o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 22 juillet 2007



Faits et effets - Comment s'y retrouver…
Humeur - Est-ce qu'il aurait changé ?
Interrogations - Ainsi font, font, font…


Faits et effets...

Comment s'y retrouver…
Josie Lebrasse


Pour quelles raisons le Premier ministre a-t-il décidé de faire une sortie, jeudi, contre les organisations socioculturelles ?. C'est la grande question qui taraude les observateurs. D'autant que Navin Ramgoolam est, certainement le Premier ministre de la république qui a, de loin, le plus répondu présent aux activités de telles organisations à travers le pays. N'a-t-il pas récemment fait les éloges publics de la Voice of Hindu ? N'a-t-il pas participé à plus d'une fonction dans sa circonscription et ailleurs organisées par ces organisations, dont la Rajput Socialist Movement qui lui avait assuré tout son soutien, au même titre que d'innombrables autres groupuscules, aux dernières élections générales.

Son irritation doit, à cet effet, certainement venir de la fronde Bob Choolun, le nouveau président du conseil de district qui a réussi à réunir une majorité contre le choix du Premier ministre qui s'était porté sur Tapeswarsingh Bissoondoyal. Une réunion convoquée à Clarisse House le 7 juillet n'a attiré que 14 des 36 conseillers. Ce qui était un premier affront. Pire, le travail confié aux élus des circonscriptions 8, 9, et 10 n'ont rien donné pas plus que la mission dévolue au vice-Premier ministre, Rashid Beebeejaun de faire partir Bob Choolun avant son retour de Chine. Le même scénario s'est produit dans le sud avec a reconduction de Ramesh Basenoo alors que c'est Navin Chintamun qui avait les faveurs de la direction du PTr et de Navin Ramgoolam. C'est une première dans les annales de l'administration régionale que les directives des ministres des élus locaux sont superbement rejetées et que les injonctions premierministérielles sont ainsi allégrement ignorées.

Pire, c'est que les nouveaux élus ont vite fait de rechercher l'appui de ce qu'ils appellent leur "famille" pour se mettre à l'abri de toute contestation. Le "pas touche" est reparti et c'est le décompte communaliste et castéiste qui fait rage dans tous les conseils de district, même à Rivière Noire où certains ont été jusqu'à claquer la porte du conseil parce qu'il n'y a aucun représentant de leur famille à la tête du district. Tout ce remue-ménage qui s'est déroulé à peine qu'il ait eu le dos tourné, a dû mécontenter au plus haut point le Premier ministre. Et il a subitement découvert que les plus vocaux parmi les organisations socioculturelles ne représentent qu'eux mêmes. C'est un fait depuis des lustres. Mais voilà lorsque cela sert ses desseins électoraux, c'est bon à prendre. Il faut savoir que cela a un prix et qu'il faut tôt ou tard passer à la caisse. Si ce n'est à la casse. Et on a envie de rappeler que celui qui sème le vent récolte la tempête.

Quant à ce qu'il a dit sur l'éducation, c'est vrai qu'avec les facilités dont on impose aujourd'hui, il y a comme un recul par rapport au passé. La faute est au système. Hier, c'était l'école de l'apprentissage à la vie, celle de l'acquisition de la connaissance mais aussi du savoir vivre en société, avec les autres et non pas à côté des autres, de l'éducation en sus de l'instruction. Aujourd'hui, à quelques rares exceptions près, c'est l'abrutissement, c'est la compétition à outrance. Et ce n'est pas avec son A + à 11 ans que le Premier ministre réussira cette éducation qu'il semble regretter de toutes ses forces Son système unique et inique va produire de pus en plus d'enfants qui iront, à 13/15 ans, par centaines dans les discothèques fumer et boire de l'alcool.

On peut tous œuvrer pour que les choses changent vraiment mais c'est au gouvernement de donner le bon signal. On a du mal à s'y retrouver. Et en terme de signal, comment passer sous silence cette réponse du ministre du Logement révélant que le groupe qui construira une antenne de la clinique privée et payante Apollo ne paiera que Rs 100 par arpent par an pour les 12 arpents qui lui ont été octroyés sur une période de 19 ans et plus quelques années. Ce petit prix, comme on ne dit dans le commerce a été calculé en échange des Rs 80 millions que le promoteur va injecter dans les travaux d'infrastructures. Or, ce n'est qu'une infime partie du milliard annoncé pour construire cet hôpital.

Mais là aussi, on a du mal à se retrouver. Quelle est la politique du gouvernement ? Apollo paiera, en fait, le même prix, Rs 100 par an, dont se sont jusqu'ici acquittés les habitants de la Central Housing Authority, sauf que leur terrain à eux ne fait pas un arpent mais pas plus de trois petites perches dans la plupart des cas. Tian Li, nous dit-on, va investir Rs 17 milliards mais c'est le contribuable qui va casquer jusqu'à Rs 310 millions pour les travaux d'infrastructure. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ans la politique sociale de l'alliance dite sociale. Aux malheureux habitants de la CHA, il est demandé de payer les arriérés plus Rs 2,000 pour devenir propriétaires de quelques perches mais, à ceux venus avec leurs gros sous, c'est des cadeaux venant de la trésorerie publique. Pas étonnant que, sur les 19,300 habitants des cités de la CHA, ils sont seulement un sixième à avoir manifesté de l'intérêt pour le projet gouvernemental.

Le plus rigolo, lors des échanges, entre Asraf Dulull et Joe Lesjongard sur le bail d'Apollo, c'est que le ministre a dit que cette transaction n'est pas comparable à celle d'Illovo, ce qui a provoqué l'hilarité générale, le site offert à prix nominal de Rs 100 à Apollo, se situant précisément sur une partie des terrains donnée en cadeau au gouvernement MSM/MMM dans le cadre du deal Illovo. Qui a dit que les ministres ne pouvaient pas être marrants !.. Au lieu des "pas touche" des groupuscules, ce sont les Mauriciens, toutes couleurs confondues, qui auraient dû se mobiliser pour dire "pas touche nou la mer, pas touche nou Agaléga, pas touche nou Jardin Pamplemousses !".




Humeur

Est-ce qu'il aurait changé ?
Jean-Claude Antoine


Est-ce que l'âge - il a passé le cap du troisième âge, samedi dernier - ajouté à la philosophie chinoise - il vient d'effectuer une visite dans l'ancien céleste empire - auraient changé Navin Ramgoolam ? Aurait-il caressé le ventre dodu d'un Bouddha en bois et s'est vu doté d'une forme de sagesse qui le fait plus réagir comme un chef de gouvernement que comme un leader de parti et parfois même un chef de bande ? Ce sont les questions que beaucoup de Mauriciens ont dû se poser en prenant connaissance de la première déclaration publique faite par le Premier ministre, jeudi. Lors d'une cérémonie religieuse à Eau Bouillie, Navin Ramgoolam a fait une sortie - méritée - contre ceux qui prennent la direction de sociétés socioculturelles "pour défendre leurs propres intérêts." En ce disant, Navin Ramgoolam rejoint une position prise en 2000 par Anerood Jugnauth qui avait, en 1995, subi la trahison de certains dirigeants de sociétés socioculturelles qu'il avait pourtant nourris lors de son premier mandat de premier ministre. Ce sont ces mêmes dirigeants qui avaient déclaré à l'époque qu'Anerood Jugnauth était "ene tigit pli tipti ki bondié" avant de le laisser tomber comme une vieille savate à la veille des élections de 1995. Sir Anerood Jugnauth comprit trop tard que comme l'avait écrit Jean de La Fontaine, quelques siècles auparavant que "tout flatteur vit aux dépens de celui qu'il flatte." Est-ce que Navin Ramgoolam a pensé à cette fable en entendant, jeudi, à Eau Bouillie, un dignitaire religieux étranger le traiter de "Rajiv Gandhi de l'île Maurice" ….

Mais ce qui a plus intéressé dans la déclaration new look du Premier ministre, ce sont ses propos sur l'éducation. Pour le Ramgoolam nouveau, l'éducation "ça veut dire savoir raisonner, utiliser son esprit, abandonner les pratiques qui vous séparent de votre voisin et cesser de se considérer comme supérieur aux autres." Venant de la bouche de quelqu'un qui, il n'y a pas si longtemps, revenait systématiquement, notamment sur la question des terres, sur les coolies et les colons si ce n'est pas du changement cela y ressemble terriblement. Mais il y a eu mieux encore dans le discours d'Eau Bouillie. Navin Ramgoolam a reconnu que malgré l'éducation gratuite, nous sommes moins éduqués aujourd'hui qu'hier et qu'il existe moins de gens qui ont du caractère et que trop souvent "dimoun suiver, zot pé peur, zot guetté kot pouvoir été." Au risque d'étonner, je proclame que, pour une fois, je suis d'accord à cent pour cent avec Navin Ramgoolam. C'est vrai que les Mauriciens ont moins de caractère, n'osent pas le montrer et que le climat politique et social les pousse à se comporter en "suiveurs" à avoir peur d'oser dire le contraire de ce que les autres affirment même s'ils ont raison. Et se rangent du côté du pouvoir, ce qui est plus facile que de dire le contraire de ce que pense ce même pouvoir surtout quand il se trompe. Étant sur la même longueur d'ondes que Navin Ramgoolam, je suis heureux de lui apprendre qu'il existe au moins un Mauricien qui ne se comporte pas comme un "suiveur", n'a pas peur d'exprimer son opinion et ne prend pas position pour faire plaisir au pouvoir.

Ce Mauricien debout que Navin Ramgoolam - celui qui a tenu les propos cités à Eau Bouillie - doit absolument rencontrer et soutenir occupe la une de l'actualité depuis quelques jours. Il s'agit de M. Bob Choolhun, le nouveau président du conseil de district de Moka Flacq. Des instructions avaient été données par la direction du PTr - qui contrôle le conseil de district - pour que ce soit un autre conseiller qui soit élu président. En dépit des instructions du parti, les conseillers ont choisi démocratiquement d'élire M. Choolhun par 21 voix contre 14. Une tentative de faire M. Choolhun perdre son poste de président à travers une motion de blâme vient d'échouer, l'auteur de la motion ayant choisi de ne pas se présenter à la séance. Selon certaines informations, une nouvelle tentative pour renverser le président élu du conseil de district de Moka Flacq serait en cours de préparation.

La suite de cette affaire et la position qu'adoptera Navin Ramgoolam indiqueront aux Mauriciens si la déclaration d'Eau Bouillie était l'expression de la sagesse enfin découverte ou l'exception qui confirme la règle. Ou pire : au lieu du changement, une opération politique pour donner le change…




Interrogations

Ainsi font, font, font…
Shenaz Patel


Au jeu du politico-religieux pratiqué ici avec un empressement jamais démenti, qui tire les ficelles ? De régime en régime, les relations entres les deux parties ont toujours été étroites jusqu'à l'étouffement. Ainsi font, font, font, les petites marionnettes. Au jeu du "je te tiens, tu me tiens, par la barbichette", chacun croit au fond faire danser l'autre à sa guise. Avec pour résultat que le pouvoir n'est pas forcément entre les mains de ceux qui devraient le détenir et l'exercer dans un Etat séculier.

De retour d'une visite officielle en Chine, le Premier ministre semble, au cours de la semaine écoulée, avoir voulu faire entendre son agacement face à certains agissements ethniques et communaux qui ne peuvent, dit-il, qu'entraver le bon fonctionnement et le progrès de Maurice. Soudain réveil.

Comme Anerood Jugnauth avant lui, Navin Ramgoolam semble être arrivé au moment où il se rend compte que les responsables autoproclamés des associations dites socio-culturelles ne sont en fait occupés qu'à tenter de parasiter le pouvoir.

On serait presque tenté de s'étonner de tant de "naïveté". Car, au fond, c'est toujours la même chanson: en campagne électorale, les politiques s'appuient avec complaisance sur lesdites associations "socio-culturelles" dont les chefs s'affirment capables de mobiliser, au sein de leur groupe ethno-religieux respectif, le plus large vote au profit du parti qui leur fera le plus de promesses. Parti qui, une fois au pouvoir, se rend compte qu'il est devenu l'otage du groupe concerné. Et c'est ainsi que, de décisions en nominations, tout, dans ce pays, continue à être soumis à la médiocrité qu'impose, trop souvent, l'impératif de représentation ethno-religieuse.

Sommes-nous condamnés à demeurer prisonniers de ce système qui, de l'avis de bon nombre, et de l'aveu même du Premier ministre aujourd'hui, nous étouffe et hypothèque nos possibilités de développement futur ?

Il convient sans doute à ce chapitre de revenir au cas logé en Cour par le groupe Rezistans ek Alternativ. Qui a eu le mérite de contester, lors des législatives de 2005, l'obligation faite à tout citoyen mauricien désireux de se porter candidat à la députation de s'inscrire sous une des quatre communautés définies en fonction du "way of life" (hindu, muslim, chinese, general population). Car c'est là, aussi, que se situe le nœud du problème. Dans cette obligation constitutionnelle de se présenter non en tant que Mauricien, mais en tant que membre, et donc représentant d'une communauté. Et partant, en cas d'élection, comme redevable à pour ne pas dire otage de cette communauté.

Cette contestation a débouché, en juin 2005, sur l'édifiant jugement Balancy. Qui donne gain de cause à ce parti, en s'appuyant notamment sur les observations faites en 2000 par le juge Dhiraj Seetulsingh quant à l'ambiguïté, pour ne pas dire l'impossibilité, de définir clairement le "way of life" d'un Mauricien en fonction de la seule appartenance à l'une des quatre communautés officiellement reconnues. "A common way of Mauritian life has gradually and steadily developed in Mauritius and cuts across communal barriers", avait souligné le juge Seetulsingh. Faisant aussi remarquer que le mode de vie pouvait dépendre des considérations de classes, en expliquant, par exemple, qu'un hindou riche et un sino-Mauricien riche pouvaient avoir "a similar way of life", alors que, parallèlement, un hindou riche et un hindou pauvre pouvaient avoir des modes de vie différents. Le juge Balancy se demandait aussi ce que pourrait déclarer un candidat né d'un mariage mixte qui considérerait, par son way of life, appartenir à la fois à deux communautés différentes. Et de conclure en regrettant que soit resté lettre morte le souhait du juge Seetulsingh que la "faille" (shortcoming) notée dans la Constitution autour de cette question soit réglée à la faveur de la réforme électorale longtemps promise.

Si le jugement Balancy avait été salué comme une "avancée historique dans la lutte contre le communalisme", par bon nombre, y compris nos actuels Premier ministre et ministre de la Justice, cette affaire n'a pourtant pas eu de réelle suite. Attendant le recours au Comité des Droits Humains des Nations unies dont Rezistans ek Alternativ a dû se prévaloir après que le jugement Balancy a été renversé par la Cour suprême.

Dans deux récents ouvrages intitulés L'Inde, Histoire, culture et identité et Identité et violence, l'illusion du destin, le Prix Nobel d'Economie Amartya Sen évoque avec force l'emprise du religieux sur la politique. Soulignant le fait qu'à travers le monde, les responsables politiques ont accordé une reconnaissance inédite aux autorités religieuses, devenues les porte-parole des différentes communautés. "Le problème, s'insurge-t-il, c'est que nous avons peur d'être plus exigeants sur le plan intellectuel ! "

Saurons-nous outrepasser cette peur ? Saurons-nous remettre en question les assertions trompeuses, et intéressées, de ceux qui affirment que l'harmonie et la stabilité de Maurice passent forcément par le maintien de cet "équilibrage" communal, même si cela implique d'y sacrifier la compétence ? Saurons-nous, voulons-nous, défendre une vision séculière de la politique ? C'est aussi la question que nous retournons aujourd'hui au Premier ministre… Pour peu qu'il veuille nous convaincre de sa volonté de ne pas nous prendre pour des marionnettes, qu'on croit manipuler à l'envi…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 22 juillet 2007