Me Aleem Boccus, ancien magistrat et avocat, dont les services
avaient été retenus par le suspect dans le meurtre
de Vanessa Lagesse, Bernard Maigrot, a fait un récit détaillé
des embûches jalonnant la voie des avocats lors de l'arrestation
du suspect. Pendant au moins deux heures, mercredi, lors de l'enquête
préliminaire sur le meurtre de Vanessa Lagesse, il a fait
état des difficultés et menaces auxquelles ont dû
faire face les avocats face à l'enquêteur principal,
l'actuel surintendant Prem Raddhoa, dans la nuit du 23 au 24 avril
2001. Il a révélé que l'une des premières
cibles du responsable de la Major Crime Investigation Team
et du CID de Curepipe, était Me Ivan Collendavelloo. Il
a soutenu que les hommes de loi concernés ont été
menacés de poursuites si Bernard Maigrot apportait des
modifications à ses " aveux " consignés
un peu plus tôt ce 23 avril 2001. Mes Aleem Boccus, Patrice
de Spéville, Ashley Hurhanghee, Dev Erriah et feu Nand
Seethiah, n'avaient pu assister au déroulement de la reconstitution
dans le bungalow de Vanessa Lagesse. L'interrogatoire de ce témoin
de la défense était mené par Me Ivan Collendavelloo,
alors que le ministère Public est représenté
par Me Praveena Chittoo.
Dès la confirmation de l'arrestation de Bernard Maigrot
par les hommes de Prem Raddhoa, Me Boccus a confirmé que
des démarches avaient été entreprises en
vue de retrouver les Wherabouts du suspect présumé
dans le meurtre de Vanessa Lagesse. Les contacts établis
avec le Deputy Commissioner of Police, le DCP Jean Bruneau,
devaient être vains. Devant ces difficultés initiales,
l'homme de loi devait consigner une déposition au poste
de police des Line Barracks. C'était vers les 22
heures et 30, soit une demi-heure plus tard, il devait se rendre
au poste de police de Curepipe dans sa quête d'informations
au sujet du sort qui avait été réservé
à Bernard Maigrot.
Me Collendavelloo: Quand vous êtes arrivé
au poste de police de Curepipe, que s'est-il passé ?
Me Boccus: Nous (Mes de Spéville, Hurhanghee, Erriah,
Seetiah et moi-même) sommes entrés au poste et avons
demandé de rencontrer l'officier de police Prem Raddhoa.
Q: Comment avez-vous été accueilli au poste
de police ?
R: Prem Raddhoa avait tenu un langage des plus déplaisants
envers le Leading Counsel, Me Collendavelloo. Il avait
dit sur un ton teinté de hargne et de violence: "Kot
li Collendavelloo-là. Kot li lâche-là !"
Q: Avait-il fait d'autres déclarations ?
R: Il a ajouté que Bernard Maigrot est déjà
passé aux aveux au sujet du meurtre de Vanessa Lagesse
et qu'il allait instruire des procès contre les avocats
si jamais le suspect modifiait sa déposition initiale.
Je lui ai répondu que nous ne connaissions même pas
la version qui avait été consignée et comment
il pouvait préjuger de nos actions à venir.
Q: Quel était le ton de ses propos ?
R: Mr Raddhoa was surprisingly aggressive and hostile.
Q: Quelle avait été la suite des événements
?
R;: Je lui ai fait comprendre comment nous allions faire
Bernard Maigrot changer de version car nous ne savions même
pas la teneur des aveux et des confessions de ce dernier. Le responsable
du CID de Curpeipe nous a surpris en déclarant: mo avoy
ou promener. Pa ou ki pou montré mwa mo travay. Si li sanz
so versyon, mo pou Book zot tu For Obstruction to the Course of
Justice. Je lui ai répondu qu'il ne faisait que proférer
des menaces et des intimidations à l'encontre des hommes
de loi, qui ne faisaient qu'exercer leurs responsabilités
dans le strict respect des règlements et des procédures.
J'ai demandé qu'une entrée soit consignée
dans le Dairy Book du poste de police au sujet des menaces
proférées par Prem Raddhoa contre des avocats. Prem
Raddhoa ne devait pas pour autant s'avouer vaincu car il devait
répondre: ki ou croire, mo pou peur ! Amène livre-là
! Mette l'entrée-là. Il devait réitérer
les mêmes propos menaçants à l'intention de
l'officier de police qui enregistrait cette entrée.
Q: Aviez-vous demandé à rencontrer Bernard
Maigrot ?
R: C'était la première des choses. Mais Prem
Raddhoa feignait d'ignorer notre requête. Nous sommes revenus
sur cette demande à plusieurs reprises et enfin de compte,
nous avions obtenu gain de cause et pu voir Bernard Maigrot.
À ce stade, le témoin explique à la Cour
que les hommes de loi furent menés vers un petit Cubicle
où se trouvait Bernard Maigrot entouré de plusieurs
officiers de police, soit entre cinq et sept. Il ajoute que vu
la taille de ce Cubicle, l'impression qui se dégageait
était que la pièce était remplie.
Q: Vous aviez trouvé Bernard Maigrot dans quel état
?
R: Ce qui m'a frappé d'emblée est que Bernard
Maigrot portait un T-Shirt et des boxers. Il était
pieds nus. His T-Shirt was soiled. He was in a very dejected
and distressed state. Il avait les cheveux en bataille.
Q: Que voulez-vous dire ?
R: Il donnait l'impression de quelqu'un qui venait de vivre
un véritable traumatisme. Il était traumatisé.
Il portait des traces de blessures, notamment au poignet gauche.
Me Boccus confirmera que la présence des enquêteurs
à du Cubicle ne permettait pas le déroulement
d'un entretien entre les hommes de loi et Bernard Maigrot. Dans
un premier temps, les policiers s'étaient montrés
réticents à se retirer. "Nous nous sommes
appesantis sur le fait que c'est le droit constitutionnel d'un
suspect de s'entretenir en privé avec ses hommes de loi.
Lres policiers, à l'exception d'un, devaient se retirer.
Il devait ajouter qu'il n'allait pas écouter les propos
qui allaient être échangés entre Bernard Maigrot
et ses hommes de loi", devait faire ressortir le témoin.
Q: Qu'avez fait ressortir Bernard Maigrot pendant tout
ce temps ? Qu'avait-il déclaré ?
R: Il n'a soufflé aucun mot. Quand la porte s'est
refermée avec le retrait des policiers, la première
démarche de Bernard Maigrot a été de lever
son T-Shirt pour nous montrer des traces de violence physique
suite à des coups violents infligés par des membres
du CID qui l'avaient appréhendé.
Q: Quand il avait soulevé son T-shirt, qu'avez-vous
pu constater ?
R: Il portait des traces de violence sur tout son ventre.
Il a également enlevé son boxer pour que nous puissions
constater des coups reçus à ses parties prouvées.
His testicles were swollen and reddish.
À ce moment précis, Me de Spéville, qui se
trouvait dans la petite salle, devait prendre la décision
d'appeler un médecin du privé pour un examen médical
de Bernard Maigrot. Entre-temps, Bernard Maigrot ne cessait de
répéter qu'une phrase: "Ils (les officiers
de police) vont me tuer " ou encore " ne me laissez
pas seul avec les policiers. Ils vont me tuer !".
Q: En tant qu'avocat, aviez-vous pu vous entretenir avec
votre client ?
R: Pas du tout ! À peine cinq minutes s'étaient
écoulées que les membres du CID ont fait irruption
dans le Cubicle. Ils n'ont porté aucune attention
à notre présence et sont allés directement
vers Bernard Maigrot. Ils ont lancé en sa direction: "Eta
! levé nou allé aster-là !". Ils
l'ont littéralement enlevé avant même que
nous avions pu entamer une conversation avec notre client. À
l'extérieur se trouvait Prem Raddhoa. Je me suis dirigé
vers lui pour protester contre la manière de faire des
policiers.
Q: Quelle a été sa réaction ?
R: Il a tenté de m'ignorer dans un premier temps.
Je suis revenu à la charge en faisant clairement comprendre
que j'avais le droit de savoir ce que la police allait faire de
mon client. Il devait me répondre: "Péna
létemps pou perdi ar ou. Mo pe amène li fer rékonstitisyon.
Guetté si oulé vini !" Sur ce, les policiers
encadrant Bernard Maigrot devaient quitter le poste de police
der Curepipe.
Le cortège des policiers suivi des voitures dans lesquelles
avaient pris place des hommes de loi devait se diriger en direction
du poste de police de Rose-Hill. Ce groupe devait faire une escale
d'une dizaine de minutes avant de mettre le cap sur Grand'Baie.
Mais avant de reprendre la route, Me Boccus devait avoir un nouvel
échange de propos avec Prem Raddhoa.
Q: Avez-vous une conversation avec l'officier de police
Raddhoa à Rose-Hill ?
R: Oui.
Q: Quelle avait été son attitude à
cette occasion ?
R: J'ai pu noter un net changement. Il était plus
calme. Il s'est permis de me dire: "Mo pe rend zotte servis-là.
Mo ine fer case-là Manslaughter. Zot klian kapa sorti lor
kosyon." Feu me Stthiah était à mes côtés.
J'ai répliqué à Prem Raddhoa pour lui faire
comprendre qu'il menait cette affaire à sa guise. J'ai
ajouté qu'il a privilégié le délit
de Manslaughter et cette décision n'est pas soutenue
par des faits. Il devait me répondre en soulignant que
"Pe rend ou servis ! Ou pas pe konpran !" Bernard
Maigrot était sous forte escorte policière dans
une voiture et aucune autre personne, à part les membres
de l'équipe Raddhoa, ne pouvait l'approcher.
À Grand'Baie
La "Bollywood Occurrence" sur les lieux du crime
L'autre volet du témoignage de Me Aleem Boccus sur les
événements de la nuit du 23 au 24 avril 2001 concernait
la Bollywood Occurrence, expression utilisée précédemment
par le surintendant Bala Kamatchi et qui semble retenir l'attention
du magistrat Azam Neerooa, sur les lieux du crime avec la reconstitution
des faits dans le bungalow de Vanessa Lagesse. Cet épisode
a été marqué par deux faits majeurs, notamment
l'interdiction des hommes de loi d'être présents
pour la reconstruction et l'ordre d'arrestation émis par
Prem Raddhoa contre de Me Patrice de Spéville. À
ce stade de son interrogatoire, Me Boccus devait faire ressortir
que "it was an incredible experiece. The rights of defendant
were being baffled."
Le témoin Aleem Boccus a rappelé que le cortège
de voitures était arrivé à Grand'Baie vers
les 23 heures 30. "D'importants effectifs policiers, dont
des éléments de la Special Supporting Unit (SSU)
et des chiens renifleurs se trouvaient sur les lieux. Personne
n'avait été en mesure d'approcher la voiture dans
laquelle avait voyagé Bernard Maigrot. Les hommes de Prem
Raddhoa faisaient un écran autour de ce véhicule
banalisé de la police", avait-il déclaré
en substance.
"Ce qui m'a le plus frappé lors de la reconstitution
des faits était que Prem Raddhoa dirigeait les opérations.
Le surintendant de police Bala Kamatchi, qui était son
supérieur, recevait des ordres de lui et les exécutait.
Le surintendant Kamatch n'était qu'un exécutant
lors de cette étape de l'enquête. J'ai fait comprendre
à Prem Raddhoa qu'il ne pouvait agir de la sorte et qu'il
ne pouvait interdire l'accès des hommes de loi à
leur client. Je lui ai répété qu'il était
de notre devoir et responsabilité d'être présents
lors de la reconstitution. Prem Raddhoa a tout simplement répondu:
avoka déor !", a ajouté Aleem Boccus.
Me Collendavelloo: Que faisait Bernard Maigriot en attendant
le début de la reconstitution ?
Me Boccus: Il ne cessait de réclamer la présence
de ses avocats. Il répétait: "Je veux mes
avocats. Je n'ai rien à montrer. Je n'ai rien à
dire."
Q: Avait-il fait état de ses autres droits constitutionnels
?
R: Il a répété: "Je veux mon
droit au silence !"
Q: Quelle a été la réaction de la
police ?
R: The police officers were shouting and yelling. Ils
reprenaient en chur: "nou ki mari ! Fout zot déor
! Avoka déor". En présence de Me Seethiah,
j'ai demandé à Prem Raddhoa de respecter les souhaits
exprimés par Bernard Maigrot.
Q: A ce moment précis où se trouvait Me de
Spéville ?
R: Juste dans notre dos.
Q: Pouvez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé
?
R: Quand Bernard Maigrot a été tiré
de la voiture, Me de Spévlle a crié fort: "Bernard,
tu as le droit au silence. Tu as le droit au silence même
lors de la reconstitution." Mr Raddhoa flew into a furry
and shouted: Arrest him !
Q: Me de Spéville avait-il été appréhendé
?
R: Deux officiers de police se sont dirigés de manière
agressive et menaçante en direction de Me de Spéville.
Je me suis dit qu'ils allaient agresser mon collègue du
barreau. Je me suis placé entre Me de Spéville et
les policiers et j'ai intimé à ces derniers de ne
pas mettre la main sur mon collègue. À ce même
moment, j'ai entendu Me de Spéville dire: "Ne me
touchez pas, SVP" et puis à l'adresse de Prem
Raddhoa: "Are you ordering my arrest ?" Suite
à la réponse positive de l'officier de police, il
a ajouté: "Dans le cas précis, je vais suivre
les officiers de police. Il n'y a pas lieu pour eux de mettre
la main sur loi." À partir de là, je ne
devais plus les revoir. Au plus fort de cet incident, Prem Raddhoa
avait hurlé: fout tou avoka déor. Les policiers
présents devaient mettre à exécution l'ordre
de Prem Raddhoa.
Q: Que s'est-il passé ?
R: Il y a eu une bousculade. Je me trouvais dans la cour
du bungalow. J'ai failli me retrouver par terre. Je me suis dirigé
vers Prem Raddhoa pur lui faire comprendre qu'il est de mon devoir
d'assister mon client. Il n'avait voulu rien entendre. Tout simplement,
il a répété: "déor !".
Je lui ai répondu que je prenais note de sa décision
de m'interdire d'exercer mes fonctions d'avocat. J'ai également
fait comprendre au surintendant Kamatchi qu'il allait être
mon témoin dans cette affaire d'expulsion ordonnée
par Prem Raddhoa. L'officier de la SSU, qui avait refermé
la porte dans mon dos, devait tout simplement laisser échapper:
"J'ai des yeux pour voir ! Des oreilles pour entendre
! Mais je ne peux rien dire !".
L'exercice de reconstitution devait durer environ 45 minutes.
Ensuite, les hommes de loi de Bernard Maigrot se sont rendus au
poste de police de Grand'Baie en vue de consigner une déposition
sur ces incidents les opposant à Prem Raddhoa lors du déroulement
de la reconstitution des faits. Alors que le policier de service
faisait le nécessaire, il devait recevoir un appel de Prem
Raddhoa, qui se trouvait dans les locaux du CID de Grand'Baie.
Par la suite, Mes Boccus et Stethiah furent invités à
aller rejoindre Prem Raddhoa. Avant d'être reçus
dans le bureau du surintendant Kamatchi, ils ont dû attendre
une vingtaine de minutes.
Q: Finalement, vous avez eu accès au bureau de l'officier
responsable du CID de Grand'Baie ?
R: J'ai vu le surintendant Kamatchi, qui se trouvait derrière
un bureau. Devant lui sur la table était ouvert un gros
livre. Il nous a dit: "Venez ! venez ! C'est bon que vous
soyez là". Je lui ai fait comprendre que ce serait
mieux s'il consignait dans son livre l'heure à laquelle
il nous avait reçus. Il s'est insurgé contre cette
remarque en déclarant "ce n'est pas à vous
de me dire ce que je dois écrire dans mon livre."
J'ai ajouté que j'avais l'intention d'aller porter toute
cette affaire devant le Police Complaints Bureau. Prem
Raddhoa devait intervenir pour dire: Si le dir met ler ! Met
so ler !
Me Aleem Boccus confirme que Bernard Maigrot devait maintenir
son droit au silence face au tandem Kamachi/Raddhoa. "He
told them that he woud avail himself of his right to silence and
would not give any statement", ajoute l'homme de loi.
Q: Quelle a été la réaction de Prem
Raddhoa ?
R: Il était hors de lui. Il s'est tourné
vers moi pour dire: " ou ti mazistra ou ? Ou dire li pa
bizin kozé ! " J'ai répondu à l'officier
de police que "I have only advised my client of his rights.
The decision not to give any statement is his sovereign decision.
Neither myself nor my colleagues have prompted him on this decision".
Avant de quitter le poste de police de Grand'Baie, Me Aleem Boccus
devait soumettre une demande pour que Bernard Maigrot soit examiné
par un médecin de l'Etat. Il fut transporté à
l'hôpital Jeetoo pour subir des examens médicaux
en présence du Dr Adam. Alors, il devait être vers
les 2 heures du matin le mardi 24 avril 2001.
Contre-interrogatoire-"Faux de dire que Me Spéville
a été provocant face à la police"