À la place de Nando Bodha, leader de l'opposition, c'est
Pravind Jugnauth, leader du MSM, qui est notre invité cette
semaine. Dans cette interview réalisée vendredi
après-midi, il répond à des questions sur
l'actualité et sur les relations, toujours houleuses, entre
le MMM et le MSM.
Il faut que les lecteurs sachent que c'est le leader de l'opposition
qui avait été invité à répondre
aux questions de Week-End ce dimanche. Au milieu de la
semaine, il a demandé que ce soit le leader du MSM, c'est-à-dire
vous, Pravind Jugnauth, qui fasse l'exercice. Est-ce que cela
signifie que pour vous le leader du MSM a préséance
sur le leader de l'opposition ?
Etant donné que j'ai été absent du pays pendant
quelque temps, j'ai souhaité profiter de l'occasion pour
faire le point sur des questions d'actualité. Nous avons
discuté le leader de l'opposition et moi et sommes tombés
d'accord pour que je le remplace pour l'interview, ce que vous
avez accepté.
La question était : est-ce qu'au MSM le leader du parti
a préséance sur le leader de l'opposition ?
Pas du tout.
Il est de plus en plus difficile de suivre vos positions politiques
Pravind Jugnauth et je vous en donne deux exemples. Premièrement
après avoir mené une violente campagne contre Ashock
Jugnauth quand il a quitté le MSM, vous venez dire que
la porte du parti lui est ouverte. Deuxième exemple : une
semaine vous vous prononcez en faveur d'une alliance avec le MMM,
la semaine suivante vous critiquez Paul Bérenger sur son
absence au Parlement. Expliquez-moi ces prises de positions contradictoires
qui laissent de plus en plus perplexe.
C'est Ashock Jugnauth qui a trouvé que le MSM et son leader
n'étaient pas bons. Avec certains camarades au MSM, j'ai
tout fait pour qu'il ne quitte pas le parti.
Quand il est parti, vous n'avez pas été tendre
envers lui. Je me souviens de certaines phrases et de certaines
affiches particulièrement blessantes.
À cette période, il était de mon devoir et
de celui du MSM de réagir contre les attaques faites contre
nous. Mais après cette période agitée, je
pense que ceux qui ont quitté le MSM ont peut-être
fini par réaliser qu'ils avaient fait un faux pas
est-ce que dans cette rupture les torts n'étaient
pas partagés ?
Non, je ne considère pas avoir fait de faux pas dans cette
affaire. Si le temps a fait son uvre et que ceux qui sont
partis réalisent leurs erreurs, je leur dis que la porte
du MSM leur est ouverte.
Si j'ai bien suivi, ce sont les autres qui ont eu tort. Par
conséquent, le leader du MSM ne se trompe jamais ?
Je ne peux pas affirmer de manière générale
que le leader du MSM ne commet pas d'erreurs. En tant que leader
et en tant que citoyen, j'ai dû, comme tout le monde, commettre
certaines erreurs. Mais pas dans le cas que vous citez. En ce
qui concerne Paul Bérenger, tout le monde sait comment,
pourquoi et à cause de qui l'alliance MSM/MMM a éclaté.
C'est vrai que j'ai déclaré souhaiter une nouvelle
alliance MSM/MMM et que deux semaines plus tard j'ai critiqué
Paul Bérenger. La raison en est toute simple : je n'ai
pu rester tranquille face à l'attitude du leader du MMM
au Parlement. Voici les faits qui m'ont forcé à
réagir : Le leader de l'opposition pose une PNQ
sur le scandale de la Eastern university. Bérenger, présent
au Parlement, ne pose aucune question supplémentaire sur
ce sujet. La semaine suivante, le MSM reçoit un message
de Paul Bérenger demandant qu'aucune question ne soit posée
au Parlement sur l'affaire du collège en raison de la présence
du ministre du Bihar. Notre question n'avait rien à faire
avec le Bihar et n'attaquait pas le gouvernement indien, comme
certains l'ont déclaré. Cette question était
d'une importance nationale et révélait le dysfonctionnement
d'institutions mauriciennes comme le TEC et le ministère
de l'Éducation et son responsable parce que les procédures
n'ont pas été respectées. Le jour où
la deuxième PNQ sur cette affaire est posée
par le leader de l'Opposition, Paul Bérenger vient au Parlement
mais s'arrange pour ne pas être présent dans l'hémicycle
au moment voulu. Est-ce que cette attitude est correcte pour un
leader d'un des principaux partis de l'opposition ?
Mais est-ce que ces problèmes au sein de l'opposition
ne peuvent pas être réglés dans le dialogue
autour d'une table au lieu d'être exposés par conférence
et déclarations de presse ou à travers des meetings
et des congrès nocturnes ?
Le problème est qu'il n'existe aucune ligne de communication
entre le leader du MMM et moi depuis un bon bout de temps. J'aurais
pour ma part souhaité que nous puissions parler pour dire
les critiques et les appréciations sur les positions de
nos deux partis.
Êtes-vous conscient que les Mauriciens sont de plus en
plus fatigués de ces querelles entre partis de l'opposition
qui ne profite qu'au gouvernement ? Vous passez plus de temps
à vous battre entre vous qu'à vous opposer au gouvernement
pour défendre les intérêts de ceux qui ont
voté pour vos partis respectifs !
Je ne suis pas d'accord avec votre déclaration. Je crois
qu'en dépit de ces querelles, l'opposition mène
le combat contre le gouvernement. Nous avons mis à jour
une série de scandales sans précédents dans
ce pays en commençant pour des bourses indiennes attribuées
à des personnes qui n'avaient même pas postulé
pour les obtenir.
Restons sur les relations au sein de l'opposition. Quelle est
votre position sur une éventuelle alliance ?
Je l'ai déjà dit et je le répète :
je souhaite que le MMM et le MSM puissent retravailler ensemble
à condition que vous soyez le Premier ministre
désigné de cette alliance
je constate qu'il y a une majorité de Mauriciens
qui souhaitent une alliance MSM/MMM et qui sont conscients que
pour que l'opposition mette toutes les chances de son côté,
cette alliance doit présenter Pravind Jugnauth comme premier
ministre.
Des rumeurs circulent ces jours-ci à l'effet que l'alliance
MSM/MMM est pratiquement conclue.
J'ai appris cela en revenant au pays cette semaine. Je trouve
surprenant que l'on puisse parler de négociations d'alliance
MSM/MMM sur la bonne voie sans que le leader du MSM soit au courant.
Il y a quelques semaines, une information, non démentie,
a été publiée dans la presse selon laquelle
Lady Jugnauth aurait déclaré qu'elle, vivante, il
n'y aurait pas de nouvelle alliance MSM/MMM.
Je ne suis pas au courant de cette rumeur publiée dans
un journal. Il aurait fallu poser la question à la personne
concernée. Ceci étant dit, je ne suis pas obligé
d'avoir le même avis politique que mon père et ma
mère. D'ailleurs, ceux qui me connaissent savent que je
n'ai jamais hésité à afficher et à
défendre mes convictions même si elles peuvent être
différentes de mes proches, y compris Anerood et Sarojini
Jugnauth.
Le MSM vient de perdre un ancien candidat à la députation,
Kishore Pertaub, qui est passé au MMM. Comment accueillez-vous
cette défection ?
Il est le seul à pouvoir expliquer pour quelle raison il
a quitté le MSM pour le MMM. Le minimum auquel je m'attendais
de Kishore Pertaub, c'est qu'il me rencontre pour faire part de
ses divergences, des raisons qui le poussent à quitter
le MSM pour le MMM. Il n'a pas eu l'élégance de
le faire.
En dépit de cette défection, comment se porte
le MSM ?
En très bonne santé, comme l'a démontré
l'accueil reçu sur le terrain lors de notre récente
série de congrès. Le parti grandit de jour en jour
au point d'espérer prendre le pouvoir seul un
jour ?
De prendre le pouvoir demain certainement. Seuls ou pas, nous
le déciderons en temps et lieu.
L'option d'une alliance avec le Ptr est une possibilité
à ne pas écarter ?
L'option d'une alliance avec le PTr n'est pas considérée,
valeur du jour. Notre priorité, c'est de continuer à
consolider le parti et de travailler pour qu'une fois au gouvernement
le MSM ait des solutions concrètes à mettre en pratique,
par exemple, sur la taxation, au lieu de n'avoir que des slogans
creux dont l'application est impossible comme ce fut le cas pour
l'Alliance sociale. Le MSM est en train de faire appel aux compétences
voulues pour préparer un programme solide et surtout réalisable.
C'est un travail de réflexion qui prend du temps. Valeur
du jour notre souhait en ce qui concerne les alliances, c'est
le retour du MSM/MMM et je ne regarde pas ailleurs.
La semaine dernière, le MSM a boycotté la séance
parlementaire afin de ne pas participer au vote pour désigner
M. Angidi Chettiar au poste de vice-président de la République.
Une des raisons avancées pour justifier ce boycott était
le fait que le PTr avait adopté la même attitude
quand le Parlement devait élire sir Anerood Jugnauth comme
président de la République. Il ne s'agissait donc
que d'une histoire de boycott rendu ?
Si c'est la raison qui a été avancée, c'est
une mauvaise explication. Nous n'avons pas adopté la même
attitude que le PTr en 2003. La position du MSM sur cette question
est simple : nous avons boycotté le vote en raison de certaines
déclarations de M. Angidi Chettiar notamment sur le POTA
que le MSM/MMM aurait fait voter contre une communauté.
C'est non seulement faux mais l'actuel vice-président,
il n'y a pas d'autre manière de le dire, "pé
cause n'importe". Le gouvernement MSM/MMM a voté
une loi dans un contexte précis pour protéger le
pays d'une éventuelle menace terroriste et non pas pour
attaquer une communauté. En ce disant, M Chettiar a soutenu
la position du PTr à l'époque. L'ironie de l'histoire
veut que non seulement le PTr qui est au pouvoir depuis plus de
deux n'a non seulement rien fait pour abroger le POTO, mais en
plus il vient de l'utiliser, de manière injustifiée,
dans le cas de l'affaire de l'Azaan. Ce n'était un boycott
mais une réaction aux déclarations faites par M.
Chettiar que nous considérons inacceptable.
Restons au Parlement, où après le vote nommant
M. Chettiar au poste de vice-Président de la République,
ont eu lieu des incidents qui a fait la une de l'actualité
le week-end dernier.
Je trouve ce qui s'est passé au Parlement vendredi dernier
inacceptable dans un pays démocratique comme Maurice. Que
des tapeurs se permettent d'entrer au Parlement pour intimider
et molester un parlementaire qui est plus membre du Parlement.
Je trouve que le Speaker, qui a été également
pris à partie, a une part de responsabilité dans
l'affaire de l'incident au Parlement. Il ne faut pas oublier que
le Speaker est responsable du maintien de l'ordre dans l'enceinte
du Parlement et qu'il ne fera une déclaration sur cette
affaire grave que
le 6 novembre.
La semaine dernière, on a entendu un agent menacer un
ministre. On a déjà entendu dans le passé
à l'époque du MSM des tapeurs déclarer que
"gouvernement dans nous lamé" au château
du Réduit. Est-ce que ce qui s'est passé au Parlement
vendredi dernier n'est pas la conséquence d'un laisser-aller
pratiqué par tous les gouvernements qui consiste à
accorder un traitement préférentiel aux agents politiques
dans les institutions de l'État.
Je crois qu'il est normal que des personnes proches des parlementaires
qui souhaitent assister aux débats soient invités
à le faire. À condition que les procédures
en place, sous le contrôle du Speakership, soient respectées.
Mais on n'a jamais assisté depuis l'indépendance
à ce qui s'est passé la semaine dernière
au Parlement. Nous sommes en train de dépasser toutes les
limites et je condamne ce qui s'est passé contre le ministre
Baichoo. Même si Anil Baichoo est un adversaire politique
du MSM.
Restons dans l'actualité avec la découverte que
le Mauritius Examinations Syndicate a mal corrigé les épreuves
du SC l'année dernière.
Avant de répondre à cette question, permettez-moi
de dire que depuis deux ans nous découvrons des scandales
au-delà de l'imagination dans ce pays. Prenons l'histoire
des bourses indiennes attribuées à des gens qui
n'étaient même pas candidats. Il y a eu l'Eastern
Univesity dont personne ne peut dire si les diplômes serviront
à quelque chose. Il y a l'affaire des fers qui paralyse
le secteur de la construction. Et puis maintenant on découvre
qu'il y a des erreurs dans la correction des examens du secondaire
qui ont fait échouer des élèves qui avaient
bien travaillé ! Ceci dit, il faut reconnaître que
M. Finette, le directeur du MES, aura eu le mérite de demander
une enquête sur cette affaire pour situer les responsabilités.
Mais le ministre de l'Éducation, qui est responsable du
MES, du TEC de l'université de Maurice et de l'attribution
des bourses indiennes, a un comportement je- menfoutiste inacceptable.
Est-ce qu'il réalise que dans le cas des examens, il y
a des enfants qui ont passé des années à
apprendre, des parents qui ont fait des économies pour
financer leurs études et dont les résultats ont
été faussés. C'est ça, le world
class education promis !!!
Face à tous ces scandales, les Mauriciens semblent blasés.
Autrefois, pour moins que ça ils seraient descendus dans
la rue.
Je crois qu'il existe un mécontentement général
dans le pays et que, pour le moment, le Mauricien encaisse sans
trop réagir. Mais il arrivera un moment où le mécontentement
va exploser avec les mesures prises par le gouvernement. En attendant
avec les scandales au Parlement, dans le secteur de l'Éducation,
de l'Éducation et de la Police, pour ne citer que quelques
exemples, le Mauricien a de moins en moins confiance dans les
institutions de son pays et préfère garder pour
lui son mécontentement. Je dis qu'il faut faire attention,
le Mauricien paraît apathique, mais un jour viendra où
perdra de sa patience.
En dépit de la montée des prix, le ministre des
Fiances dit que ses mesures sont en train de donner une early
harvest économique. Votre commentaire ?
Quel early harvest et pour qui ? La population, bercée
par les promesses de l'Alliance sociale, s'attendait à
une amélioration de ses conditions de vie pour le meilleur.
C'est le pire qui est en train d'arriver. Le ministre des Finances
a tourné le dos avec la population et certaines de ses
mesures sont catastrophiques. Les travailleurs sont de plus en
plus pauvres et la classe moyenne de plus en plus soumise à
toutes sortes de pressions et le fossé entre les riches
et les autres est en train de se creuser davantage.
Question classique : qu'auriez-vous fait à la place
du ministre des Finances ?
Si j'étais à la place de Rama Sithanen, j'aurais
accordé une compensation salariale équivalant au
taux d'inflation, au minimum. Je ne l'aurais pas fait par démagogie
mais en tenant compte d'une réalité fondamentale
: il faut que le secteur privé investisse et crée
l'emploi et amène de la richesse dans le pays, mais il
ne peut le faire si la classe des travailleurs est sous pression
financièrement. Rien ne peut se construire sans l'apport
des travailleurs. Deuxièmement, je n'aurais pas éliminé
totalement les subsides sur les denrées de base et les
fees des examens. D'un côté, le ministre des Finances
baisse le Corporate tax de 15% ce qui fait économiser
Rs 2 milliards au secteur privé, de l'autre, il oblige
les parents nécessiteux à payer les fees
des examens dont les subventions ne dépassaient pas Rs
200 millions.
Les relations gouvernement secteur/privé semblent relancées.
Jacques de Navacelle a été reçu par le Premier
ministre et l'on annonce pour bientôt une réunion
élargie gouvernement/secteur privé
j'en suis heureux dans la mesure où nous avons toujours
dit qu'il faut qu'il y ait des relations cordiales entre le gouvernement
et le secteur privé. Mais je suis étonné
que la réunion entre le secteur sucrier et le gouvernement
n'ait pas encore eu lieu. Et ce malgré le fait que dans
le dossier sucre nous sommes très en retard. Il faut réaliser
que si l'Union Européenne estime que Maurice ne satisfait
pas les conditions nécessaires pour obtenir la somme promise
pour le secteur sucrier, cet argent sera affecté ailleurs.
Je suis étonné du silence du ministre Boolell sur
la question, lui qui disait quand il était dans l'opposition
que le gouvernement MSM/MMM était en train de tuer le protocole
sucre.
Le même ministre de l'Agriculture a autorisé la
construction d'un hôtel sur l'Îlot Gabriel. Votre
réaction ?
Il faut tout d'abord dire que l'autorisation a été
donnée à des petits copains politiques. J'aimerais
rappeler que le ministre Bhagwan avait produit un plan détaillé
que le gouvernement MSM/MMM avait adopté pour la protection
des îles entourant le pays. Des décisions avaient
été prises pour la protection de l'environnement
et je peux vous assurer qu'elles ne recommandaient pas l'attribution
d'une île à un agent politique pour y construire
un restaurant ! Permettez-moi de m'étonner du silence sur
l'îlot Gabriel de ces grands protecteurs de l'Environnement
qui avaient fait campagne contre la vallée de Ferney. J'en
profite pour me demander ce qui provoque aujourd'hui le silence
des branches locales de Good Governance, de Transparency International
etc., très critiques de l'action gouvernementale il y a
deux ans et demi et qui nous faisaient régulièrement
la leçon. Je me demande si on ne leur a pas demandé
de se taire ou s'ils gardent volontairement le silence ? Ce silence
n'est ni a l'avantage de ces organisations et encore moins à
leurs leaders locaux.
Terminons sur la question des alliances. Ce vendredi matin,
dans Mauritius Times, Vishnu Lutchmeenaraidoo affirme que
Paul Bérenger est tout à fait crédible en
futur Premier ministre.
J'ai lu cette interview. Tant mieux pour le MMM et pour Paul Bérenger
s'ils pensent qu'ils peuvent aller seuls aux élections
avec Bérenger comme Premier ministre. L'avenir nous dira
si Vishnu Lutchmeenaraisoo avait raison.
Me Michel Koenig:
"Mon père aurait changé de position sur
l'Indépendance"
Fils du premier leader du PMSD, Michel Koenig vit aujourd'hui
à Cordoue après une carrière d'avocat en
Grande-Bretagne. Dans l'interview qu'il nous a accordée
en début de semaine, il propose sa théorie sur le
Campment Site Tax et répond à des questions sur
la politique de son père opposée à l'obtention
de l'Indépendance.
Vous êtes le fils du leader du PMSD avant Gaëtan
Duval et n'avez jamais fait de politique dans votre vie ?
Ce n'est pas l'envie qui m'a manqué. J'aurais pu m'être
lancé dans la politique à Maurice mais les circonstances
de la vie ne m'ont pas été favorables. Lorsque mon
père est mort en 1968, j'aurais pu revenir pour prendre
la relève. Je ne l'ai pas fait parce que j'avais entamé
des négociations professionnelles avec l'ambassade de France
en Grande-Bretagne et pris des engagements.
Vous avez donc fait une carrière légale en Grande-Bretagne.
J'ai commencé ma carrière à Paris où
j'ai travaillé pendant sept ans avant d'aller à
Londres ou j'ai été nommé avocat de l'ambassade
de France.
Vous regrettez de ne pas être venu faire de la politique
à Maurice ?
Ah oui ! Je dois dire que malgré le fait que je vive en
Europe, mes racines sont ici où ma famille vit depuis huit
générations. Je me sens tout à fait enraciné
à Maurice et si j'ai l'occasion, je souhaiterais beaucoup
finir mes jours ici.
Suivez-vous l'évolution de la situation à Maurice
?
Pas suffisamment pour avoir une opinion sur tous les sujets, mais
assez pour savoir ce qui se passe dans le pays.
Vous reviendriez à Maurice pour intégrer le PMSD.
Ou ce qui en reste ?
Pourquoi pas ? Si j'étais sûr de pouvoir recréer
une partie des activités de mon père, je considérerai
que c'est un devoir pour moi de le faire.
J'ai souhaité vous rencontrer sur un point précis
de l'actualité locale. Vous suivez avec attention le dossier
de la nouvelle taxe sur les campements, sujet qui a fait grand
bruit, et vous avez une opinion précise sur la question.
Quelle est-elle ?
Mon opinion se situe sur un plan précis. L'île de
France a été rétrocédée à
l'Angleterre en 1810 par la France. J'insiste sur le terme rétrocédé
car ce n'était pas un armistice, mais la gestion de l'île
qui passait sous le contrôle d'un gouverneur britannique
mais assortie de conditions qui nous valent d'avoir aujourd'hui,
la loi française, la langue française etc.. Tout
le monde pensait alors que lors du traité devant mettre
fin aux guerres napoléoniennes, l'île de France reviendrait
à la France, dont elle n'était jamais sortie. Cela
ne s'est pas fait pour des raisons historiques au traité
de Paris en 1821. Ce fut le transfert de l'île de France
telle qu'elle était à l'Angleterre avec toutes les
lois françaises et surtout les lois cadres qui avaient
façonné l'île dont celles concernant les pas
géométriques.
Comment passe-t-on du transfert de l'île de France à
l'Angleterre en 1821 pour arriver au Campment Tax de 2007 ?
Vouloir prendre des décisions qui vont à l'encontre
du régime de la loi cadre qui gère, entre autres
choses, les pas géométriques, c'est presque dire
que l'on conteste la rétrocession de l'île à
l'Angleterre. Je voudrais citer le cas de l'île de Ré
où j'ai une propriété. À la fin des
années soixante-dix, le Conseil Général de
la Charente Maritime a décidé de construire un pont
pour relier La Rochelle à l'île de Ré, que
l'on ne pouvait joindre qu'à travers un bac. La décision
avait été prise et les contrats signés quand
la grande majorité des habitants de l'île se sont
constitués en une association, à laquelle se sont
joints des gens de l'autre côté, sur la terre ferme,
pour s'opposer à la construction du pont. L'association
a déposé une requête au tribunal administratif
pour demander que l'on arrête les travaux de construction
du pont afin de permettre de discuter des questions portant préjudice
aux opposants. Le tribunal administratif a accédé
à la demande et ordonné la suspension des travaux.
Le groupe de financiers, d'industriels et de commerciaux qui faisaient
construire le pont a interjeté appel devant le Conseil
d'État. Ce dernier a confirmé la décision
du tribunal administratif et a demandé l'ouverture d'une
enquête. Il était clair dans l'esprit de tous que
l'on n'allait pas empêcher la construction du pont, qui
du point de vue industriel et économique représentait
énormément d'avantages. Mais l'association a obtenu
d'avoir le temps nécessaire pour établir un dossier
établissant les préjudices qui pouvaient survenir
pendant la construction sans certains amendements. Ce retard a
poussé tout le monde à se précipiter à
la table de discussions et l'association a fini par retirer son
opposition après avoir obtenu de sérieuses concessions
des promoteurs.
Vous voulez appliquer ce qui s'est produit à l'île
de Ré dans l'affaire du Campment Tax 2007 à Maurice.
C'est la finalité de ma théorie. Je pense qu'il
est difficile de concevoir qu'un gouvernement souverain ne puisse
pas arriver à imposer une mesure fiscale sur son territoire.
Mais si le temps est donné suffisamment à ceux qui
s'opposent à cette taxe pour des raisons personnelles et
générales, on peut trouver les concessions qui satisferont
tout le monde.
Vous dites que prendre une mesure fiscale sur les pas géométriques
équivaut à remettre en question la Constitution.
Mais n'importe quel gouvernement qui a le nombre de voix parlementaires
nécessaires peut amender la Constitution.
Je ne crois pas que ce soit le cas de l'actuel gouvernement mauricien.
Mais on n'amende pas la Constitution comme ça, il faut
un travail d'information et obtenir un consensus sur le changement
proposé. Je crois que dans le cas du Campment Tax, et sans
remettre en cause la validité de la décision qui
a été prise, il faut trouver un arrangement entre
les deux partis. Je crois d'ailleurs que la Cour suprême
a fait savoir que dans ce cas elle souhaite un arrangement. Je
crois que l'on peut retenir ce qu'il y a de bon en l'améliorant
à partir des propositions de ceux qui s'y opposent.
Je suis sûr que ceux qui soutiennent la mesure du gouvernement
vous diront qu'il est tout à fait normal d'adapter au prix
du marché actuel la valeur locative des baux qui ont été
calculés il y a plus de vingt ans.
Mon grand-père, Paul Koenig, était de son vivant
le Conservateur des Bois et Forêts. Il défendait
le concept des pas géométriques bec et ongles, mais
tout en disant que les taux des baux étaient dérisoires.
Il est temps certes de remettre ces taux au goût du jour,
mais il ne faudrait pas que cette révision soit pas exagérée
dans l'autre sens.
Est-ce qu'il n'y a pas dans ce dossier des éléments
de passion, disons malsaine ?
Je crois que toute personne dont on attaque le taux des redevances
que l'on doit payer pour obtenir un bien trouve toujours que c'est
trop et cherche des motifs, avouables ou non avouables, d'essayer
de les contrecarrer.
Revenons à la politique. Votre père s'était
opposé à l'Indépendance de Maurice. Avec
le recul du temps, peut-on dire qu'il avait tort d'avoir soutenu
cette position politique ?
Mon père s'était effectivement opposé à
l'indépendance. Je crois que s'il vivait aujourd'hui, et
after the event, il reviendrait sur beaucoup des aspects
de son opposition. C'est facile aujourd'hui de dire qu'il avait
tort, mais souvenez-vous que la première conférence
constitutionnelle a eu lieu en 1965. À l'époque,
ce n'était pas pareil. On voit aujourd'hui les résultats
de l'Indépendance, mais à l'époque il était
difficile, pour ne pas dire impossible, de les imaginer. Aujourd'hui,
Maurice a une réputation internationale, mais à
l'époque elle n'existait même pas pour le monde entier.
Vous croyez que s'il était vivant aujourd'hui, votre
père aurait changé de position par rapport à
l'indépendance ?
Je le crois. Pour revenir à ce que nous disions sur le
Campment Tax, je crois que mon père aurait accepté
le principe de certaines décisions prises par le gouvernement
travailliste, mais avec des accommodements pour tenir compte des
différentes minorités. Je suis certain que mon père
n'aurait jamais cédé sur les droits des minorités.
Il s'est battu pour que leurs intérêts ne soient
pas lésés dans le découpage des circonscriptions
à la veille des élections de 1967 qui a été
une des grandes questions qui le faisait s'opposer au PTr.
Comment le fils de Jules Koenig a-t-il jugé la coalition
faite après l'indépendance par le PMSD dirigé
par Gaëtan Duval avec le PTr de Sir Seewoosagur Ramgoolam
?
Je ne me permettrai pas de dire que Gaëtan Duval avait, comme
certains l'ont dit, trahi les idéaux du PMSD, surtout qu'il
n'est plus là pour se défendre. Je pense que l'un
des éléments moteurs de la politique est le dialogue
et que tout le bien n'est pas d'un côté et tout le
mal de l'autre. Il y a autant de bons esprits et de bonne volonté
d'un côté comme de l'autre. Il suffit d'avoir des
gens de bien qui décident de s'asseoir et de discuter ensemble
des meilleures manières de régler un problème.
Que pensez-vous de la particularité politique mauricienne
que sont les soixante zéros ?
Si le découpage des circonscriptions avait été
fait comme mon père et ses collaborateurs l'avaient suggéré
nous n'en serions pas là. L'idée était d'avoir
des circonscriptions où le système électoral
aurait, avec l'inclusion d'une dose de proportionnelle, fait droit
à tous les groupes ethniques de Maurice. On constate aujourd'hui
les bienfaits de l'Indépendance, mais il eut fallu avoir
certaines améliorations et amendements pour les minorités.
Le concept de minorités est-il le même en 2007
que du temps de votre père ?
Il y a beaucoup d'éléments de certaines minorités
qui ont quitté Maurice après l'Indépendance.
Mais je crois qu'il y a à Maurice des minorités
qui sont défavorisées.
Dimanche dernier dans Week-End le prêtre catholique
Jocelyn Grégoire plaidait pour que le Constitution reconnaisse
nommément les minorités comme des entités
au lieu de les regrouper sous le titre communauté générale.
Que pensez-vous de cette proposition ?
Je m'étonne qu'un prêtre catholique puisse souhaiter
la différenciation des éléments de la population
générale alors que le message du Christ prêche
l'égalité entre les hommes.