
Que répondez-vous à cette question très
précise ?
Je pense qu'il y a une petite minorité de responsables
politiques qui en ont envie alors que la majorité pense
que la situation va se régler d'elle-même.
N'avez-vous pas le sentiment que depuis quelques années
à Maurice, l'accent est mis davantage sur le discours que
sur la prise de mesures pour régler les problèmes
que nous sommes en train d'évoquer ?
Je crois qu'il existe une inefficience de beaucoup de secteurs
de l'État, liée à des pratiques politiques
dépassées. Mais je crois qu'il faut remettre Maurice
dans un contexte plus large. Quand on voit comment en France l'on
tarde pour régler le problème des sans-papiers ou
des sans- logements, on se dit que la lenteur mauricienne n'est
pas exceptionnelle et que les structures de l'État semblent
montrer une grande inefficacité et c'est pour ça
qu'à Maurice, comme dans d'autres pays, le relais de certains
dossiers est pris par des organisations charitables. On peut se
demander si Maurice existerait encore sans le travail de ces multiples
organisations.
Le gouvernement fait de plus en plus appel à la responsabilité
sociale de l'entreprise. C'est normal ?
Nous avons fait publier un papier sur le Corporate Social Responsibility.
C'est un grand débat: l'État demande aux grandes
entreprises de l'aider pour suppléer à son inefficience
dans certains domaines, alors qu'elle perçoit des taxes
des entreprises pour faire ce travail. Logiquement, les entreprises
devraient dire à l'État: non, nous payons des
taxes pour que vous fassiez le travail. Mais face à
la situation sociale, les entreprises - qui, quoi qu'on puisse
dire, assument plus qu'il ne le faut dans certains cas leurs responsabilités
sociales - aident l'État. Nous nous retrouvons donc en
train de payer une deuxième fois pour des services pour
lesquels nous avons déjà financé l'État
à travers les taxes normales. On le fait en assumant notre
rôle social et en espérant qu'un jour les services
de l'État finiront par fonctionner normalement.
Est-ce que cette démarche n'est pas perverse dans la
mesure où en aidant l'État à accomplir son
devoir, vous institutionnalisez, vos financez, son inefficience
?
C'est ça le risque. Mais on se dit qu'on ne peut pas ne
pas financer des programmes et des projets qui viennent en aide
à des milliers de Mauriciens en nous disant que ce n'est
pas notre job. Nous sommes dans une situation cornélienne
O
c'est une situation nouvelle ou est-elle déjà
institutionnalisée ?
J'ai le sentiment que la fonction publique a perdu pas mal de
compétences ces dernières années et que son
fonctionnement et ses salaires découragent ceux qui ont
des compétences à y entrer.
Est-ce que ce ne sont que les fonctionnaires qui ne fonctionnent
pas ou n'est-ce pas Maurice, dans son ensemble, qui est en retard,
n'arrive pas à s'adapter à l'évolution ?
J'insiste pour que l'on ne fasse pas de Maurice une exception.
Les problèmes que nous sommes en train d'évoquer
existent ailleurs. La France, par exemple, est un pays bloqué
depuis 25 ans où l'on est incapable de faire la moindre
réforme. À Maurice, il existe une culture traditionnelle
qui semble complètement déconnectée avec
le monde moderne dans lequel on vit. Les syndicats ou les fonctionnaires
sont complètement dépassés avec toutefois
ici et là de petites poches de modernité, comme
la douane ou le MRA où des avancées conséquentes
ont été enregistrées
ces deux institutions sont dirigées par des étrangers.
Est-ce que ceci expliquerait cela ?
C'est une coïncidence sans doute.
Est-ce que le secteur privé, dont vous êtes le
porte-parole, fonctionne selon les normes de la modernité
où à la "mauricienne" ?
Je pense que cela dépend des niveaux. Beaucoup de compagnies
ont un management moderne avec des méthodes en cours
dans le monde entier. Au niveau de l'actionnariat des compagnies
traditionnelles, il y a des gens qui n'ont pas beaucoup évolué
et qui ont du mal à basculer de la notion de propriétaire
à celui d'actionnaire. Cela est sans doute le fait d'un
petit pays où les familles sont associées entre
elles.
Sautons du coq à l'âne, sans jeu de mots, pour
revenir sur la question du sucre avec une question que j'ai oublié
de poser. Que faut-il souhaiter pour ce dossier ?
Que les choses soient réglées le plus vite possible
car la mise en place de la réforme sucrière déclenche
pas mal de choses au niveau de l'économie. Si la réforme
n'avance pas, on n'a pas l'argent de l'Union Européenne,
si on n'a pas l'argent, c'est l'ensemble de l'économie,
et donc du pays, qui en ressentira les effets. Ce qui est gênant,
c'est qu'on avait le sentiment que le gouvernement s'était
mis d'accord avec tous les partenaires avant de signer un accord
qui nous a valu les louanges de la communauté internationale.
Aujourd'hui, le Premier ministre dit qu'il veut revoir l'accord
que son gouvernement avait signé en 2006. J'avoue qu'on
n'est pas habitué dans le monde des affaires à remettre
en cause des accords négociés avant d'être
signés publiquement. C'est l'incompréhension totale.
Je crois qu'on peut dire qu'une grosse majorité de Mauriciens
partage votre incompréhension. Vous êtes également
président de la branche locale Transparency International
dont le dernier classement ne situe pas Maurice parmi les pays
les moins corrompus de la planète
nous ne sommes pas non plus parmi les pays les plus corrompus.
180 pays sont suivis par Transparency et nous sommes autour de
la cinquantième place, un rang qui ne nous autorise pas
à nous glorifier. Ce qui veut dire que la corruption existe
à Maurice.
Il vous a fallu attendre le classement de Transparency International
pour le découvrir ?
Le problème de la corruption c'est que tout le monde sait
qui la pratique, mais qu'on ne peut pas le dire sans être
en mesure de le prouver. Il y a de ce fait une espèce d'omerta
sur la corruption qui arrange beaucoup de gens, ce qui n'est propre
à Maurice. Il existe deux types de corruption, la petite
- celle qui consiste à donner Rs 100 pour un papier que
l'on doit obtenir gratuitement, par exemple - et la grosse dans
laquelle un ministre touche des millions pour accorder un permis,
par exemple. Cette deuxième forme est plus grave non seulement
parce qu'elle rapporte des millions mais surtout qu'elle pourrit
le système de fonctionnement de l'État. Je me dis
parfois que si toutes les commissions qui ont été
perçues à Maurice avaient été rendues,
l'État n'aurait peut-être plus de dette extérieure
et nous n'aurions pas de gens vivant en dessus du seuil de pauvreté.
C'est qui justifie l'expression qui veut que la corruption est
une taxe sur les plus pauvres. Ce sont eux qui font les frais
de la corruption et en subissent directement les conséquences.
On ne peut pratiquement rien faire sinon aller en cour de justice,
ce qui prend du temps et jusqu'à présent, on n'a
pas eu beaucoup de résultats.
À partir de ce constat, je peux vous demander à
quoi sert donc Transparency Mauritius ?
C'est une organisation qui lutte contre la corruption à
travers des communications et des indices de perception diffusés
au niveau mondial qui a un effet sur certains gouvernements, que
cela gêne de se retrouver sur des listes noires
c'est le cas de l'actuel gouvernement mauricien ?
Je pense qu'il éprouve quand même un certain agacement
devant les derniers rapports de Transparency. Surtout, ce qui
est à mon avis important, en raison du fait que certaines
compagnies internationales prennent en compte les indices de Transparency
avant de décider ou pas de s'implanter dans un pays
mais il me semble, et ce n'est pas une question, que
les compagnies internationales se battent pour aller en Chine,
pas très bien classé sur votre indice. Comme quoi,
il existe dans le monde des affaires des accommodements entre
la lutte contre la corruption et le besoin de faire des investissements
rentables !
On peut dire qu'il y a officiellement à Maurice une volonté
politique de lutter contre la corruption du fait de la création
de l'ECO, puis de l'ICAC. Le site de l'ICAC publie une liste de
gens poursuivis, il y a donc un travail qui est fait. Maintenant
tout cela n'aboutit pas parce que peut-être la justice ne
suit pas ou les lois sont dépassées, mais il y a
quand même à Maurice des structures et des lois pour
lutter contre la corruption et je vais le dire cette semaine à
l'assemblée annuelle de Transparency International. Le
problème est que les Mauriciens ne croient pas et ne croiront
pas trop dans cette volonté aussi longtemps qu'il n'y aura
pas un gros poisson - un ministre, par exemple - pris, traduit
en cour et surtout condamné. C'est vrai que l'on entend
souvent des personnes faire des descriptions tellement détaillées,
cliniques, d'affaires de corruption que l'on peut avoir tendance
à croire que tous les ministres sont mouillés quelque
part et que, comme ce sont eux qui doivent lutter contre la corruption,
ils ne le feront pas. Mais il n'y a pas que les politiciens, je
suis choqué de voir certains affichages de richesse
- maisons, voitures, campements, bateaux - à Maurice. On
peut d'une part se demander l'origine de ces richesses et comprendre,
de l'autre, que cet étalage peut représenter une
forme de provocation pour ceux qui ont très peu de moyens.
Sans vouloir défendre les ministres, il faut tout de
même reconnaître que si d'autres acteurs, beaucoup
d'acteurs locaux ne participent pas au système, la corruption
ne pourrait pas exister.
Il est vrai que le corrupteur est aussi condamnable que le corrompu.
Mais il faut reconnaître qu'une culture du financement occulte
des partis politiques et des politiciens avec une espérance
d'obtenir quelque chose en retour, s'est développée
dans le pays. S'est mise en place une économie souterraine
dont font partie intégralement les partis politiques qui
ne sont pas obligés de tenir des livres de comptes et de
déclarer les sommes - souvent énormes - qu'ils reçoivent
des uns et des autres. On entend souvent dire que celui qui reçoit
les sommes d'argent au nom des partis politiques se sert au passage
et que ceux auxquels l'argent est destiné ne peuvent rien
faire parce que le don est occulte. Tout cela contribue à
décrédibiliser le monde politique et son intention
déclarée de lutter contre la corruption. On peut
dire que la législation du système de financement
des partis politiques serait un pas conséquent dans la
lutte contre la corruption à Maurice.
Tous les partis politiques disent le souhaiter mais ne font
rien pour concrétiser cette démarche.
Je crois que les partis politiques mauriciens s'accommodent très
bien du système actuel
.
je crois aussi que les entreprises mauriciennes ont
pris leurs dispositions pour alimenter de manière occulte
les caisses des partis politiques
je dois être très naïf mais je n'ai jamais
vu une caisse noire
je ne sais pas si vous êtes naïf,
mais j'aimerais vous rappeler que par définition, le fonctionnement
et le contenu des caisses noires ne sont pas rendus public
mais et c'est quelque part un encouragement, il arrive
qu'on les découvre, ces caisses noires, comme c'est actuellement
le cas en France avec le MEDEF.
Et comme ce fut le cas à Maurice avec celle d'Air Mauritius.
Vous allez à la réunion annuelle de Transparency
International pour dire quoi à vos pairs de cette association
internationale ?
J'y vais pour deux raisons. Tout d'abord parce qu'il faut que
Maurice soit représentée à cette assemblée
générale annuelle, pour dire que malgré nos
faibles moyens, le travail est fait. Ensuite, pour dire que les
structures et les lois existent à Maurice mais aussi pour
discuter avec les autres branches, leur demander de l'aide et
faire une récolte d'idées qui peuvent nous permettre
d'intensifier localement le combat. Je vais voir s'il n'existe
pas des outils et des expertises qui pourraient nous aider à
faire évoluer les choses.
Le scandale de la NHDC, qui implique cadres, hauts fonctionnaires
et leurs familles ainsi que des représentants des ministères,
ne peut-il pas faire penser que la corruption est institutionnalisée,
étatisée à Maurice ?
Cette affaire est profondément choquante, c'est carrément
du vol et, une fois de plus, une taxe sur les plus pauvres. C'est
une histoire de passe droits et d'administration parallèle
faisant exactement le contraire de ce qu'une administration est
censée faire. Ce qui est arrivé à la NHDC
provoque une grosse inquiétude. La question est de savoir
si ce qui est arrivé à la NHDC ne se passe pas ailleurs
dans les autres institutions de ou sous le contrôle de l'État
?
J'ai été un peu étonné du manque
de réaction de Transparency Mauritius quand il a été
révélé que l'îlot Gabriel avait été
offert en location à un des agents de l'Alliance sociale
?
Je voudrais vous rappeler que Transparency Mauritius est composée
d'une petite équipe de volontaires qui n'ont pas beaucoup
de possibilités de suivre un dossier. Or, celui que vous
mentionnez est passé par une série d'informations
contradictoires, ce qui explique notre absence de commentaire.
Cette question me permet de dire que si Transparency avait une
équipe de permanents et des moyens d'investigation, elle
pourrait mieux faire son travail. Ce manque de moyens nous oblige
à intervenir là où on peut en diffusant de
l'information vérifiée. J'en profite pour annoncer
que Transparency a commandité une enquête nationale,
un "National integrity survey" sur Maurice fait
par un professionnel dont les résultats seront bientôt
rendus publics.
Quelles sont les conclusions de cette enquête ?
Cette enquête a été financée par Transparency
International. Ses conclusions confirment que le niveau d'intégrité
à Maurice n'est pas ce qu'il devrait être. Nous espérons
toutefois que la publication d'un tel document fera réfléchir
les Mauriciens.
Malgré tout ce que nous venons de dire au cours de cette
interview, est-ce que vous êtes optimiste pour l'avenir
de Maurice ?
J'ai décidé d'être optimiste et je crois en
la nature humaine et sa capacité de s'adapter aux situations.
Je me dis qu'une grande partie du monde politique est dépassée
et répète les mêmes choses, mais que comme
l'homme n'est pas éternel, ils seront remplacés
par des jeunes pensant différemment qui vont moderniser
les choses et le fonctionnement des institutions.
À condition que les jeunes politiciens ne rentrent pas
dans les souliers de ceux qu'ils remplacent et n'adoptent pas
leurs discours et pratiques..
l'avenir nous le dira ! En attendant, accordons-leur le
bénéfice du doute.