i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 9 septembre 2007



Pr Toolseeram Ramjeawon:

"L'inaction dans le domaine de l'énergie solaire coûte énormément au pays"

Comment faire pour continuer à consommer de la même façon en utilisant moins de ressources ? C'est la tâche qui attend l'équipe dirigée par le Professeur Toolseeram Ramjeawon et qui sera chargé de la mise en œuvre d'un programme national sur la consommation et la production durables, placé sous l'égide d'United Nations Environment Programme. Le ministre de l'Environnement a nommé ce professeur dans le domaine de l'environnement et l'ingénierie et actuellement affecté à la Faculty of Engineering de l'Université de Maurice, pour mener à bien ce projet. Dans une interview accordée à Week-End, il explique le pourquoi de ce programme national et la nécessité de changer radicalement la façon dont nous consommons et produisons dans les différents secteurs d'activités, dont celle de l'énergie. Il aborde en profondeur les questions liées à l'énergie solaire qui, estime-t-il, est un "quick win area" pour avancer dans ce sens.

Le ministère de l'Environnement en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour l'Environmment a lancé cette semaine le développement d'un programme national sur la consommation et la production durables. En quoi consiste ce programme ?

Le Progamme d'action du Sommet Mondial du Développement Durable a Johannesbourg en 2002 a réaffirmé l'importance de changer les modes de production et de consommation. Il est indispensable de modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment si l'on veut assurer un développement durable. Si nous continuons sur la même tendance de consommation, d'ici 2050 nous aurons besoin des ressources de deux planètes Terre pour satisfaire nos besoins et nous allons tout droit vers la catastrophe. D'où cette initiative internationale de promouvoir la consommation et la production durable. Maurice a été choisi par le PNUE comme pays pilote. Il s'agit d'élaborer un plan d'action afin de modifier les modes de consommation et de production dans notre pays dans différents domaines, que ce soit dans l'alimentation, le transport, l'eau, l'énergie ou l'habitat. Dans ce contexte, les politiques et responsables ont une obligation morale d'animer des débats sur le choix des technologies appropriées pour le développement, et de formuler des politiques qui réduisent la taille de nos empreintes écologiques individuelles et collectives. Évidemment, les enjeux sont énormes, mais une telle action politique ne peut pas se concevoir sans le soutien de la population qui, pour le moment, comprend très mal les différents problèmes.

Brièvement, que comprenez-vous par ce terme consommation et la production durables ?

En deux mots, je dirai, essayer d'avoir une meilleure qualité de vie en utilisant moins de ressources. Ou "getting more with less". C'est-à-dire qu'il faut un découplage entre la croissance économique et l'utilisation des ressources. Il ne s'agit pas d'arrêter de consommer, mais plutôt de consommer différemment.

C'est là un très grand chantier qui vous attend. Comment allez-vous procéder pour élaborer ce plan d'action et quelles en seront les domaines prioritaires ?

Cela se fera d'abord en consultation avec tous les stakeholders du pays. Nous allons mettre en place un programme de consultations élargies, qui nous permettrait de définir nos priorités. Comme le domaine de l'énergie ou la construction ds bâtiments ""verts ", le recyclage des déchets ou nous pourrions promouvoir par exemple le concept" d'acheter vert" avec un labelling system. Par exemple, d'après le Public Procurement du gouvernement, sa part de consommation est de 15% du GDP. Le gouvernement lui-même peut changer de mode de consommation en introduisant des critères environnementaux dans le procurement criteria. La nouvelle ville projetée à Highlands peut servir d'exemple. On peut commencer à réfléchir sur son design et essayer d'atteindre des objectifs en matière de consommation et de développement durable. C'est-à-dire comment on va réduire la consommation en énergie, en eau ou produire moins de déchets etc.

Le dossier énergie sera-t-il considéré comme une action prioritaire ?

Bien évidemment. L'énergie devrait être une action prioritaire dans ce programme. Il faudra mettre en place des objectifs et des indicateurs, puis développer un plan d'action, une nouvelle politique et voir comment assurer l'"implementation "" et le" monitoring ". Il y aura cinq domaines prioritaires que nous allons définir et sur lesquelles nous allons discuter lors des consultations.

Justement, nous avons publié dans notre édition de la semaine dernière un dossier sur l'énergie solaire et la part qu'elle occupe dans la politique énergétique du gouvernement. Quelle place occupera-t-elle dans votre programme ?

Elle devrait occuper une place importante. Je dirai que c'est un des" quick-win areas" pour changer de mode de consommation à Maurice, qui est justement la promotion de l'utilisation de l'énergie solaire. Non seulement les systèmes solaires ne provoquent pas d'émissions, mais ils permettent aussi d'éviter un rejet de CO2 important par rapport à des systèmes traditionnels. Avec le solaire vous contribuez non seulement activement à la protection de l'environnement mais aussi au développement économique avec l'expansion d'une industrie manufacturière et de service mais aussi en terme d'économie sur la facture pétrolière.

À côté de nous par exemple l'île de la Réunion a déjà fortement exploité son potentiel solaire. Avec plus de 10.000 chauffe-eau Solaires Individuels (CESI) installés chaque année, et actuellement un parc de l'ordre de 70.000 CESI soit environ un foyer sur quatre est équipé, mettant l'île de La Réunion aux premiers rangs mondiaux des territoires les mieux équipés en surface de panneaux solaires par habitant. Et ce sont environ 70,000 tonnes de CO2 évitées chaque année à la Réunion. (un chauffe-eau solaire fait éviter l'émission d'une tonne de CO2 par an, soit environ 20 tonnes sur une durée de vie de 20 ans, équivalent à la pollution annuelle d'une voiture). En plus ils ont développé des installations collectives notamment dans l'hôtellerie et dans le logement social Pendant ce temps, l'énergie photovoltaïque connaît aussi un engouement soutenu par des tarifs de rachat incitatif par EDF.

Aux îles Barbades, c'est 40% des maisons qui utilisent l'énergie solaire, tandis qu'en Israël l'utilisation de l'énergie solaire est obligatoire pour toute nouvelle construction.

Malheureusement, l'énergie solaire n'a pas vraiment décollé à Maurice comparativement aux autres pays cités plus haut.

Quelles en sont les raisons ?

C'est vrai qu'en dépit des avantages économiques et environnementales de l'énergie solaire, il y a encore des barrières qui empêchent son adoption. Cela inclut l'investissement initial qui est relativement fort comparé aux autres alternatives (chauffe-eau électrique ou gaz); un manqué d'incitation financière pour les producteurs et les consommateurs surtout de la part des institutions financières, l'absence de building codes qui en encouragent l'utilisation, un manque de "quality control" et un manque de connaissance et d'appréciation des décideurs et des consommateurs. Par exemple, il faut savoir les avantages économiques sur le cycle de vie d'un chauffe-eau solaire. Par exemple il peut coûter que Rs 2000 a Rs 3000 roupies pour installer un chauffe-eau électrique, mais cela demande un investissement de près de 10 fois supérieures à l'État pour la production de l'électricité consommé et sa distribution.

Une des raisons de cette dépense est que ce chauffe-eau électrique est surtout utilisé durant les ""peak hours "où l'électricité produite pendant cette même période est nettement plus chère. L'utilisation des chauffe-eau électrique doit être responsable de plus de 15% de la demande d'électricité pendant le peak hours

Vous semblez bien avancé sur la question. Que faudrait-il faire, selon vous, pour rendre les chauffe-eau plus accessibles aux consommateurs ?

L'utilisation des chauffe-eau électriques va croître sur un "business as usual" scénario avec les désavantages du point de vue économique et environnementale. Pour promouvoir l'énergie solaire, il faudrait par exemple que le gouvernement et les institutions financières collaborant en accordant des prêts logements pour donner des aides publiques incitatives et d'autres incitations financières pour l'installation en fonction du type de projet, c'est-à-dire un habitat individuel ou collectif. On pourrait également développer la qualité des installations à travers la mise en place d'un programme de contrôle de la qualité des installations et la formation des professionnels et informer et sensibiliser les consommateurs, par exemple, sur les coûts sur la durée de vie d'un chauffe-eau solaire comparativement aux autres alternatives

Il existe d'ailleurs sous le Kyoto Protocol's Clean Development Mechanism une possibilité de carbon trading concernant l'installation des chauffe-eau solaire. L'émergence d'un marché international pour le carbone offer une excellente opportunité pour avoir des financements pour la promotion de l'énergie solaire. Vous avez cité un exemple concret dans votre dossier de la semaine dernière concernant le projet de logement à Cape Town en Afrique du Sud. Ils peuvent donc être utilisés dans les logements sociaux, les appartements, les hôpitaux, les hôtels, voire dans le secteur manufacturier où on peut chauffer l'eau avant de l'utiliser dans les "boilers".

Cela relève-t-il uniquement de la responsabilité de l'État et du CEB de promouvoir l'énergie solaire dans un pays ?

Dans tous les pays où il y a une forte pénétration d'énergie solaire, il y a eu un support important du gouvernement en matière de mesures fiscales et incitatives. Donc, définitivement, nous avons besoin d'un stronger leadership de l'État pour mettre en place des objectifs précis qui seront atteints avec l'aide des institutions financières. On peut par exemple introduire des rotating loan schemes. Prenons le cas de l'augmentation du tarif d'électricité. 1% de l'argent obtenu de ces 15% aurait pu être utilisé pour alimenter un fond à partir duquel des emprunts auraient pu être accordés à un faible taux d'intérêt aux particuliers.

Pourquoi le gouvernement est-il impliqué ? Dans les pays avant fait des avancées significatives dans le domaine de l'énergie solaire, les gouvernements ont introduit des mesures fiscales. Par exemple, la Grèce permet à une taxe payer de déduire 75% de ses investissements dans un chauffe-eau solaire dans son income taxe à la fin de l'année.

Pour conclure, que proposez-vous donc dans un contexte purement mauricien ?

- Il y a plein d'exemple qu'on pourrait importer des pays ayant fait des avancées significatives dans le domaine de l'anergie solaire. Je pense que nous devrions commencer par développer une politique nationale en matière d'énergie solaire et d'établir un Road Map pour atteindre nos objectifs. En conclusion, je dirais que le coût de l'inaction dans le domaine de l'énergie solaire est énorme.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 9 septembre 2007