Notre invité de ce dimanche est l'économiste Pierre
Dinan à qui nous avons demandé de décortiquer
le budget 2007/2008 présenté vendredi après-midi
par le ministre des Finances, Rama Sithanen.
Vous avez été prophétique l'année
dernière en disant dans Week-End que "les
objectifs du budget ne pouvaient être atteints qu'avec l'entière
adhésion de l'ensemble du pays". On a vu comment
certaines propositions budgétaires ont dû être
repoussées, modifiées ou mises de côté
en attendant des jours meilleurs. Cela veut-il dire qu'on ne peut
pas faire un budget national à Maurice sur des bases économiques
en mettant de côté l'aspect sociopolitique ?
Il est évident qu'un exercice budgétaire national
doit pouvoir rassembler toute la population autour de ses objectifs.
Les gens peuvent avoir des idées différentes, mais
il faut un minimum de consensus autour du budget. Car on ne peut
pas guérir un malade contre son gré.
Maurice est malade ?
Son économie l'est. Si on l'avait laissée dans l'état
où elle était avec la perte des préférences,
elle se serait retrouvée face à des situations dramatiques.
Si nous n'avions rien fait, nous nous serions retrouvés
dans un état économique léthargique, ce qui
est une maladie. Nous avons commencé à réagir
l'année dernière mais il faut que toute la population
apporte son concours pour que les objectifs identifiés
soient réalisés dans la sérénité.
Il faut expliquer et continuer à expliquer afin que chacun
comprenne qu'il a sa part de responsabilité, et que les
autorités politiques acceptent de jouer, dans le consensus,
le jeu de la remise en forme de notre économie.
Depuis hier soir, j'entends dire que le deuxième budget
de Rama Sithanen contient une dimension sociale que n'avait pas
le premier. C'est également votre avis ?
Il y a certainement un assouplissement dans ce budget que ne contenait
pas le premier et j'essaye de comprendre pourquoi. Au départ,
il fallait sans doute prendre des mesures fortes pour remettre
sur pied l'économie nationale, et l'emphase a été
mise sur cet aspect de la question. Le côté social
n'était pas absent du premier budget mais l'accent n'y
était pas, et le discours, qui sortait des sentiers battus,
avait omis d'avoir quelques paragraphes, pour ne pas dire quelques
pages, sur la dimension sociale. Comme on apprend également
des critiques, cette année, un certain accent a été
mis aussi sur le social. Disons que, par rapport à l'année
dernière, le budget 2007/2008 comporte quelques adoucissements,
mais la base du budget 2006/2007 demeure. C'est la continuité
avec quelques mesures d'adoucissement pour mieux la faire accepter.
Un bonbon pour mieux faire passer la quinine ! Vous disiez
du budget 2006 qu'il interpellait les Mauriciens. Comment résumez-vous
celui de cette année ?
Je pense que l'interpellation continue et que ce serait une erreur
de croire, en raison de l'annonce de quelques mesures sociales,
que tout est gagné et que l'on peut dormir sur nos lauriers.
Ce qui est absolument faux. Les défis sont toujours là.
Je n'en veux pour preuve: (1) le fait que le déficit budgétaire
qui avait été programmé l'année dernière
à 4% du Produit intérieur brut, ce qui représente
à peu près Rs 8,5 milliards, sera en fait de l'ordre
de 4,3%, ce qui représente Rs 9,6 milliards, soit un milliard
de plus; et (2) pour 2007/2008, la projection - espérons
qu'elle sera réalisée - est de 3,8% du Produit intérieur
brut, soit Rs 9,5 milliards, presqu'autant que cette année
financière. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas encore
sortis du bois et qu'il y a encore de gros efforts à faire
du côté budgétaire.
En plus de cela, hors du budget, nous devons tenir en ligne de
compte le front international et la balance des paiements. Nous
importons davantage que nous n'exportons, c'est-à-dire
pour Rs 17 milliards, que nous payons de nos réserves.
Pour le moment, nous avons des réserves pour 8,4 mois de
nos importations, mais les projections officielles prévoient
une diminution de ces réserves, même avec la réforme.
C'est dire que si nous ne faisons pas attention, si nous ne restructurons
pas notre économie, elle risque de piquer du nez comme
dans les années 70, en perdant rapidement ce que nous avions
amassé pendant le bonanza sucrier pour nous retrouver en
août 1979 avec uniquement l'équivalent d'une semaine
d'exportation en réserves. On connaît la suite: deux
dévaluations de la roupie. C'est dire que nous sommes condamnés
à restructurer notre économie.
On peut avoir le sentiment, en lisant les réactions
des uns et des autres, que le Mauricien se sent un tout petit
peu mieux que l'année dernière.
Je ne suis pas sûr que la majorité des Mauriciens
se sente mieux. Mais c'est vrai qu'un certain nombre d'emplois
a été créé, de nouveaux secteurs émergent,
la zone franche refait de la croissance, le tourisme va bien,
et il y a des espoirs du côté des Integrated Resort
Schemes. Ce sont des signaux prometteurs qui peuvent donner
ce sentiment. Mais ce ne sont que des signaux.
Quels sont, de votre point de vue, les points forts du deuxième
budget Sithanen et de l'Alliance sociale ?
Sa principale force est de maintenir le cap, de reconnaître
la nécessité de favoriser l'entreprise, l'entreprenariat
et de continuer à mettre l'emphase sur l'Empowerment
Program. Il y a un certain espoir qui apparaît avec
l'annonce de la décision - qui sera, je l'espère,
mise en pratique - de procéder à un reengineering
du secteur parapublic. C'est un bon pas, mais un peu timide toutefois,
parce qu'il s'étale sur cinq années, ce qui me paraît
bien long. Il faut également souligner l'annonce que le
gouvernement envisagerait de mettre sur le marché un certain
nombre des actions qu'il possède dans Mauritius Telecom
et la SICOM. C'est une belle occasion de pouvoir engranger de
l'argent public, qui est bloqué dans ces compagnies, et
qui pourrait être utilisé pour éponger un
peu nos dettes.
Le gouvernement a aussi annoncé, sans utiliser le mot,
son intention de commencer à privatiser les corps para-étatiques
en mettant leurs actions en vente. Vous seriez intéressé
à acheter des actions des corps para-étatiques mauriciennes,
Pierre Dinan ?
Pour le faire, il faudrait que je sois certain que l'investissement
rapporte et que les corps para-étatiques soient gérés
selon les règles de la bonne gouvernance. C'est vrai que
le gouvernement ne le dit pas, mais que ce qu'il envisage pour
les corps para-étatiques est une forme de privatisation.
Si on veut privatiser, il faut ne pas avoir peur d'utiliser le
terme, mais surtout mettre en place les systèmes nécessaires
pour que tout soit fait dans la transparence. Par ailleurs, on
ne privatise pas des entreprises qui ne sont pas performantes.
Il faut donc avant tout faire des redressements financiers avant
d'y arriver.
Et remercier tous les nominés politiques pas forcément
compétents qui les "gèrent". Passons aux
points faibles du budget.
Je préfère parler des oublis. Je regrette qu'il
n'y ait pas eu une ouverture sur les frais d'éducation
tertiaire - en pensant, par exemple, aux problèmes financiers
de l'université de Maurice - et le service de la Santé.
Je suis conscient que ce sont des mesures qui ne peuvent pas être
appliquées à cent pour cent d'un coup, mais graduellement.
On pourrait, tout en réglant le problème financier
de l'éducation au tertiaire, prévoir un système
de bourses pour les étudiants dont les parents ne disposent
pas de moyens nécessaires. Il me semble que dans le secteur
hospitalier, on pourrait inclure une notion de service de qualité
payante qui coûterait moins cher au gouvernement et au consommateur.
Pour une fois, c'est vous qui n'osez pas utiliser le terme
privatisation !
C'est le terme exact, en effet. J'aimerais souligner que dans
son discours du budget, le ministre des Finances a, plus d'une
fois, parlé du public private partnership, notamment
par rapport au social. On devrait à mon avis utiliser le
concept de public and private partnership dans plusieurs
domaines, dont celui de la Santé. Le moment est peut-être
propice parce que j'entends aussi dans le secteur privé
- et beaucoup plus qu'auparavant - parler de la volonté
du secteur des affaires d'apporter sa contribution sociale. L'existence
de cette attitude nouvelle du mood du secteur privé
et la volonté du secteur public exprimé par le ministre
des Finances ne peuvent que déboucher sur le consensus
nécessaire dont je vous parlais au début de cette
interview. Je signale, dans ce même esprit, que le secteur
hôtelier contribue volontairement une somme de Rs 75 millions
au budget en signe de solidarité. Les choses sont en train
de se mettre en place.
Le MMM a qualifié le budget de "fade" et Paul
Bérenger a regretté que le ministre des Finances
n'ait pas baissé le taux de la TVA. Rama Sithanen aurait-il
pu le faire ?
Oui, il aurait pu le faire en acceptant d'augmenter le déficit
budgétaire et, ce faisant, augmenter le volume de la dette
publique. C'est une question de choix. Pour ma part, je n'aurais
été ni en faveur d'une baisse et encore moins d'une
augmentation du taux de la TVA, comme on l'a souvent annoncé
ces derniers jours. Il vaut mieux travailler avec ce que nous
avons. Éventuellement, si les choses s'améliorent
au cours des années à venir, peut-être qu'un
moment arrivera où on pourra enlever un point de pourcentage
de la TVA. Mais nous n'en sommes pas là.
Peut-on considérer la réduction - inattendue
_ de la Corporate Tax de 22 à 15% comme un cadeau
fait au secteur privé par le gouvernement pour faire oublier
les attaques dont il a été souvent l'objet ces temps
derniers ?
Absolument pas. C'est une mesure qui s'inscrit dans la politique
économique que le pays a adoptée depuis une bonne
dizaine d'années: celle de la fiscalité légère
directe sur l'imposition des revenus. De toutes les manières,
aucune taxe ne doit être considérée comme
un cadeau. Il est du devoir du citoyen de payer ses taxes, de
ceux qui les perçoivent de bien les gérer. Le rôle
du gouvernement n'est pas de jouer au Père Noël -
ou au Père Fouettard - en matière de taxation. Cette
mesure n'est pas un cadeau puisqu'elle était déjà
programmée. Il est important de savoir que l'estimation
des taxes des compagnies est de Rs 4,9 milliards pour l'année
2006/2007 et de Rs 5,5 milliards pour 2007/2008 avec la réduction
du taux.
Que faut-il penser du nouveau barème de 15% de l'impôt
sur le revenu ?
Tout comme la diminution du taux de la Corporate Tax, ce
n'est pas une surprise ou un cadeau. Nous savions également
que nous allions vers les 15% en adoptant le flat rate
au niveau de l'impôt sur le revenu. C'est une nouvelle mesure
fiscale qui a été testée dans certains pays
d'Europe de l'est et qui fonctionne bien.
Le ministre des Finances propose une amnistie à ceux
qui auraient mal déclaré ou pas déclaré
du tout ce qu'ils doivent à l'État en termes d'impôt
sur le revenu. Cette mesure vous a-t-elle surpris ?
Non, dans la mesure où ce n'est pas une idée nouvelle
et Maurice ne sera pas le premier pays à pratiquer cette
amnistie. L'Afrique du Sud, pour ne parler que de nos voisins,
l'a pratiquée. L'idée est bonne mais je ne peux
pas me prononcer sur les modalités et la durée qui
me paraît courte. Il y a deux parties distinctes dans cette
proposition fiscale: la première concerne les cas en litige
entre des contribuables et les impôts; à un long
procès, le gouvernement préfère un arrangement
à l'amiable qui va faire rentrer rapidement de l'argent
dans ses caisses. La deuxième partie est pour encourager
ceux qui n'ont pas déclaré leurs revenus ou l'ont
mal fait: il leur est proposé une amnistie sur les quatre
dernières années.
Dans les deux cas, l'État veut faire rentrer plus vite
l'argent qu'on lui doit dans ses caisses à l'aide d'un
arrangement. Mais il y a une phrase concernant cette mesure qui
n'est pas claire. Il est écrit dans le discours du budget
que le volontary disclosure concerne l'impôt de l'année
2006 et des quatre années précédentes, mais
ajoute qu'aucune question ne sera posée sur les taxes qui
n'auraient pas été payées sur les intérêts
avant le 1er juillet 2008. Je suis en train de me demander si
cette mesure n'a pas comme deuxième objectif de venir rassurer
les contribuables sur la taxation des intérêts, mesure
qui avait déclenché l'année dernière
de vives réactions.
La land tax, qui avait également déclenché
de vives réactions à travers le pays, est réajustée.
Dans le bon ou le mauvais sens ?
Ce réajustement ne me dérange pas, encore que je
ne comprenne pas comment on en est arrivé au chiffre de
Rs 385 000, qui est le seuil de base de cette taxe. Disons qu'on
a essayé d'adoucir un peu la mesure annoncée l'année
dernière, avec surtout l'annonce qu'on ne paiera pas plus
de 5% de ses revenus. Je profite de l'occasion pour dire que pour
moi, la National Residential Property Tax est une loi qui
va dans le sens de la justice afin que tous les Mauriciens payent
la taxe immobilière et pas seulement ceux qui habitent
les villes. Je regrette qu'il n'y ait pas eu, dans le cas du Campement
Tax, un geste - et je reprends mon mot de tout à l'heure
- d'adoucissement.
Depuis la lecture du discours du budget, beaucoup de Mauriciens
se posent la question suivante: mais où Rama Sithanen va-t-il
puiser l'argent pour financer les mesures annoncées, qui,
pour certains, ne sont que des mesurettes en ce qui concerne le
social ? Quelle est la réponse à cette question
fondamentale, Pierre Dinan ?
Le gouvernement mauricien a reçu pour l'année financière
2006/2007 des déboursements d'emprunts contractés
auprès de l'Agence Française de Développement,
de la Banque Mondiale et de la Banque Africaine de Développement.
Le total représente Rs 2 milliards et 235 millions. En
2007/2008, le gouvernement mauricien va recevoir de ces mêmes
institutions Rs 2 milliards et 220 millions et, en sus des dons
non remboursables de l'Union Européenne, Rs 1 milliard
et 900 millions, comme mesure d'accompagnement pour sa restructuration
économique, Rs 590 millions de l'European Development Fund.
Le total des emprunts et des dons pour l'année financière
2007/2008 est de Rs 4 milliards et 710 millions, dont le déboursement
est sujet à des critères de performance. Autrement
dit, Maurice a intérêt à être performante.
Pourquoi ces prêts et dons, et à quel usage est
destiné cet argent ?
En dehors des Rs 200 millions destinés au secteur sucre,
tout le reste peut être utilisé comme le gouvernement
l'entend. C'est la première fois que cela arrive dans l'histoire
du pays depuis les 15, 20 dernières années. Cette
somme a été mise à la disposition de Maurice
dans la mesure où nos partenaires savent qu'ayant imposé
la baisse du prix du sucre, ils nous ont mis dans une situation
économique très difficile. Ils savent que nous sommes
dans une période de transition et ont accepté de
nous aider sans imposer des projets, mais en nous demandant de
mettre de l'ordre dans nos finances, de faire notre réajustement
structurel pour remettre l'économie sur pied. Tout cela
découle de la déclaration de Paris de 2005 sur l'efficacité
de l'aide, et le déboursement des sommes est lié
à des critères de performance rédigés
par le FMI. C'est ce qui permet au ministre des Finances de faire
de la restructuration avec un peu de social. Mais il a précisé
dans son discours, au paragraphe 289, que le déboursement
des fonds est sujet au respect des engagements pris sur la restructuration
de notre économie. C'est une condition que nous ne pouvons
pas ne pas respecter.
Le Mauricien va-t-il vivre mieux avec le budget 2007/2008 ?
Ceux qui vont recevoir quelques aides sociales iront un peu mieux.
Mais, de manière générale, nous sommes toujours
dans une situation où il faut faire attention en espérant
des jours meilleurs. Ce qui est réconfortant, c'est que
les sacrifices faits ont donné naissance à des signes
prometteurs d'espoir, mais pas plus. Ce serait une grossière
erreur de croire que nous sommes sortis de la crise et de nous
endormir sur des lauriers dont nous ne disposons pas. Nous ne
réussirons qu'ensemble, dans le consensus et de manière
sereine.
Bernard Sik Yuen : (nouveau chef juge)
"Je veux rendre les magistrats seuls maîtres à
bord de leur magistrature"
Après avoir, 35 ans durant, exercé dans presque
tous les tribunaux de Maurice et de Rodrigues - à divers
échelons - et aussi siégé au sein de la commission
des experts des Droits de l'Homme des Nations unies, Bernard Yeung
Sik Yuen a accédé, jeudi dernier, au poste de chef
juge de la Cour suprême. À 60 ans, Bernard Sik Yuen
succède à Ariranga Pillay, parti à la retraite
à 62 ans, et devient le dixième Mauricien à
occuper le poste de n° du judiciaire depuis l'Indépendance.
Que peut bien se dire un légiste qui a fait le tour
de presque tous les tribunaux de la République et qui se
retrouve ensuite aux commandes du judiciaire de son pays ?
Beaucoup de choses ! Je crois que c'est l'expérience qui
forge l'homme. Étant passé par toutes les étapes
pour aboutir au poste, je crois que les odds sont en ma faveur
pour que je puisse comprendre les problèmes du judiciaire
et y apporter des solutions.
Quelle est, selon vous, la priorité du judiciaire mauricien
?
C'est de pouvoir travailler dans de bonnes conditions pour pouvoir
rendre une justice de très bonne facture.
Quelqu'un a dit : la justice, c'est comme les apparitions divines
; s'il n'y en a pas de temps en temps, on finit par en douter.
Comment réagissez-vous à une telle réflexion
?
(rires) Je ne sais pas dans quel contexte cela a été
dit...
Le contexte est que la justice tarde tellement qu'à
la fin le citoyen perd confiance...
Écoutez, si ce commentaire est fait par rapport à
l'administration de la justice mauricienne, en toute humilité,
je pense que... il y a une vérité. Il y a une vérité
que la justice mauricienne n'est pas assez performante. Donc,
je conçois mon rôle d'y remédier.
Avez-vous déjà une idée de comment y arriver
?
Même plusieurs idées. Il faut, d'abord, l'empowerment
des magistrats pour qu'ils puissent se sentir à l'aise,
pour qu'ils soient les patrons à bord de leurs magistratures.
Je vais illustrer ce que je veux dire : lorsque j'étais
magistrat à Port-Louis, je me rappelle qu'un homme de loi
était venu me demander un renvoi dans un procès
civil dont la date était fixée depuis belle lurette
et qui devait être pris dans les jours à venir. Il
m'avait dit qu'il avait un autre procès le même jour
devant la Cour suprême. Je lui ai dit que ce n'est pas une
raison valable. Il a voulu savoir si la Cour suprême n'avait
pas préséance sur la cour de district ? Je lui ai
gentiment fait comprendre que si le chef juge lui a demandé
d'accorder priorité à la Cour suprême, certainement
que j'y accéderais mais, venant d'un avocat, cette demande
n'était pas correcte. Quand j'ai compris que tel n'avait
pas été le cas, j'ai dit : désolé,
je refuse. J'ai dit, vendredi dernier, aux 47 magistrats qui sont
venus me congratuler : vous êtes les seuls maîtres
à bord de vos tribunaux et si vous pensez qu'un procès
qui est devant vous est d'une ampleur qui nécessite une
célérité particulière et qu'un avocat
insiste qu'il est déjà engagé devant la Cour
suprême, je vous donne carte blanche pour contacter le Master
and Registrar ou le chef juge pour lui demander que vous ayez
la priorité.
Vous n'êtes donc pas pour la hiérarchisation de
la justice ?
La hiérarchisation de la justice ne peut être que
la hiérarchisation des procès. Il se peut qu'un
procès devant la Cour intermédiaire ou la cour de
district qui soit plus important à être tranché
dans les meilleurs délais qu'un autre qui se passe en Cour
suprême.
Est-ce normal, par exemple, qu'il y a des procès qui
sont renvoyés plus de vingt-six fois, même devant
la Cour suprême ?
Évidemment, je ne trouve pas ça normal ! Et, dans
pas mal de jugements, j'ai moi-même critiqué ce genre
de renvois abusifs, inappropriés et intolérables
!
À Maurice, même quand de bons professionnels accèdent
à des postes de responsabilités, par leurs propres
mérites, ils s'affichent souvent avec des organisations,
disons-le, carrément sectaires. Vous allez sans doute vous
aussi être invité par des organisations précises
qui vont fêter votre promotion. N'y a-t-il pas le risque
d'une perception que vous appartenez à tel ou tel groupe
?
Si demain je reçois une invitation d'un groupe autre que
sino-mauricien pour fêter ma promotion, je n'envisage pas
de difficultés à l'accepter, dans la mesure de mon
calendrier de disponibilité. Nous vivons dans un pays où
les différentes cultures se côtoient et je ne veux
pas penser que cette question me soit posée en tant que
premier chef juge sino-mauricien...
Justement, être le premier chef juge sino-mauricien a-t-il
pour vous une quelconque pertinence ?
Vous savez, durant mes trente-cinq ans de carrière comme
avocat, magistrat, Master, juge, Senior Puisne Judge et maintenant
chef juge, je ne crois pas que le mérite d'une affaire
portée devant moi ait été lié à
une appartenance ethnique ou à l'épiderme d'une
personne. Je ne pense pas qu'une seule personne bien - pensante
puisse, honnêtement, me dire que ce genre de considération
ethnique ou sectaire m'a guidé.
Lors d'une conférence des juges des pays de la South
Africa Development Community (SADC), au Morne, en 2004, tous les
juges présents furent bien contraints de reconnaître
qu'il y a une perception de corruption qui mine le judiciaire
de leurs pays. Trois ans après cette conférence,
cette perception est-t-elle toujours là ?
Je ne peux pas parler pour l'Afrique australe en entier. Mais,
à l'île Maurice, il y a eu des cas dans le passé,
mais très limités, où il y a eu des chuchotements
quand à la probité de certains professionnels. Notre
track record est très bon dans la mesure où, lorsqu'on
nous montre qu'il y a de la fumée nous essayons de voir
ou se trouve le feu. Vous conviendrez avec moi qui y a eu des
personnes qui ont été appelées à quitter
leurs postes lorsqu'elles étaient en fonctions.
Les juges de la SADC avaient aussi parlé de la nécessité
d'uniformiser les peines infligées pour les délits
similaires. Cette uniformisation n'est toujours pas visible...
L'uniformisation des peines doit être comprise dans un contexte
bien précis. Lorsque la loi prévoit une peine pour
certaines offenses, la loi même exige qu'une marge soit
laissée au magistrat pour qu'il intervienne. Cela est juste
et tout à fait normal parce que la justice doit être
appliquée en fonction des circonstances dans lesquelles
une offense a été commise. Il n'y a jamais deux
cas qui soient identiques. Il y a peut-être des similarités.
Si vous dites que la justice devrait fonctionner comme une machine
à fabriquer des saucisses et que chaque saucisse qui en
sort devrait avoir la même forme, le même poids, c'est
pas ça l'idée de la justice. Celle-ci doit avoir
une marge ou le magistrat, dans sa sagesse, doit appliquer une
justice individuelle. D'ailleurs, c'est bel et bien le principe
que les hommes de loi mettent en avant pour soutenir que les peines
mandatoires fixées par les législateurs et auxquelles
la justice doit ensuite s'en tenir ne sont pas correctes. Il y
a d'ailleurs un procès en cours concernant ces peines mandatoires
et j'espère que le jugement tombera très vite.
Le public se plaint que les jugements sont rédigés
dans un langage qui ne convainc pas toujours que tous les éléments
soulevés lors d'un procès ont été
bien pris en considération. Ce fut aussi le constat fait
lors de la conférence phare de 2004. Quel a été
le remède apporté dépuis ?
Nous n'avions pas découvert l'Amérique. Ce fut un
constat unanime que la rédaction de jugements doit être
claire. On voulait dissuader ceux-là qui sont tentés
des fois de faire des poèmes avec la langue de Shakespeare
plutôt que d'écrire des jugements qui vont directement
aux faits qui seraient mieux appréciés par le commun
des mortels. Mais, en général, les jugements à
Maurice sont rédigés correctement et sont facilement
compris par les membres du public.
Vous parliez également d'une École de la Magistrature,
mais on n'en a pas vu la première pierre à ce jour...
Cette école est nécessaire et j'espère que
durant mon mandat elle verra le jour. Mais, je veux être
réaliste, il y a un problème de ressources humaines
et financières.
Les juges, tant Africains que Mauriciens, réclamèrent
aussi, je cite, "leur indépendance totale de l'exécutif".
Pensez-vous que les juges et magistrats mauriciens soient réellement
indépendants de cet exécutif aujourd'hui ?
(rires) C'est du domaine de la bonne gouvernance que et l'exécutif
et le judiciaire soient tous deux indépendants. C'est prévu
dans la Constitution du pays...
Pourquoi alors réclamiez-vous de gérer votre
propre budget ?
Ah oui, d'accord ! Prenons, par exemple le cas de l'Independant
Commission against Corruption (l'Icac). Elle gère son propre
budget pour les missions à l'étranger. Or, pour
que juges et magistrats puissent voyager à l'étranger
pour des conférences, ces voyages doivent avoir l'approbation
du Bureau du Premier ministre ou du ministère des Finances...
On peut se poser des questions. Il y a aussi d'autres circonstances.
Mais, durant ma carrière de 35 ans, personne n'a essayé,
n'a jamais osé essayer, de m'influencer dans mon jugement.
Je vous regarde droit dans les yeux en vous l'affirmant.
Bonne gouvernance rime avec confiance, avec séparation
des pouvoirs. Trouverez-vous normal qu'en l'absence du président
et du vice-président de la République le chef du
judiciaire les remplace au sommet de l'État ?
Vous savez, on risque de dire que j'ai un vested interest sur
cette question. Seulement, il faut savoir quel est le rôle
du président dans une telle situation ? Ce rôle est
assez limité. Et le président, et le vice-president
et le chef juge, nous ne vivons pas dans un vacuum. À moins
que vous m'avanciez une raison valable qui puisse me donner tort...
En tant que citoyen, n'avons-nous quelque raison de ne pas
nous sentir rassurés qu'un chef juge siège au sommet
de l'État et donne son assentiment à une loi controversable
qui peut, éventuellement, être contestée devant
le judiciaire qu'il préside aussi ?
(après réflexion) Je dirais... touché ! (rires)
Vous, si on vous proposait de suppléer l'absence du
président et du vice-président de la République,
diriez-vous non ?
J'accepterais sans problème parce que c'est ce que prévoit
la Constitution du pays. Il n'y a pas de problème si les
paramètres de la séparation des pouvoirs sont suivis.
Le Privy Council viendra siéger à Maurice. Comment
trouvez-vous l'idée ?
C'est une bonne chose dans tous les sens. Il y aura de la proximité
et, j'espère, moindre coût. J'espère aussi
que les Law Lords auront une connaissance des conditions locales.
Dans un souci de transparence, qui serait chargé d'accueillir
les juges du Privy Council à Maurice, l'État, le
Bureau de l'Attorney General ou les juges mauriciens ?
C'est difficile de répondre. Mais, je ne serais pas, moi,
gêné de les accueillir.
On reproche souvent à notre judiciaire d'être
un organisme où il y a des juges qui punissent les crimes
plus qu'ils n'aident à affirmer et défendre les
droits des citoyens.
Je l'ai dit dans le jugement Koyratty que la loi n'existe pas
que pour punir. Elle existe aussi pour défendre les droits
et les intérêts des citoyens.
À une grande conférence des juges à Bangalore
(en Inde) les juges avaient aussi trouvé nécessaire
que les cours de justice retiennent les services d'un Public Relations
Officer (PRO), entre autres fonctions, pour expliciter les jugements
au commun des mortels et pour assister les journalistes dans la
communication des jugements. Or, jusqu'à l'heure, il n'y
a rien de tels à Maurice...
Si, dans le rapport Mac Kay, il est fait provision pour des Court
Care Officers pour diriger les gens vers les services appropriés.
Ces postes existent déjà dans le judiciaire mauricien,
mais les titulaires ont été finalement dirigés
vers des fonctions de simples Court Officers. Il s'agit peut-être
de revoir l'esprit du rapport Mac Kay.
Selon vous, quel serait l'objectif majeur que vous auriez atteint
le jour où vous partirez à la retraite ?
Je l'ai dit aux magistrats et aux officiers de cour qui sont venus
me voir : je voudrais que lorsqu'un fait savoir à un membre
du public qu'il parle à un officier du judiciaire, ce membre
du public le regarde avec respect.
Des manifestations publiques devant la Cour suprême comme
on en a vu récemment sont sans précédent.
Comment avez-vous vécu cela ?
Je me suis dit que c'est une vérité que des gens
ont souffert par l'existence des dispositions de la loi. Mais,
étant quelqu'un qui dispense la justice, je dis peut-être
qu'on ne nous comprend pas. Le Master qui préside la Cour
des faillites ne fait que son travail tel qu'il est prévu
par la loi. Du moment qu'il fait son travail convenablement, dans
tout système démocratique, critiquer cette administration
de la justice c'est venir manifester devant sa porte. Le problème
des manifestants, il me semble, n'est pas d'ordre légal,
mais tout un problème humain et politique plutôt.
Est-ce que la Cour suprême reste de marbre devant les
nombreuses dénonciations d'extorsion, d'escroquerie, de
malversation et de malhonnêteté formulées
contre bon nombre d'avocats et d'avoués ?
La Cour suprême, le chef juge, les juges et les magistrats
ne sont pas les shérifs de la ville. À chacun son
rôle. On ne peut être à la fois être
enquêteurs et demain être appelés à
juger. Mais, dans pas mal de jugements, la Cour suprême
a attiré l'attention des autorités sur le dysfonctionnement
du système où, d'après les faits présentés
devant elle, des professionnels ont mal agi. La Cour suprême
a même, dans des cas, demandé que des sanctions soient
prises. Mais la Cour suprême n'est pas shérif.
Êtes-vous conscient qu'il y a aussi des jugements qui
ne sont pas exécutés ?
La non-exécution de jugements, s'il en existe, dépend
de la volonté de la partie gagnante à les faire
respecter. Si le perdant est traîné à nouveau
devant la justice pour non-respect d'un verdict, et ce après
que la police a été elle aussi saisie, on va l'engueuler
le plus légalement du monde.
Il y a beaucoup d'avocats formés dans des pays autres
que l'île Maurice et l'Angleterre qui ne peuvent pratiquer
leur profession à Maurice. Pratique-t-on ici le close shop
et est-ce juste ?
Il s'agit de persuader les législateurs que les avocats
formés ailleurs que dans les deux pays précités
ont des aptitudes à pratiquer à Maurice. Il y a
aussi une question de procédure qui constitue une barrière
à ces avocats. Mais, cette barrière n'est pas insurmontable.
Il faut que les avocats concernés par ce problème
fassent les représentations nécessaires à
cet effet auprès des autorités appropriées.