i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 30 septembre 2007



Ashik Junglee, Mentor :

"Il ne faut pas diaboliser l'enseignant mauricien"

Vendredi 5 octobre, sera célébrée la Journée mondiale de l'enseignant. Pour parler de ce métier et de ceux qui le pratiquent à Maurice, nous sommes allés à la rencontre d'Ashik Junglee. Mentor dans des écoles primaires du gouvernement, notre invité est également conseiller technique de la General Purpose Teacher's Union (GPTU) et président de l'Association of Professional Mentors. Dans l'interview que vous allez lire, il défend avec passion sa profession et demande que l'on ne diabolise pas l'enseignant mauricien.

La Journée mondiale de l'enseignant sera célébrée vendredi prochain. Depuis quand, à l'initiative de qui et pourquoi célèbre-t-on cette journée mondiale ?

C'est l'UNESCO et le Bureau International du Travail qui ont décrété la Journée mondiale de l'enseignant le 5 octobre, pour lui rendre hommage et aider à faire prendre conscience de sa contribution au façonnement de la société. Cette date a été choisie parce que c'est le 5 octobre 1966 que s'est tenue, à Genève, la première conférence internationale sur l'éducation au cours de laquelle furent rendus publics les paramètres que les pays devaient respecter pour donner "due recognition" aux enseignants.

Cette reconnaissance de la contribution des enseignants au façonnement de la société n'existait-elle pas avant 1966 ?

Disons que dans beaucoup de pays, y compris Maurice, la profession d'enseignant passe par des moments très difficiles. Les conditions essentielles pour permettre à l'enseignant de donner le meilleur de lui-même et de proposer un enseignement de qualité ne sont pas toujours réunies.

Est-il nécessaire d'avoir une charte et des lois pour que l'enseignant donne le meilleur de lui-même ? Sa fonction première n'est-elle pas de donner, naturellement, le meilleur de lui-même à ses élèves ?

Au départ, l'enseignement est une vocation. Mais avec le matérialisme effréné de notre époque et les problèmes d'emploi, il est devenu pour certains une profession dans laquelle on choisit de se lancer faute de mieux. Ce qui a une répercussion assez négative sur la pratique même de l'enseignement. C'est pour ces raisons et pour sauver la pratique de l'enseignement que la charte dont nous avons parlé a été décrétée le 5 octobre 1966.

Centrons la discussion sur l'île Maurice. Quelle est la situation de l'enseignement mauricien en 2007 ?

Il passe par des moments difficiles bien qu'il y ait eu une certaine amélioration de ses conditions. Il y a eu un effritement du respect de l'enseignant depuis quelque temps.

Est-ce que l'enseignant mauricien n'est pas, en partie, responsable de cet effritement. Permettez-moi de vous rappeler un dicton enseigné par les professeurs de mon époque : le respect ne s'impose pas, il se mérite.

C'est vrai, mais entre l'époque de vos professeurs et aujourd'hui il y a eu un profond changement de société. Autrefois, l'enseignant était considéré comme le sage du village ou du quartier, un des rares à avoir été éduqué. Aujourd'hui, avec la démocratisation de l'éducation, l'enseignant est moins bien considéré. Sa contribution dans l'éducation de la masse n'est pas reconnue. Il ne bénéficie plus de la considération sociale qui était la sienne autrefois, en tant que transmetteur de connaissances et formateur.

L'enseignant mauricien d'aujourd'hui possède-t-il les qualités de transmetteur de connaissances et de formateur que l'on reconnaissait à celui d'hier ?

L'enseignant d'hier était un pylône autour duquel gravitait la société. Il faut accepter que l'enseignant d'aujourd'hui n'est plus considéré comme un pivot pour plusieurs raisons. Tout d'abord, avec la technologie, l'enseignant n'est plus le seul pourvoyeur de connaissances. Dans la société du savoir l'enseignant qui n'a pas su se maintenir à niveau se retrouve en arrière. On ne considère plus l'enseignant comme un acteur indispensable pour le façonnement de la société mais comme un simple figurant, un fonctionnaire.

Vous n'avez pas vraiment répondu à la question.

Il y a bon nombre d'enseignants qui ont la vocation et les compétences, qui aiment leur métier et les enfants. Mais il y a aussi, il faut le reconnaître, d'autres qui ont opté pour la facilité et considèrent que l'enseignement est un métier comme les autres…

Est-ce que ces derniers ne font pas partie de la majorité des enseignants mauriciens ?

Je ne le pense pas. Il y a une majorité d'enseignants qui font leur travail comme il le faut. Mais il y a aussi, il faut le reconnaître, une quantité non négligeable qui ne fait pas honneur à la profession.

S'est mis en place au cours des dernières années à Maurice un système éducatif reconnu, pour ne pas dire institutionnalisé, qui fonctionne en deux mouvements : le premier est la classe normale, le deuxième constitué des leçons particulières. Au lieu de transmettre son savoir aux élèves en suivant le programme prescrit pendant les heures de classe, l'enseignant le fait pendant les leçons particulières avant ou après. Comment qualifiez-vous cette catégorie d'enseignants qui est loin d'être une minorité à Maurice ?

Je pense que le problème des leçons particulières n'a pas été créé par les enseignants mais découle de la loi de l'offre et de la demande…

Si les connaissances étaient transmises pendant la classe, les élèves n'auraient pas besoin de leçons particulières pour les acquérir avant ou après les heures de classe !

Vous n'avez pas tout à fait tort, mais il ne faut pas oublier dans l'analyse que nous avons assisté, ces dernières années, à une démission inquiétante des parents. Auparavant, les parents aidaient leurs enfants à faire leurs devoirs après les classes et leur apportaient le support, l'encadrement nécessaire. Aujourd'hui, avec leurs contraintes professionnelles, ils ne le font plus et leurs enfants ont besoin d'une leçon additionnelle…

Je vous arrête. Les leçons particulières ne sont pas des leçons additionnelles mais le programme scolaire qui devrait normalement être étudié pendant les heures de classe ! Programme scolaire qui est fait après les heures de classe par le même enseignant !

Je ne suis pas totalement d'accord avec vous… Rien ne pourra remplacer le travail en classe…

… sans aucun doute. Mais, à Maurice, il y a la classe officielle et la classe des leçons particulières et ce sont des enseignants payés pour faire un programme en classe qui s'acquittent de leur devoir dans des leçons particulières, pour lesquelles ils se font payer. Il ne s'agit absolument pas de leçons additionnelles mais de classe parallèle dans lesquelles on fait le travail qui n'est pas fait ou mal fait en classe.

Les leçons particulières ne sont pas faites pour remplacer le travail de la classe. Elles sont faites pour permettre à l'enseignant de terminer ce qu'il n'a pas eu le temps de faire en classe. C'est de la consolidation du travail que l'enseignant fait pendant les heures de classe.

Etes-vous sûr de vivre à Maurice ? Ne savez-vous pas que les mêmes enseignants donnent des leçons particulières que tous les élèves de leurs classes sont obligés de prendre ? Comment expliquez-vous qu'un professeur qui fait bien son travail en classe soit obligé de donner des leçons particulières à TOUS les élèves de sa classe ?

Cette catégorie doit exister et fait partie d'une infime minorité. L'enseignant consciencieux est payé pour enseigner pendant les heures de classes. Les leçons particulières sont une échappatoire pour les parents qui transfèrent leurs responsabilités sur les enseignants. En ce faisant, ils n'assument pas leurs responsabilités et n'accordent pas à leurs enfants le suivi pédagogique dont ces derniers ont besoin.

Reconnaissons la démission des parents ! Mais l'enseignant qui accepte d'être payé pour les remplacer est sinon aussi coupable, tout au moins complice de la démission des parents…

Il ne faut pas diaboliser l'enseignant. C'est avant tout un être humain qui a des besoins, des envies, une famille à nourrir…

… ce n'est pas le cas des parents d'élèves ? !

L'enseignant ne vole personne en ce faisant et répond à une demande pressante.

Nous sommes en plein dans un dialogue de sourds ! Sans faire du corporatisme et pratiquer la langue de bois Ashik Junglee, êtes-vous satisfait que tous les enseignants font tout ce qu'ils doivent faire pédagogiquement pendant les heures de classe ?

Je ne peux pas dire qu'ils le font à cent pour cent. Mais je peux affirmer qu'une grosse majorité d'enseignants mauriciens a une conscience professionnelle. Malheureusement, il existe aussi une minorité dont le comportement jette le blâme sur le corps enseignant.

Nous discutons depuis un quart d'heure et parlons de système, d'enseignants, de parents ; et pas une seule fois n'avez-vous parlé des élèves et de leurs problèmes. Est-ce que cela ne traduit pas une manière de penser mauricienne, à savoir que l'éducation concerne plus les parents et les enseignants que ceux à qui elle est supposément destinée en premier : les élèves, les enfants ?

C'est vrai que nous opérons dans un système éducatif hermétique qui ne permet pas la créativité et l'innovation. Les écoles mauriciennes sont devenues de véritables camps d'entraînement destinés à faire passer des examens. L'école mauricienne perd de plus en plus les valeurs humaines nécessaires à une société au profit des examens, et nous sommes en train, socialement, de commencer à récolter les fruits de cette politique. Nous ne développons plus nos enfants, nous en faisons des machines à apprendre par cœur et ne les préparons pas à affronter le monde de demain, qui est en constante mutation. L'école et la société mauricienne ne fonctionnent pas au même rythme que le monde. Ailleurs, on demande aux apprenants d'acquérir les outils essentiels pour faire partie intégrante de l'évolution sans mettre de côté la créativité et le sens de l'innovation. Ce ne sont plus les diplômes accumulés pendant la scolarité que l'on demande mais un citoyen dont la personnalité a été développée, qui est capable d'imaginer, de créer, d'innover et de gérer ses émotions. Aujourd'hui, on parle d'intelligences multiples qui existent en chaque enfant et qui doivent être développées par l'enseignant.

Est-ce qu'il existe beaucoup d'enseignants mauriciens capables de le faire ?

Nous avons beaucoup d'enseignants, surtout des jeunes qualifiés formés à cette nouvelle pédagogie qui, dès qu'ils entrent dans le système avec la pression des parents et l'échéance des examens, sont obligés d'entrer dans la course des résultats académiques pour l'obtention d'une bonne place dans un bon collège.

Qui interdit aux enseignants formés et motivés de faire de la pédagogie moderne ?

Le cursus scolaire, l'organisation du fonctionnement de l'école, la pression des parents. Le système a pour finalité de faire obtenir de bons résultats pour avoir une admission dans un bon collège. Face à cette demande, l'enseignant ne peut pas mettre en application sa formation et aider les élèves à développer leur potentiel. Le système n'a pas besoin du développement du potentiel des enfants, il ne veut que leurs résultats d'examens.

Vous êtes en train de décrire un enseignant formé, avec de la bonne volonté, qui est victime du système. Cet enseignant modèle n'est-il pas plutôt un des acteurs principaux du système ?

Il est victime dans la mesure où le système ne reconnaît pas ses qualités autre que celles de permettre de faire ses élèves obtenir de bons résultats. On ne lui donne pas - comme à l'élève d'ailleurs - l'occasion de faire autre chose que d'enseigner pour obtenir de bonnes notes. Le système établi n'autorise pas la flexibilité. Si l'enseignant va de l'avant avec des idées novatrices, il sera rapidement marginalisé par le système. La majeure partie préfère suivre le courant pour ne pas avoir des ennuis. Je fais partie de ceux qui dénoncent le commerce de l'éducation mais je reconnais que les leçons particulières ont leur raison d'être dans certains cas particuliers.

Désolé de vous contredire une fois encore, mais à Maurice il s'agit de leçons particulières GÉNÉRALISÉES - ce qui n'est pas la même chose. Connaissez-vous beaucoup de classes de CPE dont les élèves ne sont pas obligés de prendre des leçons particulières ?

C'est le système compétitif qui suscite la demande. Ni les décideurs politiques, ni la hiérarchie de l'Éducation et encore moins les parents n'écouteront la voix des enseignants qui vont préconiser une politique pédagogique différente de celle que l'on pratique actuellement à Maurice. Bien souvent, les enseignants ne sont que des exécuteurs de décisions prises par d'autres et sur lesquelles ils ne sont même pas consultés.

Est-ce que, quelque part, des enseignants mauriciens n'ont pas, comme des parents, démissionné face à leurs responsabilités ?

Autrefois, les syndicats des enseignants étaient dirigés par des personnes qui savaient faire entendre leur voix. Pas uniquement sur les questions d'augmentation de salaires mais également sur les enjeux pédagogiques. Malheureusement, cette race d'enseignants syndicalistes est en train de disparaître ou a déjà disparu…

Vous êtes en train de faire de l'auto-flagellation Ashik Junglee, vous qui êtes conseiller technique d'un syndicat !

Je fais partie de la minorité qui s'est toujours battue pour une éducation de qualité et l'amélioration du système, et dont les opinions ne sont pas écoutées. Il est malheureux de dire que de manière générale dans l'éducation, les syndicats n'entament pas de réflexion profonde sur le système. Ils sont des acteurs qui en bénéficient et sont partisans de l'effort minimum en ce qu'il s'agit de la remise en question. Pour moi, le syndicalisme ne se résume pas à un combat pour l'obtention d'augmentations salariales. On ne semble pas se rendre compte d'une évidence : les conditions de travail de l'enseignant ne peuvent s'améliorer que si le système progresse. On ne semble vouloir se rendre compte que, faute de perspectives d'épanouissement professionnel, les jeunes ne veulent plus entrer dans l'enseignement à moins d'y être forcés.

La majorité des enseignants partage-t-elle votre point de vue ?

Nous essayons en tout cas de le diffuser à travers des lettres circulaires, des mémorandums, des articles et interviews de presse.

Quels sont les moyens pour - s'il est encore possible - améliorer le système ?

Il faut tout d'abord que les politiques assument leurs responsabilités et donnent aux pédagogues les moyens de faire leur métier au lieu de faire de l'éducation un sujet de politique politicienne. Il faut également que les parents reprennent leurs responsabilités pour éviter à leurs enfants d'entrer dans un système - qui ressemble de plus en plus à un camp d'entraînement - qui va les broyer.

En tant qu'enseignant, qu'avez-vous pensé de la réforme Obeegadoo ?

Il faut reconnaître que cette réforme a eu le mérite de faire ce qu'il fallait : créer davantage de bons collèges pour accueillir les élèves du CPE, ce qui était le problème principal. Mais cette réforme aurait dû avoir été améliorée. Il ne suffisait pas de construire de nouveaux collèges, il fallait rendre les bâtiments intelligents, former les enseignants pour qu'ils les animent.

Et que pensez-vous de la réforme Gokhool de la réforme ?

Si une dose de compétition est acceptable dans le système, une overdose peut être mortelle, pédagogiquement parlant, pour les élèves. Cette overdose peut provoquer des effets négatifs dans la personnalité des élèves. Je suis contre un système éducatif à deux vitesses avec un type d'école pour certains, un petit groupe, et un autre pour les autres. Un système qui divise en deux la société et la morcelle dès l'école primaire. Je pense que la réforme Obeegadoo aurait dû être améliorée au lieu d'être effacée par une réforme de la réforme - qui a représenté un virage à 180 degrés.

Quel est le message que vous voulez faire passer pour la prochaine Journée mondiale de l'enseignant ?

Que l'on donne à l'enseignant mauricien l'opportunité et les ressources nécessaires pour travailler dans un environnement sain et donner une éducation de qualité aux enfants mauriciens. Que l'on considère l'enseignant comme un partenaire responsable dans le domaine de l'Education, et pas uniquement un simple exécuteur. Si l'enseignant se sent bien dans sa peau et travaille dans des conditions optimales, les premiers bénéficiaires seront ses élèves et le système ne pourra que s'améliorer.

Vous avez le sentiment que ce message sera entendu là où il le faut ?

Nous allons, en tout cas, le lancer le 5 octobre en espérant que tous ceux qui ont à cœur les intérêts des enfants mauriciens prendront en considération le cri du cœur des enseignants.

Votre fille qui fréquente une école confessionnelle vient de vous dire qu'elle va prendre sa leçon particulière. Comme quoi vous faites vous aussi, en tant que parent, fonctionner le système, soit dit en passant. Pourquoi est-ce qu'un enseignant du public comme vous envoie son enfant dans un établissement confessionnel ?

Elle ne prend qu'une leçon particulière. J'ai fait ce choix parce que je suis convaincu que l'école confessionnelle place au centre de son enseignement des valeurs indispensables au développement d'un enfant, alors que dans le public c'est l'examen qui est au centre. Je regrette que le système public ne soit pas en mesure d'offrir à ses élèves le meilleur de ce que l'éducation peut proposer.

Terminons en regardant loin devant. Avez-vous confiance dans l'avenir de Maurice au niveau de l'éducation ?

Si nous continuons à pratiquer un système d'éducation qui sépare les Mauriciens au lieu de les unir, qui privilégie quelques-uns aux dépens des autres, l'avenir ne peut être brillant.



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