Depuis deux semaines, de nombreux articles de presse font état
de " l'énervement croissant " de l'Union Européenne
(UE) envers notre république. C'est parce que nous n'avons
pas, à la date butoir du 30 septembre 2007, soumis à
la Commission de l'UE un rapport d'évaluation sur la mise
en uvre du Mauritius Sugar Sector Support Programme.
Réformes majeures en panne
Rappelons que ce programme a été soumis, en avril
2006, par le Gouvernement mauricien à la Commission Européenne
qui l'a approuvé. Il comprend plusieurs projets de réformes
majeures pour la restructuration de l'industrie sucrière,
en prévision de la disparition du Protocole Sucre à
partir de 2010.
Ces réformes comprennent, entre autres, la centralisation
des usines et leur réduction à quatre seulement
d'ici à 2008, l'épierrage et la mécanisation
des champs des petits planteurs, le développement énergétique
avec la construction de nouvelles centrales thermiques bagasse/charbon,la
construction de raffineries et la mise à la retraite prématurée,
assortie de recyclage, de quelque 6000 employés.
À part des travaux d'épierrage des champs des petits
planteurs, toutes les autres réformes sont en panne, le
gouvernement ayant décidé unilatéralement
d'imposer à l'industrie sucrière des conditions
nouvelles par rapport à la superficie des terres qu'il
souhaite acquérir à des fins sociales. Il y a aussi
un litige concernant la part des planteurs dans l'actionnariat..
D'où l'incapacité de Maurice de soumettre un rapport
d'évaluation à la Commission de l'UE. Sans ce rapport,
l'UE ne peut décaisser des montants conséquents
d'aide au titre des mesures d'accompagnement de la restructuration
de l'industrie sucrière.
Tant pis, dira-t-on, si l'on continue, à la fâcheuse
manière mauricienne, de croire que tout finira par s'arranger.
Nous sommes de grands adeptes de la formule théâtrale
du " deux ex machina ", de la fée magique
qui viendra nous sauver à l'ultime seconde. C'est se tromper
lourdement !
Les conditions des décaissements
Sortons du rêve et revenons aux faits, dans l'espoir que
cela nous ramènera sur terre et nous évitera des
cauchemars. Nous procéderons en deux temps: d'abord en
rappelant les conditions rattachées au décaissement
des mesures d'accompagnement, puis en mettant l'accent sur l'impact
budgétaire, au cas où les encaissements prévus
en 2007-2008 ne se matérialisent pas.
En gros, l'UE a l'intention de nous accorder, à travers
l'aide budgétaire, quelque 301 millions d'euros (soit l'équivalent
de 12 milliards de roupies) durant la période 2007 - 14.
Ce montant se décompose comme suit:-
Tableau I
Aide Budgétaire UE
(en millions d'euros)
Total 2007 - 11 2011 - 14
Pour la réforme sucrière
249,5 127,0 122,5
9e et 10e Fonds Européen de Développement 52,5 n.d
n.d
301,0
N.B. Il s'agit d'ordres de grandeur et non de chiffres officiels.
Ces chiffres ne sont pas définitifs et pourraient être
accrus, notamment au titre du FLEX (voir Tableau IV)
Il convient, ici, de préciser deux faits importants:
o premièrement, le montant indiqué au Tableau I
n'est pas destiné qu'à l'industrie sucrière.
54% servira à financer des secteurs non-sucre, la part
devant revenir à l'industrie sucrière étant
destinée principalement aux coûts sociaux et aux
planteurs. Il reviendra à l'industrie de financer, à
travers des capitaux propres et des emprunts, toute l'infrastructure
à être mise en place, sous la forme de raffineries,
de distilleries et de centrales sucrières modernes. Il
a été estimé que l'ensemble de la réforme
représente un coût de 675 millions d'euros pour les
opérateurs.
o deuxièmement, le décaissement du montant indiqué
au Tableau I n'est pas automatique. Il est sujet au bon déroulement
de la réforme de l'industrie sucrière, ainsi que
de la mise en uvre de mesures macro-économiques appropriées.
Celles-ci comprennent entre autres, une gestion appropriée
des finances publiques, une politique énergétique
cohérente et un nouveau système de marché
public. Il est évident que la remise en état de
notre économie ne pourra être réalisée
de manière soutenue si la restructuration de l'industrie
sucrière est retardée, sinon abandonnée.
Le tableau suivant est un rappel des montants reçus ou
à recevoir de l'UE jusqu'à juin 2008 et les conditions
qui s'y rattachent.
Mesures d'accompagnement
(montants estimés et exprimés en millions d'euros)
Description 2007-08 Subséquemment Conditions de décaissement
Remarques
Tranche fixe No.1 6,5 Evaluation programme macro-économique
Déjà décaissée
Tranche variable No. 1 4,5 Evaluation programme de réforme
de l'industrie sucrière Décaissement d'ici le 31
décembre 2007, mais sujet à un rapport d'évaluation
au 30 septembre 2007
Total Tranche No. 1 11,0
Tranche fixe No 2 n.d Evaluation programme. macro-économique
et dossier énergie Ces décaissements sont sujets
à la soumission de rapports d'évaluation selon le
calendrier établi
Tranche variable No. 2 n.d Evaluation programme de reforme
de l'industrie sucrière Ces décaissements sont sujets
à la soumission de rapports d'évaluation selon le
calendrier établi
Total Tranche No 2 44,7
FLEX 9,8 9,7 Evaluation programme macro-économique
et programme de réforme de l'industrie sucrière
Ces décaissements sont sujets à la soumission de
rapports d'évaluation selon le calendrier établi
n.d. = non disponible
FLEX = fluctuations in foreign currency (dédommagement
pour baisse des recettes nationales en devises étrangères).
Source: Divers articles de presse. À noter que ce ne sont
pas des chiffres officiels. Il faut les considérer comme
des ordres de grandeur.
Des sommes énormes en jeu
Il ressort de ce tableau que d'énormes sommes d'argent
sont en jeu (quelque 75 millions d'euros, équivalent à
3,2 milliards de roupies), dont 87 pour cent à être
encaissés par le Trésor public d'ici à juin
2008.
Ainsi en sus de paralyser la restructuration de l'industrie sucrière,
leur non-encaissement creusera davantage le déficit budgétaire,
avec des conséquences néfastes pour la politique
macro-économique. Le tout est fortement imbriqué,
nous nous trouvons comme dans un cercle, lequel sera vertueux
ou vicieux, selon les décisions que nous prendrons.
Il est opportun de rappeler que trois institutions étrangères
de financement nous accordent une aide budgétaire significative
depuis le dernier exercice financier. Ce sont la Banque Mondiale,
l'Agence Française de Développement (AFD) et la
Banque Africaine de Développement (BAD). En 2006-07, elles
nous ont consenti des prêts totalisant 2,24 milliards de
roupies, selon les estimations budgétaires de juin dernier.
En 2007-08, le montant comparable est égal à 2,22
milliards, toujours selon ces mêmes estimations budgétaires.
De plus, l'UE et le FED (Fonds Européen de Développement)
pourraient nous accorder des dons à hauteur de 2,8 milliards
au titre des mesures d'accompagnement discutées ci-dessus.
Ces prêts et dons sont estimés à 5,02 milliards
en 2007-08, soit 8,1 pour cent des recettes budgétaires
prévues pour cet exercice. Ce sont des sommes considérables
et c'est pourquoi le moindre faux pas serait bien dommageable.
En ce moment, nous sommes dans une zone à forts risques,
mais qui s'en soucie ?
Qui s'en soucie ?
Certaines personnalités politiques font comme s'il n'y
a pas d'urgence à se rassurer que ces montants d'aide soient
mis à la disposition de notre pays d'ici à juin
2008. Sont-ils conscients que pour pallier au manque à
gagner résultant de la disparition du Protocole Sucre à
partir d'octobre 2009, l'industrie sucrière doit se trouver
de nouveaux marchés lucratifs, notamment pour le sucre
blanc raffiné ? Comment se lancer dans les investissements
majeurs que cela requiert, si l'incertitude persiste quant au
cadre légal et réglementaire qui sera en place ?
Si ces investissements ne se font pas dans les meilleurs délais,
Maurice risque de se voir coiffer au poteau par des concurrents
sur le marché du sucre désormais libre et non protégé.
Serait-on arrivé au point où l'on pense pouvoir
se passer de l'Union Européenne, en se fiant, par exemple,
à l'aide de la République Populaire de Chine, réputée
plus flexible, du moins dans l'immédiat, par rapport aux
décaissements ? Il faudrait, sans aucun doute, ne pas se
fier aux apparences et savoir évaluer les effets, à
moyen et à long terme, d'un recours trop prononcé
à du financement chinois. Car celui-ci est généralement
assorti de conditions telles que l'achat de matériel et
de services en provenance de la Chine ou la fourniture de matières
premières à des prix favorables. Les pays de l'Ouest
ont aussi imposé ces conditions dans le passé et
le font sans aucun doute encore. Mais il importe de préciser
que, dans le cas qui nous concerne, les conditions de l'UE sont
d'un autre ordre: il s'agit d'assurer l'efficacité de l'aide,
en accord avec les principes adoptés, en 2005, à
Paris, par les pays membres de l'OCDE, une centaine d'autres pays
et des organisations internationales comme l'Union Européenne,
le FMI et la Banque Mondiale.
Qui d'autre se soucie lorsque les chances ne sont pas respectées
? Les chevaliers d'industrie défendent leurs intérêts
avec force, les syndicalistes et les planteurs défendent
leurs droits acquis, la société civile, largement
ignorante des faits, est comme un spectateur désabusé
qui se dit que tout finira bien par s'arranger et qu'il vaut mieux
pour elle de mener son train-train quotidien.
Intérêt national en veilleuse
C'est ainsi que l'intérêt national, notamment la
remise en état de l'économie grâce, entre
autres, à la restructuration de l'industrie sucrière,
ne préoccupe qu'un petit nombre d'initiés et de
responsables, alors que les intérêts individuels
et corporatifs occupent bruyamment les premières places.
Nous avons oublié que l'intérêt national exige
parfois que des intérêts particuliers jettent du
lest et adoptent une attitude flexible. C'est autour d'une table
et dans le consensus que ces intérêts particuliers
pourront s'entendre pour la sauvegarde de l'intérêt
national. Tel n'est, semble-t-il, pas le cas en ce moment.
Un sursaut est urgent de la part de toutes les parties concernées
et il est évident que c'est au gouvernement à donner
le signal en premier. Il y va du bien de la nation tout entière.
Une autre échéance menacée
Une autre échéance en voie d'être ratée
est celle de la signature, d'ici le 31 décembre 2007, d'un
Accord de Partenariat Économique (APE) avec l'UE, en remplacement
de la Convention de Cotonou. Pour être juste, reconnaissons
que Maurice n'est pas le seul pays responsable de la stagnation
du processus des négociations. Notre pays est coincé
entre la défense de ses intérêts propres et
la solidarité qu'elle doit observer avec d'autres pays
de la région au sein du COMESA et de l'Afrique Orientale
et méridionale. Mais il faut bien se rendre à l'évidence:
la plupart de ces pays sont en position bien plus favorable que
nous pour l'entrée de leurs marchandises sur le marché
de l'UE, à cause du principe: Tout sauf les armes,
accordé aux pays les moins développés (PMD).
Un APE n'a donc pas de nécessité vitale et urgente
pour eux.
Nous ne sommes pas une PMD et donc non éligible aux faveurs
du Tout sauf les armes. De plus, nous voilà bientôt
orphelin du Protocole Sucre. Nous avons pris trop de temps à
nous débarrasser de ce complexe du Protocole Sucre - certains
croient encore pouvoir la sauver en invoquant les droits acquis,
alors qu'il est non conforme à l'Organisation Mondiale
du Commerce (OMC) à laquelle nous avons souscrit depuis
1995 en signant le Traité de Marrakech.
Sus aux tergiversations
Il nous faut activement conclure un accord avec l'UE par rapport
à notre commerce international de biens et de services.
Il n'y a plus de temps pour des tergiversations et atermoiements.
Si nous pouvons faire cause commune avec quelques pays qui se
trouvent dans la même situation que nous vis-à-vis
de l'UE, entamons les démarches sans délai - il
est déjà bien tard. Mais si ces démarches-là
n'aboutissent pas, il nous faudra oser et pousser jusqu'au bout
notre stratégie d'ouverture, en place depuis 2006, en négociant
seul à seul avec l'UE, et en faisant ressortir à
quel point nous avons progressé dans l'ouverture de nos
frontières aux importations de biens et de services. Nous
sommes sûrement parmi les pays de la région africaine
et india-océanique qui ont pratiqué le plus le désarmement
tarifaire. Si Cotonou devient caduc à partir de 2008, sans
aucun accord de remplacement, nous ne pourrons nous rabattre que
sur un système de préférences généralisées
au même titre que d'autres pays.
Le risque d'être coiffé au poteau
Il y a, enfin, une troisième échéance à
honorer, faute de quoi nous courons le grand risque de voir fondre
nos espoirs dans un port moderne susceptible d'être une
plaque tournante de haute performance dans notre région.
On sait que, ces dernières années, le traffic maritime
via Port-Louis s'est considérablement développé
avec le service d'éclatement des conteneurs à destination
du marché africain, notamment. Il en résulte, de
temps en temps, des goulots d'étranglement qui prolongent
indûment le débarquement des navires avec des conséquences
fâcheuses pour les coûts d'opération.
Deux dangers nous guettent: premièrement, que des lignes
maritimes cessent de desservir Port-Louis, avec des effets néfastes
pour notre commerce extérieur, aussi bien que pour nos
activités de plaque tournante, deuxièmement, que
des surcoûts soient réclamés aux importateurs
avec une incidence sur le coût de la vie, et aux exportateurs,
avec une incidence sur leur profitabilité.
Il est impérieux que notre unique port soit géré
le plus efficacement possible. Pour réaliser cet objectif,
le gouvernement doit activement se mettre à la recherche
d'un partenaire stratégique internationalement fiable pour
accroître la performance de la Cargo Handling. On
en parle depuis plusieurs années, le discours du budget
2007-08 y consacre deux alinéas. Depuis, on n'en parle
plus. Attendons-nous qu'un pays de la région nous coiffe
au poteau ?
Deux pays voisins peuvent le faire. L'Afrique du Sud, avec sa
notoriété et ses moyens autrement plus importants
que les nôtres, pourrait se doter d'un nouveau port moderne
et performant, susceptible de drainer de chez nous tout le business
de l'éclatement des conteneurs. Madagascar pourrait en
faire de même, notamment à Diego-Suarez, s'il suit
le modèle de la construction à Fort Dauphin d'un
port moderne, en partenariat avec des firmes étrangères
dans le cadre du projet d'exploitation du titane avec Rio Tinto.
Selon le discours du budget, il y aurait encore deux autres pays
en lice, c'est-à-dire le Mozambique et le Kenya. De quoi
nous mettre sur nos gardes.
Pour réussir dans ce monde hautement concurrentiel, il
ne suffit pas de prendre des décisions; il faut les prendre
à temps. En ratant des échéances, nous perdons
nos chances. Une telle irresponsabilité est intolérable
au niveau de notre république.
Pierre Dinan
8 octobre 2007