o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 9 septembre 2007



  Faits et effets…—Aberrations
  Interrogations—Qui veut asphyxier la poule aux œufs d'or ?
  Coups de bec dans l'eau


Faits et effets...

Aberrations
Josie Lebrasse


Nous sommes vraiment l'île des aberrations en sus d'être une république bananière ce qui, entre autres, nous a, d'ailleurs, valus d'être déclassés par l'agence de notation Freedom House des États Unis. Prenons un ou deux exemples : l'enlèvement par la Road Development Authority de la publicité sur panneaux de United Colors of Benneton. Nous pensions la RDA, qui est sous la tutelle du vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures Publiques, un organisme censé, sous la loi, bien agencer nos rond-points et veiller à ce que la circulation soit la plus fluide possible, nous ne la connaissions pas gardienne des bonnes mœurs publiques. En quoi cette publicité la concerne ? Qui cela a-t-elle dérangé ? Probablement pas ces ministres qui voulaient légaliser la sodomie en catimini et faire passer un Sexual Offences Bill, dont certaines clauses ne protégeaient pas suffisamment les femmes et les mineurs.

Nous avons des raisons de penser que c'est parce que, pour une fois, qu'un cliché montre une femme assise sur un homme, ce qui n'a rien de bien particulier, qui a dû déranger certains esprits rétrogrades qui y ont peut-être vu une inacceptable suggestion de domination féminine. Il y a eu toutes sortes d'explications oiseuses pour tenter de justifier l'enlèvement des affiches, mais ceux qui ont pris cette décision se cachent et n'osent même pas venir s'expliquer au grand jour. Cela fait une bonne pub pour Benetton qui, comme on le sait, a une culture de l'audace et de la provocation. Il y a quelques années, cette compagnie avait organisé une exposition à Paris où étaient étalées sur un mur d'innombrables photos, de sexe masculin, un véritable amusement parce qu'il n'y avait pas un qui était identique à l'autre et cela n'avait choqué personne. James Burty David vient dénoncer, dans le Mauricien d'hier, l'enlèvement de ces affiches. Il a attendu une bonne semaine alors qu'il avait le temps d'intervenir auprès de son collègue Rashid Beebeejaun pour que cette pub ne soit pas massacrée. Pas étonnant que certains trouvent qu'il a l'art d'amuser la galerie plus qu'autre chose.

Une aberration chasse l'autre. La main basse sur les îles continue de plus belle. Après l'îlot donné à l'agent politique pour se faire des milliers de roupies sur nos têtes, c'est l'autre île, plate celle-là, que Xavier Duval a confiée à son cousin, Thierry Henry, le fils de Ghislaine Henry, accessoirement conseiller municipal aux villes sœurs et qui, comme porte-parole de Discover Mauritius, organisme gouvernemental, a eu l'ingrate tâche de venir annoncer qu'il faut payer maintenant pour aller à l'île Plate. Autre aberration dans l'aberration, l'arrivée de Voice of Hindu, comblé d'éloges par le Premier ministre, dans le débat et sur le terrain à l'îlot Gabriel. Entre deux critiques contre les vice-Premiers ministres Beebeejaun et Duval, il y a aussi eu, vendredi, l'annonce d'une manifestation agressive contre George Ah Yan, porte-parole de la plate-forme qui milite contre la privatisation de l'îlot. Et quoi encore ? Y a-t-il une milice qui fait un travail parallèle à la police. S'il y a encore une police dans notre république, on espère qu'elle agira pour protéger les citoyens qui exercent leurs droits.

Dans le judiciaire aussi, les aberrations ne manquent pas. Nous avons cette semaine vu un Attorney General se tromper de cour lorsqu'il s'est agi d'un appel contre un jugement le condamnant pour diffamation d'un opposant politique. C'est dans la semaine même où il annonce en grande pompe l'arrivée du Privy Council chez nous. Espérons que les éclaireurs qui seront chez nous le prendront au sérieux. Lui qui dit dans l'Express d'hier que les menaces contre les hommes politiques sont normales. Nous savions qu'il y avait des signes évidents qui indiquaient que nous glissions progressivement vers un régime de tontons macoute mais l'entendre de la bouche d'un membre du gouvernement, c'est quand même aberrant. Sa déclaration tend à banaliser les incidents du 24 août et les menaces visant Anil Baichoo. Il faut s'interroger sur les raisons d'une telle posture. En tout cas, cela accrédite la thèse de l'intervention politique pour que la police n'objecte pas à la remise en liberté sous caution des protagonistes déjà en liberté conditionnelle.

C'est aussi une aberration que les Magistrats siégeant en Cour Intermédiaire aient exigé la présence de Sir Harry Tirvengadum en Cour malgré les attestations de médecins réputés et qu'il ait été contraint de s'y rendre en civière. Alors que dans le même cas, les procédures contre un des protagonistes, souffrant, a été interrompues. Les proches de l'ancien directeur d'Air Mauritius auraient dû aller déposer la civière au "centre des droits humains" qui se trouve à quelques encablures de la cour Intermédiaire. Question de donner du sens à une entreprise cosmétique. Sir Harry est présumé innocent jusqu'à ce que le Cour statue. Cette image de la civière met à mal notre image de pays civilisé et du respect des droits de la personne. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Sir Harry a eu moins de chance que ceux qui avaient incité des artistes à ne "pas tire pétard mais fume pétard" et qui ont vu leur cas rayé devant le même tribunal. Allez dire aux mauriciens, après ça, qu'il n'y a pas une justice à multiples vitesses à Maurice !

Des "cleaners" qui travaillent au Pre-School Trust Fund du gouvernement qui touchent Rs 1 000 par mois. Impossible en l'an 2007 à Maurice, diriez-vous. Mais non. Cette autre aberration existe bel et bien dans le pays du parti de "putting people first" et qui vous ressasse de son "early harvest" à longueur de journée. Peut-on parler de récolte précoce à des mères de famille qui suent de 8 heures à 15 heures tous les jours pour cette maigre pitance mensuelle. En tout cas, il faudra qu'elles travaillent au moins pendant 60 ans avant de pouvoir s'offrir une montre de Rs 900 000 comme celle qu'avait perdue Jean Suzanne le conseiller du Premier ministre dans un hôtel du sud….



Interrogations

Qui veut asphyxier la poule aux œufs d'or ?
Shenaz Patel


Nous voilà donc partis pour écrire une variante de l'histoire de la poule aux œufs d'or. Dans la version originale, le benêt qui la possédait lui ouvrait le ventre dans l'espoir vain de s'enrichir plus vite. Puisque nous sommes, pour sûr, bien plus intelligents que ça, nous faisons autrement: assis sur la poule, nous lui comprimons le ventre d'une pression insoutenable, dans l'espoir de la voir pondre plus, plus vite…

L'affaire de l'îlot Gabriel est le dernier exemple en date qui symbolise et cristallise cette attitude. Montrant à quel point nous sommes prêts à sacrifier le bon sens, la planification et l'intérêt commun pour satisfaire l'immédiateté, la voracité et l'égoïsme de certains appétits. Car comment qualifier autrement l'attitude d'un gouvernement qui offre, à une personne qui lui est proche, un îlot de 43 arpents pour un bail dérisoire de Rs 60 000 par an. Personne qui s'empresse d'imposer un droit d'entrée de Rs 400 aux touristes, et ils sont nombreux, qui visitent l'îlot chaque jour. Privant ainsi des plaisanciers d'un revenu. Et faisant craindre aux Mauriciens de se voir, eux aussi, imposer à terme un droit d'entrée exorbitant pour notre pouvoir d'achat en abrupte régression. Fausse crainte ? Pas tant que ça. Pour interdire l'accès à l'îlot à ceux qui, au cours de la semaine écoulée, ont refusé de payer pour y accoster, le dit promoteur n'a pas hésité à affirmer que le principe du high water mark s'appliquait dans le cas des côtes de Maurice mais pas de l'îlot Gabriel. Et cela est très grave.

Le Code Civil définit explicitement ce qui fait partie du domaine public, soit ce qui appartient à l'État et à tous les citoyens de cet État. La mer fait partie du domaine public, de même qu'une partie du littoral, celle qui se trouve jusqu'à la limite du "high water mark at spring tide". En d'autres mots, toute la partie de plage qui se trouve entre la mer et l'endroit jusqu'où monte habituellement la plus haute marée. Comment donc ce promoteur peut-il affirmer que cette provision ne s'applique pas à l'îlot ? N'est-il pas urgent de solliciter à ce sujet un avis de la Cour ?

Cette urgence est d'autant plus criante que la question de la libre circulation sur nos plages et celle du respect de l'accès et de la jouissance du domaine public pour tous les citoyens de l'État mauricien devient, de plus en plus, une réalité menacée, bafouée. Et cela montre à quel point notre vision est limitée, inadéquate, voire dangereuse, concernant notre présent et notre avenir.

Nous aurions tout intérêt à mettre en place une politique globale de gestion de nos îlots. Car ils offrent, tant pour les Mauriciens que pour les touristes, et pour le monde entier, des espaces naturels qui abritent une biodiversité menacée et qui ont des atouts que nos côtes saturées ne seront rapidement plus en mesure d'offrir.

Il suffit d'un petit tour sur internet pour se rendre compte de l'attrait que présentent l'îlot Gabriel et sa voisine, l'île Plate, pour nos visiteurs. Vantant sa nature magnifique, ses lagons cristallins où l'on peut croiser une multitude de poissons, voire des tortues et des hippocampes, nos visiteurs l'opposent immanquablement à l'île aux Cerfs. Regrettant le "surdéveloppement" de cette dernière, et vantant l'esprit de liberté, de simplicité et de convivialité qui préside sur l'îlot Gabriel et l'île Plate, où ils profitent de pique-niques en compagnie des plaisanciers locaux qui les y emmènent.

Juste à côté, l'île Plate fait, elle, l'objet d'un bail accordé à l'organisme parapublic Discover Mauritius, pour une exploitation éco-touristique. Un bail également fixé à Rs 60 000 par an, à la différence que c'est un droit d'accès de Rs 50 qui sera demandé. Pourquoi cette différence de prix alors que le gestionnaire de l'îlot Gabriel affirme ne pas vouloir faire de profits mais seulement assurer les coûts de gestion de l'îlot ? Pourquoi séparer le destin de ces deux îlots alors que leur histoire est étroitement liée et pourrait, justement, faire l'objet d'une exploitation intégrée doublement intéressante ? Pour les Mauriciens comme pour les touristes, il serait sans nul doute passionnant de découvrir, comme l'a mis en lumière J.M.G. Le Clézio dans son roman La Quarantaine, que l'île Plate et l'îlot Gabriel ont été, au 19ème siècle, des lieux où immigrants français et coolies indiens se sont retrouvés confinés, soumis à des quarantaines justifiées notamment par des épidémies de variole sur les bateaux les emmenant vers Maurice. Sur les deux îlots, des vestiges de cette réalité demeurent, maisons et église ici, cimetière là. Tout cela, nous l'ignorons. Pour privilégier le profit à court terme pour quelques-uns. En faisant de surcroît jouer l'abject ressort du communalisme…

Notre richesse peut réellement se décrire comme un œuf. L'enveloppe, le blanc, c'est la nature qui nous entoure. Le centre, le jaune, c'est nous. Notre façon d'être, notre relation à la vie, notre rapport à l'autre, qui sont intimement façonnés par l'environnement et les conditions dans lesquelles nous vivons.

Comme l'œuf, cette richesse est fragile.

Quand nous aurons surchargé, défiguré, asphyxié notre environnement, quand nous serons devenus une nation d'être stressés et agressifs parce que face aux pressions de la vie, nous n'aurons plus pu trouver d'espace où nous détendre, nous ressourcer, nous retrouver, que nous restera-t-il ?

Des blocs d'hôtels vides. Dont nous ne pourrons même pas nous servir comme poulaillers…




Coups de bec dans l'eau


J R


Contrairement à ce qui se passe sous d'autres cieux, généralement moins cléments, le temps d'une législature, les oiseaux ne se cachent pas toujours pour mourir à Maurice ! Du moins ceux qui ne sont pas encore dans les bonnes paperasses de l'un ou l'autre de ces courtiers sans pied-à-terre, qui arpentent sans arrêt et sans patente les coulisses du pouvoir et qui ont toujours un bail à offrir, à en revendre même, disent les mauvaises langues. Sur l'île de Paul et de Virginie (celle-ci, aux dernières nouvelles, hier, avait échappé à une énième tentative d'être sous-louée, de gré ou de force !) ce pourrait être tout à fait le contraire. Puisque, qu'ils soient faits, comme nous, de chair et d'os - et d'ailes - ou de titane, d'acier ou d'alu, la toute récente actualité nous a appris que ces oiseaux-là ont à se battre aussi pour vivre. Que cette lutte pour la survie ait lieu dans les savanes, condamnées à laisser se faufiler inexorablement les IRS, ou sur nos îlots, - que l'archange Gabriel, soit dit en passant, semble avoir curieusement déserté ces jours-ci - ou encore sur le tarmac de Plaisance, qui a dû déjà rallonger et sa piste et son appellation, pour accueillir, dans le sillage de son anoblissement tout à fait justifié et mérité, les bruyants Jumbo à bosse et autres turbulents Airbus. Le modeste CATOVAIR d'IBL - mal nommé, le pôvre : s'il était rouge, sa carrière dans le ciel bleu des Mascareignes serait déjà passé de l'orange au vert ! - faisant un peu tache d'huile au milieu de ces palaces volants, ne reprendra plus son envol pour Rodrigues et l'île de la Réunion et autre Diego Garcia. Où l'amerloque Georges W. Bush l'aura même coiffé au poteau cette semaine, dans une de ces arrivées surprises, que seul peuvent encore nous concoqter, comme l'autre dimanche au Champ de Mars, les compagnons d'écurie d'Allet & Co. Aux dernières nouvelles, le CATOVAIR ira gonfler la flotte du Norse Air Group en Afrique du Sud, pays voisin qui a retrouvé, en ce qu'il s'agit de ses entrées au moins, toutes ses couleurs…

Le sympathique ministre du tourisme, XLD, qui avait déjà, dans une rude bataille de basse-cour chez les bleus, laissé sur le carreau son emblématique coq, au profit de son oncle Hervé et autres Maurice Allet, a décidé, sagement, de remonter encore un peu plus la fermeture éclair, pour ce qu'il s'agit de nos loisirs, à nous, dont il a charge également : "les jours du séga jupes en l'air sont comptés", annonce-t-il, ne pipant pas mot des nuits... Le costume de la danse nationale va donc changer de look. L'idée - qui grandit ou rétrécit, on ne le saura que plus tard ! - sous la supervision d'un chorégraphe connu, est de doter notre séga d'un nouveau costume "plus proche des origines". Terme que les nouveaux "créateurs" mauriciens, à qui on a fait appel, ne devraient pas pour autant suivre à la lettre. Au risque, en effet, d'imiter ainsi, maladroitement, le tout premier d'entre eux et qui exerce, Lui, depuis quelque deux mille ans et des poussières, et dont le genie a su, au moins, nous débarrasser, dès la naissance, de tout petit chiffon ou autre cache-sexe superflu entre les jambes. Un graphiste émérite, certifié cuvée 2007 par l'inénarrable AAA, me confiait, l'autre jour, que si Le gars en question, contrat bien ficelé en poche de son unique tunique, se mettait demain au service de la Pub, c'en serait terminé avec tous ces petits créateurs amateurs d'occasion, qui nous balancent tout, moins rien, genre Pirelli-aux-seins-nus et autres Benneton-sur-canapé, que le maêstro suprême ferait vite de renvoyer, illico presto, à leurs chères et prudes études. Mais, comme on n'arrête pas le progrès, dit-on, la concurrence au Très Haut, ici-bas, n'a pas encore dit son dernier mot: la première clinique in vitro, disposant de la dernière macrotechnologie - vous voyez bien que tout peut se recycler aujourd'hui ! - va nous prouver bientôt qu'il ne faut plus être deux pour faire ces choses-là. Même pas Un, fût-Il encore celui-là ! Pour bientôt, donc, le premier Vrai Mauricien, issu de l'Anonymous Test Tube, conçu sans foi ni loi, l'ultima Best-Loser tous azimuts quoi ! Qui exigera sans doute, en temps et lieu, comme tout bon citoyen d'ici, un amendement de la Constitution pour lui rendre justice, comme dans tous les pays de droit. Qui dit: il pourrait, tout aussi bien exiger, comme l'autre, et cela tout naturellement, un petit vice, par-ci, un petit vice, par-là… Encore un poste clé, évidemment !




o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 9 septembre 2007