i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 5 août 2007



Tariq Ramadan :

"Je n'ai pas de double langage et je peux le prouver"

Tariq Ramadan, notre invité de cette semaine, se passe de présentation. Surtout au terme d'une tournée très médiatisée, comme les précédentes. Nous l'avons rencontré vendredi matin. La discussion a surtout porté sur les attaques faites contre lui en France l'accusant d'utiliser un double langage et d'être "le cheval de Troie de l'islamisme en Occident".

Le DR Khalil Elahee, coordonnateur de votre dernière tournée à Maurice la qualifie de "logique de continuité dans le travail entrepris il y a une dizaine d'années." De quel travail s'agit-il précisément Tariq Ramadan ?

Je suis venu à Maurice pour la première fois il y a onze ans et demi et nous étions partis sur trois axes : une meilleure connaissance du message de l'islam à l'intérieur de la communauté avec l'idée de comprendre ses messages en l'adaptant à la situation de notre société contemporaine ; ensuite une réflexion sur la nécessité de s'ouvrir au-delà de la communauté religieuse pour se réconcilier avec sa dimension citoyenne et ; la nécessité de s'engager ensemble. Sur les huit visites que j'ai effectuées à Maurice, j'ai toujours eu le souci de rencontrer les gens des différentes communautés, de lutter contre le communalisme naturel pour en arriver à une sorte de citoyenneté construite, réfléchie ensemble au nom d'intérêts et de valeurs communs. C'est un travail sur les mentalités de longue haleine qui est mené par le comité de coordination, qui n'est pas toujours visible au contraire de mes visites qui sont très médiatisées…

Qui du travail de fond discret ou de celui très médiatisé que sont vos visites est le plus efficace ?

Le plus important est celui du travail du comité de coordination. Mes visites ne font que redynamiser la machine qui est maintenue en marche par le comité de coordination, et ce n'est pas toujours facile, selon les circonstances politiques de Maurice. Et puis on s'aperçoit d'une chose, même au sein de la communauté musulmane et quelles que soient les résistances et les oppositions, ce que j'appelle le mainstream, c'est-à-dire la grande majorité, accepte très bien nos idées.

Vous avez le sentiment que la communauté musulmane mauricienne accepte plus facilement vos idées aujourd'hui qu'hier ?

Je pense qu'il y a aujourd'hui beaucoup de personnes dans la société mauricienne en général, et dans les communautés musulmanes en particulier, qui sentent bien que le message que nous véhiculons peut leur permettre de vivre quelque chose de plus équilibrée et de plus ouvert. Ce qui explique en même temps la réaction crispée de ceux qui ont eu, pendant longtemps, une certaine autorité parce que nous bousculons certaines règles. Cela a été très violent cette fois-ci avec des rencontres contre ma venue et une campagne d'affiches disant aux gens qu'ils n'avaient pas le droit d'aller m'écouter.

Ces réactions signifient que vous existez et que vous dérangez et vous font, quelque part, de la publicité…

J'ai toujours dit que je n'avais aucun état d'âme par rapport à ces manifestations et que s'il y avait débat je serai prêt à y aller pour dialoguer. Je ne suis pas sur l'effet de sensation mais sur un projet à long terme. Mon but n'est pas de déranger mais de faire avancer les mentalités à Maurice.

Pourquoi Maurice, Tariq Ramadan, où vous êtes venu huit fois ? Qu'est ce qui vous intéresse dans cette petite communauté musulmane locale alors qu'il existe ailleurs des pays européens, en particulier, avec de plus grosses communautés ou vous pourriez avoir beaucoup plus d'adeptes ?

Je ne m'occupe pas prioritairement de Maurice comme on pourrait le croire. Je visite régulièrement des pays européens, certains pays africains et le Canada. Cela étant, le contact que j'ai eu lors de ma première visite à Maurice avec ceux qui font partie du comité de coordination et le peuple mauricien était une chimie réelle. Je vis ici pas seulement avec le sens d'une mission mais surtout avec celui d'une rencontre continue avec des gens que j'aime, un pays que j'apprécie et, je le dis toujours, qui me le rend bien.

Vous faites le tour du monde pour aller prêcher la bonne parole. Qui finance ces déplacements ?

C'est vous qui avez utilisé la formule "prêcher la bonne parole", pas moi. Je suis enseignant à Oxford mais toutes les invitations qui me sont faites sont prises en charge par la puissance invitante. Ce sont souvent des universités ou des organisations musulmanes.

La dernière fois que vous nous avez accordé une interview, il y a quatre ans, vous étiez installé en Suisse et projetiez d'aller faire une longue tournée aux États-Unis. Que s'est-il passé depuis ?

J'avais eu une proposition pour un poste permanent aux États-Unis que j'avais accepté et neuf jours avant mon départ j'ai appris que le visa qu'on m'avait accordé avait été annulé sans aucune explication. Trois ans après, j'ai appris que le visa m'avait été refusé sous prétexte que j'avais financé une association de soutien aux Palestiniens. C'était un faux argument. J'ai poursuivi le gouvernement américain avec une série d'organisations universitaires, entre autres, pour atteinte discriminatoire à la liberté d'expression. Mais cela étant je considère que c'est plus un honneur qu'un déshonneur d'être banni ou interdit de séjour aux États-Unis par l'administration Bush.

Comme la campagne d'affiches à Maurice, cette mesure de l'administration Bush vous sert…

Le fait est que ce qu'ils ont fait a donné une plus grande envergure à ma parole. Aujourd'hui, j'interviens régulièrement par vidéoconférence aux États-Unis. Ensuite, après cette affaire, j'ai pris la décision d'accepter une proposition d'enseigner à l'université d'Oxford avec des allées et venues en Hollande.

On aurait cru que vous seriez plus facilement installé en France qu'en Angleterre. L'élection de Nicolas Sarkozy - avec qui vous aviez débattu à la télévision - à la présidence de la France a-t-elle eu quelque chose à faire dans votre décision d'aller travailler en Grande Bretagne ?

Non, dans la mesure où mon bureau permanent est à Paris et que j'y vais très souvent. Mais c'est vrai que je n'ai pas eu de propositions de travail venant de la France et d'ailleurs je n'en recevrai pas eu égard à la campagne qui y a eu lieu contre moi en 2003 quand j'ai précisément fait cette émission à la télévision avec Nicolas Sarkozy. À cette période précise, la situation en France autour de la question de l'islam, autour de la question de l'intégration, était très crispée et Sarkozy n'a pas été de ceux qui ont toujours facilité le calme dans le débat.

Que pensez-vous de l'opération politique que le président Sarkozy vient de faire en obtenant du colonel Kadhafi la libération des médecins et infirmiers bulgares et palestiniens ?

Il y a une chose qu'on ne pourra pas ne pas reconnaître à Nicolas Sarkozy : une habilité et une intuition politique à se saisir des occasions. C'est quelqu'un qui a su utiliser au moment où il devenait président trois causes très médiatiques : Ingrid Bettancourt emprisonnée en Colombie ; les prisonniers bulgares et palestiniens en Lybie et ; la question du Darfour. Il choisit des causes et les travaille de façon médiatique. Déjà, quand il était ministre de l'Intérieur, il aimait faire des coups médiatiques. Je ne suis pas étonné par ce que Sarkozy vient de faire et je pense même que sur d'autres dossiers il va beaucoup nous surprendre. Il est quand même le seul dirigeant politique qui a réussi, en l'espace de six mois, à faire imploser l'extrême droite et laminé la gauche.

Fermons cette parenthèse française. Peut-on dire que depuis les attentats contre le World Trade Centre l'islam s'est radicalisé ?

Je ne le crois pas. On doit reconnaître que depuis le 11 septembre 2001 il y a dans le monde musulman la prise en compte d'une infime minorité radicale et radicalisée qui fait énormément parler d'elle mais qui n'est pas du tout représentative de la grande majorité qui s'y oppose. Le 11-Septembre et tout ce qui a suivi en termes d'attentats à travers le monde a imposé à l'énorme majorité de prendre des positions extrêmement claires par rapport à l'infime minorité. Cette dernière est groupusculaire et il ne faut surdimensionner ce qu'elle représente dans la réalité par l'effet médiatique. Vis-à-vis de cette infime minorité, il faut avoir une position extrêmement claire de refus absolu, que j'ai défendu dès le départ : ils ne sont pas non islamiques, ils sont anti-islamiques.

Vous avez certainement entendu parler de l'affaire de l'azaan qui a défrayé la chronique mauricienne. À l'époque des faits, des musulmans ont affirmé que la loi islamique est la loi suprême, même dans un pays non islamique. Quelle est votre position sur cette question Tariq Ramadan ?

C'est un non-sens de dire les choses comme ça. Je pense qu'un musulman doit avoir un contrat citoyen et social avec la législation du pays où il vit. Il existe une formule prophétique qui dit : "le musulman respecte les termes de son contrat." Donc, le musulman doit respecter la loi mauricienne et n'est pas au-dessus d'elle au nom d'une supposée reconnaissance d'un droit supérieur. La seule condition qui devrait être émise - et elle l'est dans toutes les démocraties - c'est la liberté de conscience et de culte. Les propos que vous avez cités sont des propos passionnés qui n'aident pas à résoudre les problèmes.

Une deuxième campagne d'affiche semble garantie après la publication de ces propos…

Je suis allé plus loin sur ce sujet dans un livre que j'ai écrit en 1996, Être musulman européen. Un musulman respecte la loi de son pays tant que cette loi ne lui impose pas de faire quelque chose contre sa conscience, ne l'empêche de pratiquer...

… mais certains ont dit à l'époque de l'affaire que c'était interdire au musulman de pratiquer sa religion que de l'empêcher de faire l'azaan à travers un système de sonorisation amplifiée…

C'est une méconnaissance des règles islamiques. D'abord, l'azaan n'est pas une obligation et quand la loi du pays dit que ce n'est pas possible parce qu'on gêne le voisinage, on doit s'adapter à cette loi. Cette vision rigide du droit musulman est fausse et cette méconnaissance de la loi mauricienne coupable car nul n'est censé ignorer la loi. Les propos que vous avez cités sont, je le répète, excessifs, et la chose qui a permis au bout du compte de régler la situation c'est le dialogue.

Avez-vous été surpris par l'ampleur prise par l'affaire de l'azaan à Maurice ?

Non, je ne suis plus du tout surpris par ces dérapages émotifs et émotionnels de réactivité surdimensionnés par rapport à des choses qui nécessitent d'être raisonnables et de dialoguer. Il faut savoir garder son calme, se maîtriser et prendre de la distance.

L'avez-vous fait, par exemple, pour l'affaire des caricatures de Mahomet ?

J'étais au Danemark au moment où elles ont été publiées. J'ai dit aux musulmans : c'est une provocation. J'ai vu les caricatures que je n'ai pas trouvées bonnes et j'ai dit : ça nous blesse mais on laisse passer sans réagir. Il y a eu une instrumentalisation de cette affaire venant de pays arabes dont l'Égypte. Il est plus facile dans les pays arabes où il n'y a pas de liberté de laisser les gens s'exprimer contre l'Occident que de leur permettre de construire une véritable opposition chez eux. C'est pour ça qu'on ne doit pas se lancer dans des propos dont l'émotivité peut nous dépasser.

Depuis votre dernier passage à Maurice, votre image de marque a beaucoup évolué, Tariq Ramadan. Des livres et des articles ont été publiés affirmant que vous êtes un adapte du double langage. Vous en auriez un, modéré, pour l'Occident, et un autre, plus musclé, destiné aux musulmans. Est ce que ces accusations sont fondées ?

Je vais bien sûr vous répondre par la négative. Face à ces accusations, je renvoie les gens à deux choses : mes livres, mes cassettes et mon site web. Et je dis : allez et comparez les à ce qui a été dit sur moi dans ces livres où mes phrases sont coupées. On a écrit par exemple que je parle en français dans les villes et en arabe dans les banlieues. Le problème c'est que dans les banlieues on ne parle plus arabe...

… vos adversaires disent que pour vous défendre vous jouez sur les mots comme vous venez de le faire. Je vous dis double langage et vous me repondez langue. Le fond de la question est le suivant : est-ce que vous avez un discours différent dépendant de ceux qui vous écoutent ?

Non seulement je n'ai pas d'argument différent, mais je demande qu'on le prouve et personne n'a pu le faire. Dans un procès, la preuve incombe à l'accusation et je l'attends encore. Depuis 25 ans que je parle, il existe une rumeur que je pratique le double langage…

… quelle est la source de cette rumeur de plus en plus persistante ?

Elle est persistante parce qu'elle est répétée sur Google et par des gens qui écrivent des livres dont Caroline Fourest qui a publié Frère Tariq. Neuf mois avant, elle déclarait que je n'avais pas de double discours. Faudrait quand même savoir.

Pourquoi s'acharne-t-on sur votre personne ?

On ne s'acharne pas sur moi. Il faut à Maurice faire attention à ne pas confondre les attaques françaises avec ce qui se passe ailleurs dans le monde. Mon image de travail a été controversée en France à cause de ces attaques, mais ce n'est pas le cas ailleurs dans le monde. Il n'y a pas de controverse de cette nature en Grande Bretagne où je vis et travaille…

Pas encore…

…pas du tout. La France a un problème avec le fait religieux et moi je symbolise l'ancien colonisé devenu aujourd'hui citoyen français et qui parle comme eux et ça gêne. Il y a beaucoup qui ne supportent pas de voir devant eux des gens de couleur, des Arabes qui disent "nous sommes Français". J'ai aussi des positions en particulier sur le devoir de cohérence qui me rend très critique vis-à-vis des musulmans sur les pratiques de l'islam. Savez-vous que je ne peux pas entrer dans un certain nombre de pays musulmans parce que j'ai critiqué leur caractère dictatorial et leur trahison des principes de l'islam ? Mais je dis aussi aux Européens d'avoir également un devoir de cohérence. La polémique contre moi a commencé en France quand j'ai dit à des intellectuels que ce qu'ils faisaient était extrêmement grave. Pour lutter contre l'antisémitisme, ils étaient en train de créer une nouvelle cible en disant que les nouveaux antisémites étaient arabes et musulmans. C'était extrêmement grave de vouloir protéger une communauté en en ciblant une autre alors qu'il fallait mettre tout le monde ensemble pour lutter contre toutes les formes de racisme. C'est à ce moment que la campagne contre moi a démarré. J'ai mes arguments et mes preuves. J'attends toujours la preuve du double langage que je suis censé pratiquer.

Vos propos seraient donc mal compris ou mal interprétés. Pour quelle raison ?

Je ne fais pas du tout d'accusation en naïveté. Ceux qui m'attaquent savent très bien ce que je peux représenter. Quand aujourd'hui je m'attaque au gouvernement israélien et que l'on m'accuse d'antisémitisme, je ne l'accepte pas. Sur le plan intérieur français, j'appelle à une citoyenneté sereine et revendicatrice de ses droits légitimes pour toutes les populations qui hier étaient considérées comme issues de l'émigration et aujourd'hui sont des personnes qui ont droit à la dignité. Quand il y a eu les émeutes dans les banlieues en France, j'ai dit à la classe politique que ce n'était pas une question d'islam et d'Arabes mais une question socioéconomique française. Et qu'il fallait parler aux jeunes des banlieues comme des citoyens français, pas des gens qui avaient besoin d'être intégrés. Ce discours est très gênant car il est universaliste au moment où on attendrait de moi que je sois communautariste, que je sois enfermé dans une logique. Or, je ne le suis pas et je ne l'ai jamais été. Alors, vous voyez bien qu'au plan intérieur français je gêne et ces attaques ne sont pas de la naïveté ou de l'incompréhension. Ceux qui m'attaquent comprennent très bien ce que je dis et où je veux en venir et ils ne peuvent pas le supporter. Car on n'a pas eu l'habitude en France d'entendre des voix de personnes totalement décomplexées, citoyennes qui veulent se faire entendre.

Caroline Fourest dit dans son livre que vous êtes "le cheval de Troie de l'islamisme en France". Vous le prenez comme un compliment ?

Ce n'est pas un compliment mais un mensonge. Vous savez ce qu'on a dit dans les années trente sur les Juifs : double discours, double loyauté et infiltration, donc cheval de Troie. C'est le nouveau racisme. Qu'est ce que l'islamisme ? C'est l'islam politique. Est-ce que j'ai demandé la création d'un état islamique en France ? Est-ce que je me suis battu pour ça ?

L'auteur de Frère Tariq dit que sur le statut de la femme dans l'islam vous préconisez le modèle iranien, qui n'est pas reconnu pour son ouverture…

…je crois être le premier intellectuel arabe à avoir dit, en 1979, au moment de la révolution iranienne, que le foulard imposé était contre nos principes. Mais j'ai également dit - et ce que Caroline Fourest reprend contre moi - qu'en l'espace de 20 ans le statut et l'engagement des femmes a peut-être plus évolué en Iran que dans un pays comme l'Égypte ou l'Arabie Saoudite. Non pas que je soutienne l'Iran, mais parce que je dis que c'est dans l'intérieur du débat dans les sociétés que l'on fait évoluer les choses.

Une dernière référence au livre de Catherine Fourest. Elle vous reproche une attitude équivoque sur les Talibans…

Je vous réponds, une fois encore, sur les faits. En 1997 après la publication de Être musulman européen, j'ai reçu une proposition du Nouvel Observateur pour faire faire un index et quand on m'a questionné sur Ben Ladden, j'ai répondu que c'était un homme dangereux et que les Talibans "sont la pire des trahisons de ce que peut être l'enseignement islamique." Vous voyez donc que les faits ne résistent pas aux inventions de l'ouvrage que vous citez. J'ai des écrits antérieurs au livre qui démentent ce qu'il affirme.

Avez-vous répondu à ce livre pour en démentir le contenu ?

Non, parce que je n'ai pas de temps à perdre. J'ai répondu partiellement à certaines parties dans un livre d'entretien, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ? Certains ont une obsession contre moi et moi j'ai une voix pour dénoncer leurs mensonges. Je n'ai pas de double langage et je peux le prouver par les faits, comme je viens de vous le démontrer en répondant à toutes vos questions.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 5 août 2007