Vendredi 5 octobre, sera célébrée la Journée
mondiale de l'enseignant. Pour parler de ce métier et de
ceux qui le pratiquent à Maurice, nous sommes allés
à la rencontre d'Ashik Junglee. Mentor dans des écoles
primaires du gouvernement, notre invité est également
conseiller technique de la General Purpose Teacher's Union (GPTU)
et président de l'Association of Professional Mentors.
Dans l'interview que vous allez lire, il défend avec passion
sa profession et demande que l'on ne diabolise pas l'enseignant
mauricien.
La Journée mondiale de l'enseignant sera célébrée
vendredi prochain. Depuis quand, à l'initiative de qui
et pourquoi célèbre-t-on cette journée mondiale
?
C'est l'UNESCO et le Bureau International du Travail qui ont décrété
la Journée mondiale de l'enseignant le 5 octobre, pour
lui rendre hommage et aider à faire prendre conscience
de sa contribution au façonnement de la société.
Cette date a été choisie parce que c'est le 5 octobre
1966 que s'est tenue, à Genève, la première
conférence internationale sur l'éducation au cours
de laquelle furent rendus publics les paramètres que les
pays devaient respecter pour donner "due recognition"
aux enseignants.
Cette reconnaissance de la contribution des enseignants au
façonnement de la société n'existait-elle
pas avant 1966 ?
Disons que dans beaucoup de pays, y compris Maurice, la profession
d'enseignant passe par des moments très difficiles. Les
conditions essentielles pour permettre à l'enseignant de
donner le meilleur de lui-même et de proposer un enseignement
de qualité ne sont pas toujours réunies.
Est-il nécessaire d'avoir une charte et des lois pour
que l'enseignant donne le meilleur de lui-même ? Sa fonction
première n'est-elle pas de donner, naturellement, le meilleur
de lui-même à ses élèves ?
Au départ, l'enseignement est une vocation. Mais avec le
matérialisme effréné de notre époque
et les problèmes d'emploi, il est devenu pour certains
une profession dans laquelle on choisit de se lancer faute de
mieux. Ce qui a une répercussion assez négative
sur la pratique même de l'enseignement. C'est pour ces raisons
et pour sauver la pratique de l'enseignement que la charte dont
nous avons parlé a été décrétée
le 5 octobre 1966.
Centrons la discussion sur l'île Maurice. Quelle est
la situation de l'enseignement mauricien en 2007 ?
Il passe par des moments difficiles bien qu'il y ait eu une certaine
amélioration de ses conditions. Il y a eu un effritement
du respect de l'enseignant depuis quelque temps.
Est-ce que l'enseignant mauricien n'est pas, en partie, responsable
de cet effritement. Permettez-moi de vous rappeler un dicton enseigné
par les professeurs de mon époque : le respect ne s'impose
pas, il se mérite.
C'est vrai, mais entre l'époque de vos professeurs et aujourd'hui
il y a eu un profond changement de société. Autrefois,
l'enseignant était considéré comme le sage
du village ou du quartier, un des rares à avoir été
éduqué. Aujourd'hui, avec la démocratisation
de l'éducation, l'enseignant est moins bien considéré.
Sa contribution dans l'éducation de la masse n'est pas
reconnue. Il ne bénéficie plus de la considération
sociale qui était la sienne autrefois, en tant que transmetteur
de connaissances et formateur.
L'enseignant mauricien d'aujourd'hui possède-t-il les
qualités de transmetteur de connaissances et de formateur
que l'on reconnaissait à celui d'hier ?
L'enseignant d'hier était un pylône autour duquel
gravitait la société. Il faut accepter que l'enseignant
d'aujourd'hui n'est plus considéré comme un pivot
pour plusieurs raisons. Tout d'abord, avec la technologie, l'enseignant
n'est plus le seul pourvoyeur de connaissances. Dans la société
du savoir l'enseignant qui n'a pas su se maintenir à niveau
se retrouve en arrière. On ne considère plus l'enseignant
comme un acteur indispensable pour le façonnement de la
société mais comme un simple figurant, un fonctionnaire.
Vous n'avez pas vraiment répondu à la question.
Il y a bon nombre d'enseignants qui ont la vocation et les compétences,
qui aiment leur métier et les enfants. Mais il y a aussi,
il faut le reconnaître, d'autres qui ont opté pour
la facilité et considèrent que l'enseignement est
un métier comme les autres
Est-ce que ces derniers ne font pas partie de la majorité
des enseignants mauriciens ?
Je ne le pense pas. Il y a une majorité d'enseignants qui
font leur travail comme il le faut. Mais il y a aussi, il faut
le reconnaître, une quantité non négligeable
qui ne fait pas honneur à la profession.
S'est mis en place au cours des dernières années
à Maurice un système éducatif reconnu, pour
ne pas dire institutionnalisé, qui fonctionne en deux mouvements
: le premier est la classe normale, le deuxième constitué
des leçons particulières. Au lieu de transmettre
son savoir aux élèves en suivant le programme prescrit
pendant les heures de classe, l'enseignant le fait pendant les
leçons particulières avant ou après. Comment
qualifiez-vous cette catégorie d'enseignants qui est loin
d'être une minorité à Maurice ?
Je pense que le problème des leçons particulières
n'a pas été créé par les enseignants
mais découle de la loi de l'offre et de la demande
Si les connaissances étaient transmises pendant la classe,
les élèves n'auraient pas besoin de leçons
particulières pour les acquérir avant ou après
les heures de classe !
Vous n'avez pas tout à fait tort, mais il ne faut pas oublier
dans l'analyse que nous avons assisté, ces dernières
années, à une démission inquiétante
des parents. Auparavant, les parents aidaient leurs enfants à
faire leurs devoirs après les classes et leur apportaient
le support, l'encadrement nécessaire. Aujourd'hui, avec
leurs contraintes professionnelles, ils ne le font plus et leurs
enfants ont besoin d'une leçon additionnelle
Je vous arrête. Les leçons particulières
ne sont pas des leçons additionnelles mais le programme
scolaire qui devrait normalement être étudié
pendant les heures de classe ! Programme scolaire qui est fait
après les heures de classe par le même enseignant
!
Je ne suis pas totalement d'accord avec vous
Rien ne pourra
remplacer le travail en classe
sans aucun doute. Mais, à Maurice, il y a la
classe officielle et la classe des leçons particulières
et ce sont des enseignants payés pour faire un programme
en classe qui s'acquittent de leur devoir dans des leçons
particulières, pour lesquelles ils se font payer. Il ne
s'agit absolument pas de leçons additionnelles mais de
classe parallèle dans lesquelles on fait le travail qui
n'est pas fait ou mal fait en classe.
Les leçons particulières ne sont pas faites pour
remplacer le travail de la classe. Elles sont faites pour permettre
à l'enseignant de terminer ce qu'il n'a pas eu le temps
de faire en classe. C'est de la consolidation du travail que l'enseignant
fait pendant les heures de classe.
Etes-vous sûr de vivre à Maurice ? Ne savez-vous
pas que les mêmes enseignants donnent des leçons
particulières que tous les élèves de leurs
classes sont obligés de prendre ? Comment expliquez-vous
qu'un professeur qui fait bien son travail en classe soit obligé
de donner des leçons particulières à TOUS
les élèves de sa classe ?
Cette catégorie doit exister et fait partie d'une infime
minorité. L'enseignant consciencieux est payé pour
enseigner pendant les heures de classes. Les leçons particulières
sont une échappatoire pour les parents qui transfèrent
leurs responsabilités sur les enseignants. En ce faisant,
ils n'assument pas leurs responsabilités et n'accordent
pas à leurs enfants le suivi pédagogique dont ces
derniers ont besoin.
Reconnaissons la démission des parents ! Mais l'enseignant
qui accepte d'être payé pour les remplacer est sinon
aussi coupable, tout au moins complice de la démission
des parents
Il ne faut pas diaboliser l'enseignant. C'est avant tout un être
humain qui a des besoins, des envies, une famille à nourrir
ce n'est pas le cas des parents d'élèves
? !
L'enseignant ne vole personne en ce faisant et répond à
une demande pressante.
Nous sommes en plein dans un dialogue de sourds ! Sans faire
du corporatisme et pratiquer la langue de bois Ashik Junglee,
êtes-vous satisfait que tous les enseignants font tout ce
qu'ils doivent faire pédagogiquement pendant les heures
de classe ?
Je ne peux pas dire qu'ils le font à cent pour cent. Mais
je peux affirmer qu'une grosse majorité d'enseignants mauriciens
a une conscience professionnelle. Malheureusement, il existe aussi
une minorité dont le comportement jette le blâme
sur le corps enseignant.
Nous discutons depuis un quart d'heure et parlons de système,
d'enseignants, de parents ; et pas une seule fois n'avez-vous
parlé des élèves et de leurs problèmes.
Est-ce que cela ne traduit pas une manière de penser mauricienne,
à savoir que l'éducation concerne plus les parents
et les enseignants que ceux à qui elle est supposément
destinée en premier : les élèves, les enfants
?
C'est vrai que nous opérons dans un système éducatif
hermétique qui ne permet pas la créativité
et l'innovation. Les écoles mauriciennes sont devenues
de véritables camps d'entraînement destinés
à faire passer des examens. L'école mauricienne
perd de plus en plus les valeurs humaines nécessaires à
une société au profit des examens, et nous sommes
en train, socialement, de commencer à récolter les
fruits de cette politique. Nous ne développons plus nos
enfants, nous en faisons des machines à apprendre par cur
et ne les préparons pas à affronter le monde de
demain, qui est en constante mutation. L'école et la société
mauricienne ne fonctionnent pas au même rythme que le monde.
Ailleurs, on demande aux apprenants d'acquérir les outils
essentiels pour faire partie intégrante de l'évolution
sans mettre de côté la créativité et
le sens de l'innovation. Ce ne sont plus les diplômes accumulés
pendant la scolarité que l'on demande mais un citoyen dont
la personnalité a été développée,
qui est capable d'imaginer, de créer, d'innover et de gérer
ses émotions. Aujourd'hui, on parle d'intelligences multiples
qui existent en chaque enfant et qui doivent être développées
par l'enseignant.
Est-ce qu'il existe beaucoup d'enseignants mauriciens capables
de le faire ?
Nous avons beaucoup d'enseignants, surtout des jeunes qualifiés
formés à cette nouvelle pédagogie qui, dès
qu'ils entrent dans le système avec la pression des parents
et l'échéance des examens, sont obligés d'entrer
dans la course des résultats académiques pour l'obtention
d'une bonne place dans un bon collège.
Qui interdit aux enseignants formés et motivés
de faire de la pédagogie moderne ?
Le cursus scolaire, l'organisation du fonctionnement de l'école,
la pression des parents. Le système a pour finalité
de faire obtenir de bons résultats pour avoir une admission
dans un bon collège. Face à cette demande, l'enseignant
ne peut pas mettre en application sa formation et aider les élèves
à développer leur potentiel. Le système n'a
pas besoin du développement du potentiel des enfants, il
ne veut que leurs résultats d'examens.
Vous êtes en train de décrire un enseignant formé,
avec de la bonne volonté, qui est victime du système.
Cet enseignant modèle n'est-il pas plutôt un des
acteurs principaux du système ?
Il est victime dans la mesure où le système ne reconnaît
pas ses qualités autre que celles de permettre de faire
ses élèves obtenir de bons résultats. On
ne lui donne pas - comme à l'élève d'ailleurs
- l'occasion de faire autre chose que d'enseigner pour obtenir
de bonnes notes. Le système établi n'autorise pas
la flexibilité. Si l'enseignant va de l'avant avec des
idées novatrices, il sera rapidement marginalisé
par le système. La majeure partie préfère
suivre le courant pour ne pas avoir des ennuis. Je fais partie
de ceux qui dénoncent le commerce de l'éducation
mais je reconnais que les leçons particulières ont
leur raison d'être dans certains cas particuliers.
Désolé de vous contredire une fois encore, mais
à Maurice il s'agit de leçons particulières
GÉNÉRALISÉES - ce qui n'est pas la même
chose. Connaissez-vous beaucoup de classes de CPE dont les élèves
ne sont pas obligés de prendre des leçons particulières
?
C'est le système compétitif qui suscite la demande.
Ni les décideurs politiques, ni la hiérarchie de
l'Éducation et encore moins les parents n'écouteront
la voix des enseignants qui vont préconiser une politique
pédagogique différente de celle que l'on pratique
actuellement à Maurice. Bien souvent, les enseignants ne
sont que des exécuteurs de décisions prises par
d'autres et sur lesquelles ils ne sont même pas consultés.
Est-ce que, quelque part, des enseignants mauriciens n'ont
pas, comme des parents, démissionné face à
leurs responsabilités ?
Autrefois, les syndicats des enseignants étaient dirigés
par des personnes qui savaient faire entendre leur voix. Pas uniquement
sur les questions d'augmentation de salaires mais également
sur les enjeux pédagogiques. Malheureusement, cette race
d'enseignants syndicalistes est en train de disparaître
ou a déjà disparu
Vous êtes en train de faire de l'auto-flagellation Ashik
Junglee, vous qui êtes conseiller technique d'un syndicat
!
Je fais partie de la minorité qui s'est toujours battue
pour une éducation de qualité et l'amélioration
du système, et dont les opinions ne sont pas écoutées.
Il est malheureux de dire que de manière générale
dans l'éducation, les syndicats n'entament pas de réflexion
profonde sur le système. Ils sont des acteurs qui en bénéficient
et sont partisans de l'effort minimum en ce qu'il s'agit de la
remise en question. Pour moi, le syndicalisme ne se résume
pas à un combat pour l'obtention d'augmentations salariales.
On ne semble pas se rendre compte d'une évidence : les
conditions de travail de l'enseignant ne peuvent s'améliorer
que si le système progresse. On ne semble vouloir se rendre
compte que, faute de perspectives d'épanouissement professionnel,
les jeunes ne veulent plus entrer dans l'enseignement à
moins d'y être forcés.
La majorité des enseignants partage-t-elle votre point
de vue ?
Nous essayons en tout cas de le diffuser à travers des
lettres circulaires, des mémorandums, des articles et interviews
de presse.
Quels sont les moyens pour - s'il est encore possible - améliorer
le système ?
Il faut tout d'abord que les politiques assument leurs responsabilités
et donnent aux pédagogues les moyens de faire leur métier
au lieu de faire de l'éducation un sujet de politique politicienne.
Il faut également que les parents reprennent leurs responsabilités
pour éviter à leurs enfants d'entrer dans un système
- qui ressemble de plus en plus à un camp d'entraînement
- qui va les broyer.
En tant qu'enseignant, qu'avez-vous pensé de la réforme
Obeegadoo ?
Il faut reconnaître que cette réforme a eu le mérite
de faire ce qu'il fallait : créer davantage de bons collèges
pour accueillir les élèves du CPE, ce qui était
le problème principal. Mais cette réforme aurait
dû avoir été améliorée. Il ne
suffisait pas de construire de nouveaux collèges, il fallait
rendre les bâtiments intelligents, former les enseignants
pour qu'ils les animent.
Et que pensez-vous de la réforme Gokhool de la réforme
?
Si une dose de compétition est acceptable dans le système,
une overdose peut être mortelle, pédagogiquement
parlant, pour les élèves. Cette overdose peut provoquer
des effets négatifs dans la personnalité des élèves.
Je suis contre un système éducatif à deux
vitesses avec un type d'école pour certains, un petit groupe,
et un autre pour les autres. Un système qui divise en deux
la société et la morcelle dès l'école
primaire. Je pense que la réforme Obeegadoo aurait dû
être améliorée au lieu d'être effacée
par une réforme de la réforme - qui a représenté
un virage à 180 degrés.
Quel est le message que vous voulez faire passer pour la prochaine
Journée mondiale de l'enseignant ?
Que l'on donne à l'enseignant mauricien l'opportunité
et les ressources nécessaires pour travailler dans un environnement
sain et donner une éducation de qualité aux enfants
mauriciens. Que l'on considère l'enseignant comme un partenaire
responsable dans le domaine de l'Education, et pas uniquement
un simple exécuteur. Si l'enseignant se sent bien dans
sa peau et travaille dans des conditions optimales, les premiers
bénéficiaires seront ses élèves et
le système ne pourra que s'améliorer.
Vous avez le sentiment que ce message sera entendu là
où il le faut ?
Nous allons, en tout cas, le lancer le 5 octobre en espérant
que tous ceux qui ont à cur les intérêts
des enfants mauriciens prendront en considération le cri
du cur des enseignants.
Votre fille qui fréquente une école confessionnelle
vient de vous dire qu'elle va prendre sa leçon particulière.
Comme quoi vous faites vous aussi, en tant que parent, fonctionner
le système, soit dit en passant. Pourquoi est-ce qu'un
enseignant du public comme vous envoie son enfant dans un établissement
confessionnel ?
Elle ne prend qu'une leçon particulière. J'ai fait
ce choix parce que je suis convaincu que l'école confessionnelle
place au centre de son enseignement des valeurs indispensables
au développement d'un enfant, alors que dans le public
c'est l'examen qui est au centre. Je regrette que le système
public ne soit pas en mesure d'offrir à ses élèves
le meilleur de ce que l'éducation peut proposer.
Terminons en regardant loin devant. Avez-vous confiance dans
l'avenir de Maurice au niveau de l'éducation ?
Si nous continuons à pratiquer un système d'éducation
qui sépare les Mauriciens au lieu de les unir, qui privilégie
quelques-uns aux dépens des autres, l'avenir ne peut être
brillant.