Notre invité de la semaine est la députée
Nita Deerpalsing, que certains qualifient de "pasionaria"
de l'Alliance sociale. Dans l'interview - très animée
- qu'elle nous a accordée vendredi après-midi, la
députée affirme qu'elle n'est pas raciste. Elle
défend le programme de modernisation de l'économie
du gouvernement, que la Commission, dont elle est la vice-présidente,
est chargée de veiller qu'il soit mis en pratique.
Vous faites partie de la Commission pour la Démocratisation
de l'Économie, qui fait beaucoup parler d'elle depuis quelque
temps. Quels sont les responsabilités et surtout les pouvoirs
de cette commission ?
Cette commission a été créée en septembre
2005, avec Cader Sayed-Hossen comme président. J'ai été
nommée à la vice-présidence l'année
suivante. Notre mandat est de nous assurer que les mesures de
démocratisation de l'économie contenues dans le
programme de l'Alliance sociale, présentées pour
les élections de 2005, soient mises en pratique. Nous préparons
des papiers contenant des propositions sur ce sujet que nous envoyons
au Bureau du Premier ministre, qui se charge de les faire parvenir
au ministère concerné.
Certains affirment que cette commission est le commando qui
dit tout haut ce que le Premier ministre n'ose pas dire publiquement.
Ce n'est pas vrai. Nous réfléchissons et faisons
des propositions qui peuvent être acceptées ou pas.
Nous avons traduit les propositions de notre manifeste électoral
en un plan d'action et veillons à ce qu'il soit mis en
pratique. Mais la bureaucratie de la fonction publique est tyrannique,
un monstre en lui-même, et pour le faire bouger, ce n'est
pas facile.
Par rapport à certaines de vos déclarations publiques,
on peut avoir le sentiment que sur certains sujets - le secteur
sucrier, le secteur privé - , vous faites systématiquement
dans la provocation. C'est une fausse impression ?
C'est parfois de la provocation en réaction à de
la provocation. Je suis tout à fait ouverte au dialogue,
mais quand j'entends certains propos, je ne peux pas me permettre
de ne pas réagir. Je fais souvent ces déclarations
par frustration de ne pas être comprise. Je n'arrive pas
à accepter que les gens disent que nous avons un agenda
raciste à la commission et au gouvernement.
Comment en est-on arrivé à cette situation, de
votre point de vue ?
Le problème est que la campagne électorale a été
faite sur le thème de la démocratisation de l'économie.
Ce concept démocratique d'une île Maurice moderne
où tout le monde a sa place et sa chance, a été
sali par la boue de la campagne électorale, et cette boue
est restée. Nos idées philosophiques et l'esprit
de cette réflexion ont été détournés
par la campagne électorale.
On a surtout retenu que dans cette île Maurice moderne
que prône votre commission, certains devaient rendre des
biens qu'ils avaient acquis dans le passé pour les donner
à d'autres ! Et que vous étiez la guerrière
chargée de mener à bien cette opération.
Je suis la guerrière de la justice sociale
Une justice sociale anti-Blancs.
C'est faux. Je ne suis pas anti-Blancs. Faut-il que je fasse venir
mes meilleurs amis qui sont des Blancs et que je les promène
dans tout Maurice pour le faire croire. Je reprends ce que Shakeel
Mohamed a dit: il n'y a pas de politique anti-Blancs. Nous voulons
qu'il y ait une compétition saine. Tout cela repose sur
un constat du National Productivity and Competitiveness Council,
publié en 2004, établissant que le modèle
économique mauricien était en train de s'essouffler
et qu'il fallait en mettre au point un nouveau. Toute une équipe
a réfléchi et travaillé sous la férule
de Rama Sithanen pour le PTr. Elle a constaté que le secteur
privé n'exploitait pas totalement son potentiel parce qu'une
de ses composantes opérait selon le vieux modèle
reposant sur les protection and privileges. Il est impossible
d'affronter le futur et ses nouvelles données avec ce système
dans le petit marché qu'est Maurice. Nous ne sommes pas
contre le secteur privé, au contraire. Nous voulons lui
donner de meilleures conditions pour fonctionner. Je ne comprends
pas pourquoi on croit le contraire. Nous l'avons pourtant expliqué.
Peut-être parce que l'explication de départ a
été mal faite et les termes et mots utilisés
mal choisis.
Je crois surtout que c'est le fait que ce concept est passé
par la campagne électorale, avec la politique partisane
et l'adversaire qui fait tout pour que vos propos soient compris
de travers et vous impute toutes sortes de motivations fausses.
Cette image partisane née de la campagne électorale
est restée collée au concept de la démocratisation
de l'économie.
Encore que certaines déclarations faites ces dernières
semaines par les membres du gouvernement et le fait que le gouvernement
décide d'ajouter comme condition pour la fermeture de trois
usines sucrières le don de 2 000 arpents, aident à
coller davantage cette fausse image à la démocratisation
de l'économie qu'à la faire disparaître.
Je trouve que sur cette question des 2 000 arpents, on aurait
pu arriver au même résultat en faisant différemment.
Je suis d'accord que le processus utilisé n'était
pas le bon. Mais je rejette catégoriquement les propos
selon lesquels tout cela relève d'une motivation machiavélique.
Pour nous, la démocratisation de l'économie est
une question qui relève de l'avenir du pays. Nous voulons
d'un secteur privé vraiment dynamique et innovant, sans
lequel nous sommes fichus.
C'est la manière dont ces 2 000 arpents de terres ont
été "démandés" qui a poussé
beaucoup de Mauriciens à penser qu'il y a dans tout cela
une pratique qui pourrait ressembler à ce qui se passe
au Zimbabwe.
Je crois que cela convient à certaines personnes de me
coller, de coller à la commission et au gouvernement, cette
étiquette-là. Mais ce n'est pas le cas. Ce qui se
passe au Zimbabwe est une tragédie humaine. Je refuse de
croire qu'il y a des Mauriciens qui puissent souhaiter que nous
allions dans la direction du Zimbabwe. Ce serait une folie. Il
n'y a aucune motivation zimbabwéenne ou mugabéenne
dans ce que fait le gouvernement. Tout ce que nous voulons, c'est
élargir le cercle des opportunités et faire tomber
les préjugés qui continuent et bloquent l'avancement
de ce pays.
Mais alors, expliquez-moi pourquoi les propositions pour la
démocratisation de l'économie ont été
plus faites sur le ton de la provocation que sur celui du dialogue
? Un ton qui a été ensuite alimenté par des
rappels aux querelles et aux blessures du passé ?
On nous a collé un boulet dont nous n'arrivons pas à
nous débarrasser. Comment peut-on dire que ce gouvernement
a des tendances zimbabwéennes !
On peut le penser parce que des membres du gouvernement, et
même le Premier ministre, lancent des petites phrases qui
vont dans ce sens. Quand Navin Ramgoolam dit que Jacques de Navacelle
a une mentalité de colon, de "faire tansion gratte
le dos malheur", que d'autres parlent de "terrains volés
qu'il faut rendre", et que des remarques ciblées sont
faites sur le Campement Tax, tout cela ne fait qu'alimenter
cette ambiance de tension permanente dans le pays.
C'est mauvais. Il y a deux choses. Je pense qu'il y a une partie
de la population qui n'a peut-être pas encore compris -
on ne leur a peut-être pas assez expliqué - le fondement
de la pensée philosophique contenue dans le programme de
l'Alliance sociale. Il y a également une partie de la population
qui ne veut pas comprendre cette démarche. Et je pose la
question: à qui ça sert de brandir le rapprochement
avec Mugabe ? Que vous le vouliez ou non, quand nous disons qu'il
faut amener le Competition Bill, qu'il faut bousculer nos
habitudes d'antan pour entrer dans la nouvelle ère de la
globalisation, il y a forcément de la résistance.
Quand vous venez bousculer des pratiques bien établies,
cela ne passe pas tout seul. J'ai comme l'impression qu'il y a
une certaine frange de la population et certaines institutions
qui profitent du fait d'évoquer Mugabe. C'est une manière
de résister contre le démantèlement des cartels
par exemple - qui sont mauvais pour le pays - , quelle que soit
la couleur de ceux qui les constituent. Plus les cartels sont
forts, plus ils vont avoir des moyens de résister et de
dire non à la mouvance vers une économie libre.
Nous voulons, à Maurice, d'une vraie économie libre
débarrassée des cartels.
Permettez-moi de vous faire remarquer que les tentatives de
mettre fin aux cartels se sont soldées par des échecs
ou des situations pires qu'avant les tentatives de "libéralisation".
Je pense au lait en poudre et à Desbro. On a le sentiment
que malgré ses discours, le gouvernement ne sait pas où
il va et agit comme un amateur.
Ce n'est pas vrai. Je reconnais que pour le lait, ça n'a
pas marché comme on le voulait. C'est vrai. Vous savez,
dans toute entreprise ou tout gouvernement, il y a des choses
à revoir. Mais il n'y a pas que le lait. Il faut aussi
reconnaître que le gouvernement a fait voter le Business
Facilitation Bill, qui est énorme comme projet de loi,
même si la bureaucratie mauricienne, qui est tyrannique,
va retarder sa mise en application. Mais la loi a été
votée, c'est déjà ça. Il faut voit
voir les choses dans leur ensemble et ne pas sélectionner
que ce qui n'a pas bien marché. Ce gouvernement est non
seulement pour la démocratisation de l'économie
mais veut amener une vraie justice sociale. Car le développement
ne peut pas se faire sans l'équité économique.
Quelle est votre définition de "la justice sociale",
terme qui revient souvent dans les discours du gouvernement ?
C'est de s'assurer que les laissés-pour-compte du développement
n'entrent pas dans un cercle sans issue de pauvreté de
génération en génération, en créant
des ghettos qui vont s'étendre. Les riches ne comprennent
pas qu'en proposant une politique de partage avec les pauvres,
nous défendons leurs intérêts. Car laisser
les gens en dehors du développement est la recette idéale
pour la revanche sociale, qui, quand elle survient, ne s'arrête
pas à la couleur de la peau du possédant. C'est
pour cette raison que nous avons beaucoup mis l'accent sur le
concept de la justice sociale, pour que les exclus puissent entrer
dans le train du développement. Nous avons commencé
en faisant les locataires des cités ouvrières devenir
propriétaires. Car quand on devient propriétaire,
la vie change; on peut avoir un emprunt sur la maison, on peut
ajouter une pièce pour l'agrandir, commencer un petit business
et sortir du ghetto. Voilà ce que nous voulons faire.
Permettez-moi de vous dire que vous avez, comme le gouvernement,
un sacré problème de communication. Car, jusqu'à
présent, on n'a retenu de vous que l'image de la députée
rouge dont la mission est de jeter dehors les barons sucriers
pour mettre à leur place des capitalistes d'origine indienne.
Ce serait la dernière des choses à faire. Si on
le faisait, en retirant X pour mettre Y à sa place, on
faillirait à notre tâche. Pourquoi est-ce que j'irais
perdre mon temps et donner de moi une image négative pour
remplacer une bourgeoise par une autre, d'une couleur différente
? Ce qui m'intéresse, c'est un changement de société,
pas d'individus. On a tendance à croire à Maurice
que libéralisme veut automatiquement dire le laisser-faire
à l'américaine. Mais il y a d'autres types de libéralisme.
Quel est le type de libéralisme que vous préconisez
?
Celui de gauche, qui croit dans le marché mais est conscient
que le marché peut faillir et que le gouvernement doit
intervenir en cas de besoin. Il faut mettre fin au ghetto de la
pauvreté et donner à chacun sa chance de commencer
la course.
Cette démarche ne passe-t-elle pas par un bon système
d'éducation pour tous au lieu de celui que nous avons et
qui vise à la production d'une élite, concept que
défendent le ministre de l'Éducation et le gouvernement
?
J'ai déjà dit que le débat sur l'élitisme
est dépassé. Il existe une élite dans tous
les pays, qui n'a pas besoin d'être encouragée car
elle a les moyens de se développer. Je crois que l'accent
doit être mis sur le préscolaire, où tout
se décide. C'est au départ qu'on doit donner des
outils et faire en sorte que tous les enfants mauriciens partent
à partir d'un minimum en termes de pédagogie et
d'environnement. Il faut le faire d'urgence. C'est comme ça
que nous allons pouvoir construire l'île Maurice de demain.
Êtes-vous consciente qu'il existe de plus en plus à
Maurice, un mal-vivre qui risque de devenir un malaise social
?
Je crois que nous sommes dans une phase de transition socio-économique
qui crée une déstabilisation par rapport à
ce qu'on a toujours connu. C'est une déstabilisation naturelle
et, quelque part, nécessaire. Pour créer le nouveau,
il faut, quelque part, détruire l'ancien. Dans ce processus
de création, il y a des déstabilisations avec lesquelles
on va devoir vivre dans ce pays. Dont les habitants prennent de
plus en plus conscience de leurs droits et se font de plus en
plus entendre avec l'aide des radios privées. Nous sommes
dans le processus de création d'une nouvelle nation, avec
ses inconvénients. Je ne suis pas inquiète, mais
je dis qu'il faut savoir gérer la transition.
Est-ce que nous - gouvernement, institutions, société
- savons gérer cette transition ?
Nous la maîtrisons mais nous pourrions définitivement
mieux faire.
Revenons un instant sur les relations gouvernement-secteur
privé. Est-ce qu'il n'est pas normal, dans une société
démocratique, qu'un président d'une association
regroupant des firmes privées puisse déclarer, en
s'exprimant au nom de ses membres, qu'il n'est pas satisfait de
la politique gouvernementale et la critique ? Et pourtant, quand
Jacques de Navacelle l'a fait au nom du JEC, on lui est tombé
dessus pour dire qu'il avait manqué de respect au Premier
ministre.
Je n'ai jamais dit ça. Je dis que Jacques de Navacelle
- et n'importe qui dans un pays démocratique - a tout à
fait le droit de faire des critiques dans les termes qu'il choisit.
La où le bât blesse, avec MM. de Navacelle et Makoond,
c'est que quand M. Bérenger avait dit que le pays était
dans un état d'urgence économique et était
en train de perdre des emplois à une vitesse vertigineuse,
on n'avait pas entendu ces deux dirigeants du JEC. Quand certaines
institutions du secteur privé ont fait du lobbying pour
faire enlever une grosse section du Competition Bill, on
ne les a pas davantage entendus. Je leur reproche d'avoir été
silencieux sous l'ancien gouvernement et de se faire entendre
sous l'actuel. Je trouve que c'est non seulement injuste mais
que cela ressemble à de la politique partisane. Je trouve
que c'est bon que le secteur privé fasse des critiques,
que la presse tire avec vigueur contre le gouvernement et que
les parlementaires posent des questions embarrassantes. Ces institutions
doivent fonctionner de cette manière contre tous les gouvernements.
Ce qui a blessé dans le cas de MM. de Navacelle et Makoond
et provoqué les réactions que vous mentionnez, c'est
le manque de consistance et le parti-pris. Et on vient dire que
le gouvernement et le Premier ministre fonctionnent par caprice
! On attend ça de la bouche de M. Bérenger ou M.
Bodha, pas de celle de M. Makoond.
Vous vous êtes fait connaître en 2004/2005, en
réclamant plus de places pour les femmes en politique dans
le cadre de l'égalité. Or, une fois votre ticket
électoral obtenu et votre élection, on ne vous a
plus entendu évoquer les thèmes de l'égalité
et la cause de la femme. Est-ce qu'en fin de compte, votre engagement
initial n'était qu'une méthode pour obtenir ou
boute politique, comme beaucoup de politiciens ?
Je n'étais pas intéressée à faire
de la politique quand je suis retournée à Maurice.
On m'a mise en contact avec Rama Sithanen pour travailler sur
le projet de programme économique et j'ai beaucoup aimé
ce travail. Au fur et à mesure, j'ai été
partie prenante du projet et j'ai fini par faire de la politique
pour avoir la possibilité de mettre en pratique les idées
du projet et auxquelles j'adhère totalement. Quand j'ai
participé aux activités en faveur des droits des
femmes, je n'avais aucune intention de faire de la politique active.
Je ne suis pas entrée en politique pour avoir un statut,
la gloire ou un poste, mais par engagement pour défendre
des idées.
Donc, tout le "tapage" que vous faites ne fait pas
partie d'un plan de carrière pour vous faire remarquer
et obtenir, lors d'un éventuel remaniement, un portefeuille
ministériel ?
Je suis entrée en politique pour défendre des idées
et un programme, point à la ligne. Il aurait été
beaucoup plus facile pour moi de ne pas, comme vous dites, faire
du tapage et jouer le rôle d'une députée tranquille.
Mais je me fais entendre parce que je crois dans le projet et
je suis prête à en payer le prix.
Que pensez-vous de la performance des ministres femmes ?
Elles font ce qu'elles peuvent et, comme les autres ministres,
elles sont happées par la bureaucratie. C'est un système
dans le système qui bouffe tout, et même notre énergie.
Les ministres font donc avec - et souvent contre - cette bureaucratie.
Une question méchante pour terminer cette interview.
Est-il vrai que vous êtes remontée contre le secteur
privé local parce que vous avez été remerciée
par Rogers, votre ancien employeur ?
Je vous remercie de me poser cette question qui circule sur SMS
ces jours-ci. Je n'ai pas été remerciée par
Rogers, mais nous avons conclu un accord pour mon départ.
Je n'ai aucun sentiment d'amertume contre qui que ce soit dans
le secteur privé, encore moins de Rogers. J'ai de très
bonnes relations avec Philippe Espitalier-Noël, qui est pour
moi un des CEO du secteur privé qui mérite sa nomination.
Par contre, je ne suis ni la première ni la dernière
femme arrivée à une position de management assez
élevée qui a dû quitter son poste à
cause des relations avec un responsable. Que voulez-vous ? Une
femme qui s'affirme dans un poste dans la hiérarchie, ça
ne fait pas plaisir à tous les hommes responsables. Certains
d'entre eux se croient même menacés.
Analyse - Gérard Espitalier Noël :
"Air Mauritius doit régulièrement faire
sa propre autocritique"
Dans le cadre du 40ème anniversaire de la création
d'Air Mauritius, nous avons demandé à Gérard
Espitalier-Noël, directeur régional de la compagnie
pour la France l'Europe, les USA et le Canada et surtout un des
plus anciens employés de la compagnie, de repondre à
quelques questions. Après réflexion, il a accepté
la proposition mais en soulignant qu'il le faisait à titre
personnel et partageait ses réflexions en tant que spécialiste
de l'aviation, pas comme représentant ou porte-parole d'Air
Mauritius.
Quel regard portez-vous sur la libéralisation du Transport
Aérien et partant, sur l'ouverture du ciel à Maurice
?
Avant toute chose, il convient de bien comprendre la problématique
du pays et des autorités pour qui l'intérêt
général doit primer sur des intérêts
catégoriels. Face à l'effondrement du pôle
sucrier et aux aléas du textile, il eût été
irresponsable de ne pas tout mettre en uvre pour favoriser
l'essor de l'activité touristique, plus que jamais porteuse
de richesse pour le pays. Les impératifs de l'heure commandaient
donc des arbitrages audacieux et faire sauter un certain nombre
de verrous en matière d'accès aérien devenait
une nécessité. D'autre part, il faut se souvenir
que la CEE imposait à ses États membres de revoir
leurs accords bilatéraux individuels avec des pays tiers
pour y intégrer davantage de libéralisme. L'ère
de la désignation d'un seul transporteur par pays était
dépassée et Maurice ne pouvait rester longtemps
campé sur le principe de la mono désignation. Bon
gré mal gré, le concept de multidésignation
a fait graduellement son entrée dans le paysage aérien
mauricien. De ce fait, plusieurs facteurs étaient réunis
pour conduire le pays sur la voie d'un "air-access policy"
davantage en adéquation avec les pratiques internationales.
Il reste que l'Ile Maurice est un état souverain et qu'à
ce titre, elle conserve la maîtrise de son devenir pour
ce qui est de la desserte de son territoire par des compagnies
aériennes étrangères. Elle doit réguler
harmonieusement l'ouverture de son espace aérien et veiller
à ce que la libéralisation en cours ne porte aucun
préjudice majeur à l'outil stratégique essentiel
qu'est Air Mauritius, qui a été a bien des égards
le fer de lance du développement touristique local. Le
gouvernement est sensible à cet aspect des choses comme
le montre la prudence avec laquelle il gère l'octroi de
droits additionnels à de nouveaux entrants en provenance
notamment des pays du Golfe qui sont de véritables machines
de guerre aptes à broyer leurs concurrents ne bénéficiant
pas des mêmes atouts concurrentiels. Agir ainsi est preuve
de sagesse, à charge pour Air Mauritius de faire entre-temps
sa mue et de gagner des points indispensables de productivité.
Par rapport aux intérêts de la compagnie nationale
peut-on dire que les autorités ont joué avec le
feu en libéralisant le transport aérien ?
Non. La marche vers davantage de libéralisme était
inéluctable. Il était cependant légitime
que la compagnie se batte pour sauvegarder ses intérêts.
Tout comme les autres acteurs de l'Industrie, elle a l'obligation
d'être en quête de profitabilité pour assurer
la pérennité de son développement et ne peut
le faire efficacement que si sa rentabilité est assurée.
La compagnie nationale savait que des changements profonds interviendraient
dans son environnement. Elle avait suffisamment de compétences
en interne pour les appréhender et, partant, prendre les
décisions stratégiques nécessaires. Mais
elle a été trop souvent paralysée par des
guerres intestines et par des combats stériles. Beaucoup
de temps a été perdu en raison de querelles de clocher
sur ces six dernières années ! Aucune entreprise
ne peut progresser et prospérer sans une stabilité
certaine, un minimum de sérénité et un "leadership"
fort. Les tentations du passé de vouloir faire porter (même
partiellement) le chapeau de ses tracas à autrui (politiques
et autres) et/ou à des facteurs essentiellement exogènes
ne sont également pas de nature à lui rendre service.
Sans occulter ces éléments extérieurs qui
doivent être gérés au mieux des circonstances,
Air Mauritius doit régulièrement faire sa propre
autocritique et battre sa coulpe quand c'est justifié.
Pareil exercice d'humilité ne peut que lui être bénéfique
et lui donner la lucidité nécessaire pour mieux
affronter les obstacles venant d'ailleurs. Sur ce plan, il est
réconfortant de constater le pragmatisme avec lequel opère
le nouveau CEO qui, en parfaite harmonie avec le Président,
a manifestement le souci de restaurer un climat plus apaisé
au sein de l'entreprise en lui donnant par ailleurs une posture
non conflictuelle vis-à-vis de l'extérieur.
Quels sont les impératifs qu'Air Mauritius doit respecter
pour vaincre les difficultés qu'elle affronte actuellement
afin d'assurer son avenir ?
Ils sont nombreux. Arrêtons-nous à quelques-uns seulement.
Le client doit sans relâche être au centre des préoccupations
de l'entreprise. La satisfaction du client doit être son
obsession et la qualité de ses prestations doit par conséquent
être irréprochable. La chasse à toute forme
de médiocrité doit être le souci permanent
pour que le Paille-en-Queue retrouve le "competitive-advantage"
qui fit ses beaux jours. Pour des tas de raisons évidentes
(inclination naturelle des Mauriciens à la gentillesse
),
c'est pour beaucoup à ce niveau que la compagnie peut se
différencier des autres et redevenir le "preferred
leisure carrier" desservant la destination. Pour atteindre
cet objectif, l'entreprise doit devenir une "learning-organisation"
et faire sienne le concept de "continuous incremental improvement".
Dans ce contexte, la formation (continue) doit prendre toute sa
place et les deux mamelles que sont la motivation et la récompense
au mérite pouvoir trouver une juste application. Du coup
et en parallèle, "sense of purpose", rigueur,
discipline, esprit de sacrifice
reprendront presque naturellement
des couleurs pour la bonne marche de l'entreprise. La nécessaire
relation de confiance employeur-employé retrouvera alors
ses lettres de noblesse, le tout rejaillissant positivement sur
la qualité des services offerts. Par ailleurs, des liens
forts doivent être tissés avec tous les principaux
"stakeholders" de l'entreprise. Des partenariats gagnant-gagnant
conclus avec des acteurs incontournables de l'Industrie touristique:
les hôteliers (petits et grands), les tour-opérateurs
et les grands réseaux. Ici, dialogue franc, authenticité
et vérité doivent être les maîtres mots.
Tout préjugé et autres a priori doivent - de part
et d'autre d'ailleurs - être mis au rancart. C'est là
un élément vital pour Air Mauritius qui ne doit
pas laisser le champ libre à ses concurrents même
s'il est évidemment impossible de tout "verrouiller".
Le "networking" et le "relational capital"
sont des "marketing value drivers" essentiels qui doivent
être nourris et enrichis en permanence. Garantir l'avenir
passe en outre par une vision claire et ambitieuse pour le moyen
et le long terme. À ce titre, la clairvoyance et l'audace
de Nash Mallam Hasham en son temps devraient être source
d'inspiration pour l'équipe dirigeante renouvelée
et assainie de la compagnie. Le monde de l'aérien a beaucoup
évolué ces dernières années sur fond
et à coup d'alliance ou de fusion-acquisition. Rares sont
les compagnies qui restent aujourd'hui hors d'une grande alliance
ou à l'écart d'un groupement élargi d'intérêts
communs. Il serait illusoire de croire qu'Air Mauritius peut se
"singulariser" et traverser le temps en restant hors
du jeu de ces grandes alliances. S'adosser à un grand groupe
sans en rien perdre son âme ou encore se fondre dans une
grande masse au détriment de son identité et de
son image propre est aujourd'hui d'ordre prioritaire. S'arrimer
à un grand groupe n'interdirait aucunement à Air
Mauritius de conserver les accords de moindre envergure déjà
contractés ou à venir sur tel ou tel axe particulier/spécifique.
Tout est une question de négociation. L'industrie du Transport
Aérien et la sphère commerciale qui l'entoure ont
connu des avancées technologiques spectaculaires. Air Mauritius
s'en sort relativement bien dans ce domaine et cela mérite
d'être salué. Mais les investissements sont colossaux
et tout retard en la matière peut avoir de fâcheuses
conséquences. Les "majors" ou "legacy carriers"
de renom ont des ressources financières que la compagnie
nationale n'aura jamais. Faire un choix stratégique pertinent
et coller au plus près à un "leader" de
l'aviation commerciale pour mieux tirer avantage de son expertise
dans tout ce qui relève notamment de "l'e-commerce"
me paraît aujourd'hui essentiel pour que la compagnie ne
soit pas larguée technologiquement et in fine commercialement.
Le tout est de faire le bon choix stratégique et de bien
calibrer les accords pour permettre à Air Mauritius de
franchir une nouvelle étape et d'assurer une meilleure
couverture des marchés émetteurs, notamment en Europe
- même là où la compagnie n'opère pas
en propre.
Pour terminer qu'aimeriez-vous dire à l'occasion des
40 ans du Paille en Queue ?
D'abord, rendre hommage à deux de ses plus illustres présidents
qui ont quitté cette terre bien trop tôt: Amédée
H. MAINGARD et Nash MALLAM-HASSAM.
Grand visionnaire, le premier a été le père
fondateur de la compagnie et le pionnier du tourisme mauricien.
Le second a, quant à lui, été un "leader"
de grande stature. Souhaiter ensuite et tout simplement bon vent
à Air Mauritius qui regorge en son sein de nombreux talents
qui ne demandent qu'à s'épanouir. Pour ma part,
j'ai été heureux d'avoir vu naître la compagnie
aérienne nationale et de l'avoir accompagnée tout
au long de son existence. C'est indéniablement une belle
entreprise et j'ose espérer que ma modeste contribution
lui aura été utile.
Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants:
"Les décideurs doivent faire une réflexion
au moment du budget: les ministères sociaux ont des budgets.
Mais ou ira l'argent ?"
La campagne est à sa quatrième édition,
cette année. Quelles sont les indications que les objectifs
visés, durant les précédentes éditions,
aient été atteints ?
Il est trop tôt pour le dire. Mais les textes soumis par
les enfants montrent qu'ils ont compris leurs droits et responsabilités,
qu'ils savent quels sont les fléaux qui rongent la société
et les dangers qui les guettent. On sent aussi dans leurs textes
leur besoin d'amour et d'espoir.
Sensibiliser et informer les enfants sur leurs droits, certes.
Mais, ces mêmes droits doivent être respectés
essentiellement par les adultes. Avez-vous l'impression que ces
derniers ont été touchés durant les différentes
campagnes et comment ?
La Convention relative aux droits de l'enfant stipule clairement
que les enfants ont des droits et que ce sont d'abord les parents
qui doivent s'assurer que ces droits sont respectés. L'État
,qui est signataire de cette Convention, a pour sa part la responsabilité
de s'assurer que les parents puissent assumer pleinement leur
rôle et doit créer des services pour soutenir les
familles dans leur tâche. Le droit à la santé,
par exemple, suppose que l'État prenne des dispositions
pour que les services de santé soient accessibles à
tous et que les enfants soient vaccinés. Le droit à
la nourriture suppose que les enfants mangent à leur faim
mais surtout qu'ils puissent avoir des repas équilibrés.
La campagne du Ministère de la santé sur l'interdiction
des boissons gazeuses, fritures et autres gonaz en est
un bon exemple. Les parents, à leur tou,r doivent comprendre
la portée de ce type de politique et surveiller et surtout
éduquer leurs enfants. Pendant que nous menons ces campagnes
de sensibilisation, il faut rester dans le concret sinon les gens
parlent des droits de l'enfant sans vraiment comprendre ce que
cela veut dire. D'où la vingtaine de causeries dans toute
l'île et les débats qui sont organisés pendant
ces 16 jours.
Comment est-ce que l'OCO compte s'y prendre pour interpeller
les adultes cette année ?
Nous avons entamé une longue réflexion sur l'éducation
parentale qui doit être structurée et continue. La
Ministre vient de lancer le projet et j'espère que cela
portera ses fruits. Nous avons aussi travaillé avec la
MBC pour préparer des émissions de sensibilisation
sur des sujets précis en mettant l'accent sur la responsabilité
parentale. Nous projetons aussi une formation plus pointue encore
de divers corps de métier, en particulier le personnel
des écoles qui joue aussi un rôle de premier plan
dans la formation de l'enfant.
On a l'impression que cette présente campagne n'a pas
la même envergure que les précédentes ! Le
programme de la campagne, accordant une place relativement large
aux causeries, reste peu convaincant pour une telle activité.
Votre opinion.
Vous parlez là de la visibilité au niveau des médias.
Je reconnais qu'à ce jour, les médias se sont peu
intéressés à la précampagne. Mais
attendons la campagne elle-même qui vient tout juste de
débuter. Car c'est maintenant qu'on verra le résultat
de la campagne qui a été menée auprès
des enfants et des ONG.
Quelles sont, actuellement, vos principaux soucis concernant
les enfants nécessitant un encadrement spécial ?
Pendant nos discussions avec les responsables de l'éducation
sur le problème de la violence à l'école,
chacun a admis que certains enfants qui ont des problèmes
dans leur environnement familial sont tellement traumatisés
qu'ils perturbent la classe et ne peuvent pas s'adapter sans un
véritable suivi psychologique. Si la CDU enquête
et doit retirer tous ces enfants de leur famille et les placer,
ils ne pourront jouir de leur droit à l'éducation.
Il n'y a d'ailleurs pas assez de place pour autant d'enfants.
Et nous sommes toujours convaincus que la famille doit non seulement
être éduquée, mais que certaines familles
sont en dysfonctionnement et qu'il faut une thérapie familiale,
un accompagnement et une réhabilitation de la famille pour
que les enfants y demeurent mais aient des droits de base. Il
y a un manque criant d'écoles spécialisées
pour les enfants qui ne peuvent être dans le mainstream.
Au rythme ou vont les choses avec autant de signalements de cas
d'enfants maltraités ou à risque, et d'enfants victimes
de toutes sortes de violence, on doit voir plus loin et investir
dans la prévention. Je sais que je me répète,
mais c'est tellement important si nous voulons une société
meilleure et des enfants plus épanouis. Il y va de notre
avenir à tous.
L'exploitation et autres abus sexuels des mineurs est une réalité
qui, selon les cas rapportés, à la police ou auprès
des autres instances, prend de l'ampleur. Comment expliquer cette
situation ?
On ne sait pas s'il y a une augmentation des cas ou plus de cas
qui sont rapportés. Mais on doit s'en inquiéter.
Il y a certes une perte des valeurs, un manque de role models,
une accumulation de frustrations de tout genre, une culture de
la violence qui s'est développée insensiblement
au fil des années. Une politique pluridisciplinaire qui
comprend des mesures économiques, sociales, juridiques
et qui engage plusieurs ministères et partenaires est indispensable
et il faut une coordination semaine après semaine pour
s'assurer que les choses avancent. Je pense que l'on doit traiter
ce problème comme on traite les grands dossiers économiques.
Car sans une population stable, paisible, et heureuse, on ne peut
parler de développement car le développement doit
être avant tout humain.
Les mineurs victimes de délits sexuels ont besoin d'un
encadrement et un suivi appropriés selon les cas. Hormis
l'accompagnement psychologique qui est proposé aux victimes,
Maurice ne dispose pas de structures adéquates pour la
réhabilitation de celles-ci Votre avis sur ce point.
Même le suivi psychologique doit être de longue durée
et doit être fait par ceux qui sont compétents pour
le faire. Une visite ou deux chez un psy n'apporte rien. J'ose
espérer que dans un proche avenir, on verra des développements
à ce niveau. Les décideurs doivent faire une réflexion
au moment de la présentation du budget. Les ministères
sociaux ont des budgets. Mais où ira l'argent ? Pour renforcer
les prisons ou pour réhabiliter les victimes et même
les auteurs de violence ? Il faudra par exemple évaluer
le drop in centre et voir si une seule victime a réussi
à obtenir une thérapie qui a des chances de donner
des résultats. C'est pour cela que je n'arrête pas
de dire qu'il faut constamment évaluer les politiques et
les stratégies pour comprendre s'il y a eu l'impact voulu.
Car si besoin est, il faut rectifier le tir, réorienter.
L'audit social que j'appelle de mes vux depuis maintenant
trois ans, ne semble pas convaincre.
Vous étiez à Rodrigues récemment. Quelles
étaient les raisons de votre visite dans l'île ?
Je suis allée à la rencontre du nouveau Chief
Commissionner et des commissaires responsables des enfants
et de l'éducation. J'ai rencontré et discuté
des droits des enfants avec des jeunes de 12 à 15 ans,
j'ai sensibilisé des parents, responsables d'ONG, recteurs
et enseignants. Nous avons décidé d'un commun accord
d'organiser des ateliers de formation plus pointue fin juillet
et d'aider nos amis à préparer un carnaval sur les
droits des enfants. Le chef Commissaire a souhaité qu'il
y ait une recherche sur le terrain pour bien comprendre l'ampleur
des différents problèmes des enfants afin de déterminer
une politique appropriée. Nous avons promis notre aide
pour la préparation du dossier, et la recherche de partenaires
pour entreprendre ce travail important pour cette île qui
est à une période de transition ou tout est encore
possible. J'ai noté un désir des Rodriguais de prendre
leur destinée en main malgré le manque de ressources
humaines et financières.