Le Parti Action Libérale, la petite formation politique
animée par l'ancien syndicaliste-député et
ancien ministre Lutchmeeparsad Ramsahok, a orné de couronnes
et de guirlandes, hier, la statue de Manilall Doctor, au Jardin
de la Compagnie pour rendre hommage à cet homme indien
qui s'était dévoué à organiser les
masses laborieuses mauriciennes au début du siècle
dernier. La démarche s'insérait dans le cadre du
100è anniversaire de la première visite de Manilall
Doctor à Maurice, le 13 octobre 1907.
M. Ramsewak, on peut le lui reconnaître, s'est toujours
fait un devoir de rappeler l'énorme contribution de Manilall
Doctor dans l'émancipation sociale et politique des masses
à Maurice. Mais - et le nom de son parti en est la preuve
- il a toujours veillé à ne jamais dissocier Manilall
Doctor du docteur Eugène Laurent.
Fondateur, en 1906, de l'Action Libérale, le docteur Eugène
Arthur Octave Laurent et ses compagnons de lutte, dont Anatole
de Boucherville, le docteur Edouard Nairac, René Mérandon
et Goolam Mahammad Essac donnèrent un inoubliable coup
de main à Manilall Doctor pour obtenir de meilleures conditions
de vie pour les travailleurs indiens engagés et mais également
pour les autres petits salariés de toutes communautés
alors exploités par les capitalistes soutenus en sous-main
par l'administration coloniale britannique. Outre la 3è
Commission Royale, c'est l'entente parfaite de l'Action Libérale
de Laurent avec Manilall Doctor qui parvint à imposer à
Maurice la notion d'une banque agricole - concrétisée
plus tard par la Banque Coopérative et la Banque de Développement
- avec pour résultat la prospérité jusqu'à
nos jours des petits planteurs de cannes, majoritairement de familles
hindoues.
La visite de Manilall Doctor et son combat ont fait l'objet ces
jours-ci de nombreuses activités officielles sous le patronage
du gouvernement. La page d'histoire de Week-End aujourd'hui
tente, elle, de susciter une autre lecture de ce combat charnière
dans l'émancipation des masses. Depuis l'indépendance
de Maurice, Mauriciens d'origine indienne et Mauriciens de descendances
européenne et africaine se côtoient tous en se regardant
en chiens de faïence. C'est une erreur. Manilall Doctor et
Eugène Laurent avaient, eux, déjà compris
depuis 1907 qu'ils étaient tous faits pour s'entendre,
pour lutter et pour progresser ensemble
Dans la douzième édition du Journal de la Réunion,
parue en juin 1908, un article jette un regard plein d'admiration
sur les événements qui se déroulent à
l'île-soeur, l'île Maurice. "Tous ceux qui regardent
au-delà de notre horizon suivent avec un réel intérêt
le mouvement populaire et patriotique qui agite à l'heure
actuelle l'île Maurice", écrit le journal.
"De ce mouvement grandiose, cette lutte légale
d'un petit peuple contre la majorité de son Conseil législatif,
contre la majorité de ses clauses, contre les préventions
de son gouverneur, sortira le relèvement de l'île-soeur
ou sa déchéance définitive. C'est une lutte
palpitante d'intérêt pour eux comme pour nous. Là-bas,
il s'agit de l'avenir du pays, il s'agit d'une question de vie
ou de mort économique et sociale, ici c'est la sympathie
qui s'ébranle. C'est la communauté d'origine qui
nous fait vibrer. Ce sont les liens d'affection naturelle qui
nous entraînent à suivre moralement nos frères
Mauriciens et de leur adresser nos souhaits de réussite.
Aucun de nous ne reste indifférent à cette magnifique
manifestation de l'énergie de la race. Le spectacle auquel
nous assistons de loin est réconfortant pour nous",
conclut le journal.
Le mouvement dont parle avec tant d'émerveillement le Journal
de La Réunion a, en fait, commencé deux ans
plus tôt sous le leadership d'Eugène Laurent, lequel,
avec Goolam Mohammad Issac, Anatole de Boucherville et Edouard
Nairac a lancé l'Action Libérale. Prenant la relève
de Sir William Newton et avant celui-ci, de Rémy Ollier,
Laurent et ses compagnons, soutenus par la population de couleur,
les petits blancs et les Mauriciens de descendance asiatique,
non-votants, se battait déjà contre une oligarchie
blanche animée par le féroce Sir Henry Leclézio,
grand commandeur alors du Parti de l'Ordre. Le système
politique dans le pays était encore très restrictif
à l'égard des masses. Quelques années plus
tôt, le gouverneur britannique, Sir John Pope Hennessy,
avait suspendu l'Association Française et l'Assemblée
coloniale et fondé, en 1886, le Conseil législatif.
Ce conseil se composait alors de 20 membres : 8 désignés
parmi l'élite du Service civil, dominé par des fonctionnaires
britanniques, 9 membres nominés, 10 membres élus
et le gouverneur comme chef du Conseil. Seuls avaient le droit
de voter les hauts fonctionnaires britanniques et les riches.
William Newton, homme de couleur, combattit ce système
et parvint à se faire élire 3è député
de Port Louis en 1889 et, ensuite, membre de l'Exécutif
du Conseil législatif en 1906. William Newton, vieillissant,
céda le flambeau à Eugène Laurent.
L'arrivée de Manilall Doctor
Manilall Maganlall, plus connu comme Manilall Doctor, originaire
de l'État indien de Baroda, vint à Maurice, une
première fois, le 13 octobre 1907, à l'instigation
du Mahatma Gandhi. Tous deux étaient membre de la société
"The Servants of India". Gandhi lui-même séjourna
à Maurice, du 30 octobre au 19 novembre 1901, et il fut
tellement touché par les conditions de vie des travailleurs
immigrants indiens et de leurs descendants qu'il repartit résolu
à leur apporter son soutien.
Malgré son jeune âge, 26 ans, Manilall Doctor était
déjà un homme débordant d'enthousiasme, déterminé
à aider ses compatriotes établis dans l'île
à sortir de leur état de sous-humains. Formé
au Baroda College et au State College of Law, Manilall Doctor
ne fut jamais médecin, malgré son alias, mais bien
un avocat.
Manilall Doctor passa trois ans à Maurice, mais, un mois
à peine après y avoir débarqué, il
réalise qu'il y manque de mobilisation des laboureurs et
de la masse hindoue. Il tient un grand meeting au Taher Bagh,
au Champ de Mars. Deux ans plus tard, le 15 mars 1909, il dote
la communauté d'un journal, The Hindoustani, pour
faire passer son message. La même année, il se lança
dans une série de meetings à travers l'île
contre le système dit "Double cut". Ce système
préconisait notamment la déduction de deux jours
de travail pour chaque jour d'absence
Mais le plus gros travail de Manilall Doctor restait encore à
faire et, même si les historiens non pas beaucoup insisté
sur ce fait, il comprit tout aussi vite qu'il lui fallait faire
la jonction avec le mouvement populaire déjà déclenché
sous la férule du docteur Laurent. C'est Manilall Doctor
qui, lors d'un meeting à Rivière des Anguilles le
31 août 1909, met en branle le processus de revendication
d'une Commission Royale. Il fit voter à la foule, à
cette occasion, deux résolutions : d'abord en faveur d'une
commission pour enquêter sur les conditions des laboureurs
indiens et, ensuite, la seconde, contre la violation du contrat
de ces travailleurs pour ce qui avait trait à leurs rations
alimentaires. Les laboureurs étaient effectivement contraints
de consommer du maïs et un riz tellement infâme que
la populace lui donna le nom de "diriz pousse-femme".
Nombreuses étaient en effet - paraît-il - les épouses
de laboureurs qui préfèrent déserter le toit
conjugal plutôt que devoir trier et préparer ce riz
!
La jonction avec Laurent
Lorsque, à force de mobilisation, meetings et autres formes
de pressions sur l'administration coloniale britannique, la 3e
Commission Royale fut instituée, Manilall Doctor et Eugène
Laurent furent les deux principaux témoins pour dénoncer
les conditions de vie des laboureurs de l'industrie sucrière.
Manilall Doctor eut beaucoup de mal à se faire respecter
devant cette Commission Royale, laquelle lui obligea, d'ailleurs,
à enlever son turban en guise de soi-disant signe de respect
avant de pouvoir déposer. Ce qu'il refuse de faire dans
un premier temps avant d'en être forcé. Les commissaires
britanniques s'intéressèrent à sa représentativité
question de savoir s'il parlait "au nom de tous les Hindous
du pays ?"
Le procès-verbal des travaux de la Commission Royale du
5 juillet est édifiant et très indicateur du compartimentage
dans lequel l'administration coloniale britannique voulait enfermer
les masses exploitées à l'époque avec la
complicité du Parti de l'Ordre de Sir Henry Leclézio.
"Étés-vous un Hindou ?", se permit
de demander le président de la commission à Manilall
Doctor.
Ce dernier répondit par l'affirmatif.
"Parlez-vous pour vous-même dans ce que vous dites
ou représentez-vous un nombre d'autres personnes ?
Manilall Doctor : Je représente un nombre d'autres personnes
Le président : Selon quelle autorité ?
Manilall Doctor : Sur certains aspects que j'ai mentionnés.
On m'a demandé, à la onzième heure, de vous
soumettre des pétitions et ces gens m'ont demandé
de vous adresser en leurs noms
Le président :
qui sont les gens que vous représentez
? Sont-ils tous des Hindous ?
Manilall Doctor : Je ne peux pas dire qu'ils le sont tous parce
que, entre 400 et 500 sans doute, m'ont directement ou indirectement
demander de les représenter et d'autres ne l'ont pas fait
Le président : Est-ce que les difficultés des
petits planteurs ont déjà fait l'objet de représentations
sous quelque forme auprès du gouvernement ?
Manilall Doctor : Ils ont fait cause commune à ce sujet
avec un mouvement appelé Action Libérale et ils
ont fait des représentations à l'effet qu'ils n'ont
pas les mains libres sur la vente de leurs cannes à sucre
et qu'ils rencontrent des difficultés financières.
L'Action Libérale en a fait son combat
"
Eugène Laurent, en effet, battit la campagne, remua ciel
et terre jusqu'à établir une carte géographique
démontrant l'étendue des terres occupées
dans le pays par les petits planteurs qui étaient ruinés
par le système de vente de sucre de l'époque. Reconnaissant,
Manilall Doctor lui renvoya l'ascenseur lors des élections
générales de décembre 1910. Lors de ces élections,
la population de couleurs (créoles, petits blancs sans
fortune, hindous et musulmans) vota massivement contre le Parti
de l'Ordre de Sir Leclézio et son oligarchie.
Lors de son dépôt de couronnes sur la statue de Manilall
Doctor, M. Lutchmeeparsad Ramsewak a affirmé "rêver
que les Mauriciens suivent les traces de Manilall Doctor, d'Eugène
Laurent, d'Anatole de Boucherville, d'Edouard Nairac et de Goolam
Mohammad Issac afin de transformer notre pays en véritable
île arc-en-ciel où la direction des affaires ne serait
plus réservée uniquement à une communauté
ou caste précise".
Le Nobel de la paix décerné conjointement à
Al Gore et au GIEC
L'ancien vice-président américain Al Gore et le
GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution
du climat) ont obtenu, vendredi 12 octobre, le prix Nobel de la
paix 2007. Le prix leur est conjointement décerné
"pour leurs efforts de collecte et de diffusion des connaissances
sur les changements climatiques provoqués par l'homme et
pour avoir posé les fondements pour les mesures nécessaires
à la lutte contre ces changements", a déclaré,
à Oslo, le président du comité Nobel norvégien,
Ole Danbolt Mjoes.
Ancien vice-président de Bill Clinton et candidat démocrate
malheureux à la Maison Blanche en 2000, Al Gore, 59 ans,
est revenu sur le devant de la scène l'an dernier avec
son livre et documentaire, Une vérité qui dérange,
qui tire la sonnette d'alarme face au réchauffement de
la planète. Primé aux Oscars, le film de 96 minutes
a contribué à vulgariser un sujet complexe et à
sensibiliser l'opinion publique à la menace climatique.
"L'ex-futur président des États-Unis d'Amérique",
comme Al Gore se présente avec dérision, a été
consacré cette année par le magazine Time comme
l'une des 100 personnalités les plus influentes au monde.
Réalisant un véritable travail de fourmi, le Groupe
intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat
(GIEC) expertise et compile les recherches effectuées par
des milliers de scientifiques à travers le monde. Ses rapports,
résultats de délicates tractations entre délégations
des différents États, fournissent un solide socle
de connaissances aux décideurs politiques. Parmi ses principales
conclusions, le GIEC prédit une hausse de 1,8 à
4 °C de la température moyenne planétaire d'ici
à 2100, un réchauffement dont l'origine "très
probable" est liée à l'activité humaine.
Limiter cette hausse à 2 °C aurait un coût "relativement
modéré", selon les chercheurs, soit une baisse
de 0,12% du taux de croissance du PIB à partir de 2030.
La distinction d'Al Gore et du GIEC parmi les 181 candidats en
lice cette année lance un message fort à la communauté
internationale, à quelques semaines de la conférence
de Bali sur le changement climatique, qui se déroulera
du 3 au 14 décembre. Celle-ci doit tracer la feuille de
route pour de nouveaux engagements de réduction des émissions
de gaz à effet de serre au-delà de 2012, après
l'expiration de la première phase du protocole de Kyoto.
Un texte que M. Gore a négocié pour les États-Unis,
mais que George Bush n'a pas ratifié.
Le Nobel - un diplôme, une médaille d'or et un chèque
de 10 millions de couronnes suédoises (1,09 million d'euros)
- leur sera remis à Oslo le 10 décembre, date anniversaire
de la mort de son fondateur, le savant et philanthrope suédois
Alfred Nobel.
Les dix derniers lauréats