i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 3 juin 2007



Nita Deerpalsing—"Je ne suis pas anti-Blancs"
Analyse — Gérard Espitalier Noël —"Air Mauritius doit régulièrement faire sa propre autocritique"
Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants—"Les décideurs doivent faire une réflexion au moment du budget: les ministères sociaux ont des budgets. Mais ou ira l'argent ?"


Nita Deerpalsing:

"Je ne suis pas anti-Blancs"

Notre invité de la semaine est la députée Nita Deerpalsing, que certains qualifient de "pasionaria" de l'Alliance sociale. Dans l'interview - très animée - qu'elle nous a accordée vendredi après-midi, la députée affirme qu'elle n'est pas raciste. Elle défend le programme de modernisation de l'économie du gouvernement, que la Commission, dont elle est la vice-présidente, est chargée de veiller qu'il soit mis en pratique.

Vous faites partie de la Commission pour la Démocratisation de l'Économie, qui fait beaucoup parler d'elle depuis quelque temps. Quels sont les responsabilités et surtout les pouvoirs de cette commission ?

Cette commission a été créée en septembre 2005, avec Cader Sayed-Hossen comme président. J'ai été nommée à la vice-présidence l'année suivante. Notre mandat est de nous assurer que les mesures de démocratisation de l'économie contenues dans le programme de l'Alliance sociale, présentées pour les élections de 2005, soient mises en pratique. Nous préparons des papiers contenant des propositions sur ce sujet que nous envoyons au Bureau du Premier ministre, qui se charge de les faire parvenir au ministère concerné.

Certains affirment que cette commission est le commando qui dit tout haut ce que le Premier ministre n'ose pas dire publiquement.

Ce n'est pas vrai. Nous réfléchissons et faisons des propositions qui peuvent être acceptées ou pas. Nous avons traduit les propositions de notre manifeste électoral en un plan d'action et veillons à ce qu'il soit mis en pratique. Mais la bureaucratie de la fonction publique est tyrannique, un monstre en lui-même, et pour le faire bouger, ce n'est pas facile.

Par rapport à certaines de vos déclarations publiques, on peut avoir le sentiment que sur certains sujets - le secteur sucrier, le secteur privé - , vous faites systématiquement dans la provocation. C'est une fausse impression ?

C'est parfois de la provocation en réaction à de la provocation. Je suis tout à fait ouverte au dialogue, mais quand j'entends certains propos, je ne peux pas me permettre de ne pas réagir. Je fais souvent ces déclarations par frustration de ne pas être comprise. Je n'arrive pas à accepter que les gens disent que nous avons un agenda raciste à la commission et au gouvernement.

Comment en est-on arrivé à cette situation, de votre point de vue ?

Le problème est que la campagne électorale a été faite sur le thème de la démocratisation de l'économie. Ce concept démocratique d'une île Maurice moderne où tout le monde a sa place et sa chance, a été sali par la boue de la campagne électorale, et cette boue est restée. Nos idées philosophiques et l'esprit de cette réflexion ont été détournés par la campagne électorale.

On a surtout retenu que dans cette île Maurice moderne que prône votre commission, certains devaient rendre des biens qu'ils avaient acquis dans le passé pour les donner à d'autres ! Et que vous étiez la guerrière chargée de mener à bien cette opération.

Je suis la guerrière de la justice sociale…

Une justice sociale anti-Blancs.

C'est faux. Je ne suis pas anti-Blancs. Faut-il que je fasse venir mes meilleurs amis qui sont des Blancs et que je les promène dans tout Maurice pour le faire croire. Je reprends ce que Shakeel Mohamed a dit: il n'y a pas de politique anti-Blancs. Nous voulons qu'il y ait une compétition saine. Tout cela repose sur un constat du National Productivity and Competitiveness Council, publié en 2004, établissant que le modèle économique mauricien était en train de s'essouffler et qu'il fallait en mettre au point un nouveau. Toute une équipe a réfléchi et travaillé sous la férule de Rama Sithanen pour le PTr. Elle a constaté que le secteur privé n'exploitait pas totalement son potentiel parce qu'une de ses composantes opérait selon le vieux modèle reposant sur les protection and privileges. Il est impossible d'affronter le futur et ses nouvelles données avec ce système dans le petit marché qu'est Maurice. Nous ne sommes pas contre le secteur privé, au contraire. Nous voulons lui donner de meilleures conditions pour fonctionner. Je ne comprends pas pourquoi on croit le contraire. Nous l'avons pourtant expliqué.

Peut-être parce que l'explication de départ a été mal faite et les termes et mots utilisés mal choisis.

Je crois surtout que c'est le fait que ce concept est passé par la campagne électorale, avec la politique partisane et l'adversaire qui fait tout pour que vos propos soient compris de travers et vous impute toutes sortes de motivations fausses. Cette image partisane née de la campagne électorale est restée collée au concept de la démocratisation de l'économie.

Encore que certaines déclarations faites ces dernières semaines par les membres du gouvernement et le fait que le gouvernement décide d'ajouter comme condition pour la fermeture de trois usines sucrières le don de 2 000 arpents, aident à coller davantage cette fausse image à la démocratisation de l'économie qu'à la faire disparaître.

Je trouve que sur cette question des 2 000 arpents, on aurait pu arriver au même résultat en faisant différemment. Je suis d'accord que le processus utilisé n'était pas le bon. Mais je rejette catégoriquement les propos selon lesquels tout cela relève d'une motivation machiavélique. Pour nous, la démocratisation de l'économie est une question qui relève de l'avenir du pays. Nous voulons d'un secteur privé vraiment dynamique et innovant, sans lequel nous sommes fichus.

C'est la manière dont ces 2 000 arpents de terres ont été "démandés" qui a poussé beaucoup de Mauriciens à penser qu'il y a dans tout cela une pratique qui pourrait ressembler à ce qui se passe au Zimbabwe.

Je crois que cela convient à certaines personnes de me coller, de coller à la commission et au gouvernement, cette étiquette-là. Mais ce n'est pas le cas. Ce qui se passe au Zimbabwe est une tragédie humaine. Je refuse de croire qu'il y a des Mauriciens qui puissent souhaiter que nous allions dans la direction du Zimbabwe. Ce serait une folie. Il n'y a aucune motivation zimbabwéenne ou mugabéenne dans ce que fait le gouvernement. Tout ce que nous voulons, c'est élargir le cercle des opportunités et faire tomber les préjugés qui continuent et bloquent l'avancement de ce pays.

Mais alors, expliquez-moi pourquoi les propositions pour la démocratisation de l'économie ont été plus faites sur le ton de la provocation que sur celui du dialogue ? Un ton qui a été ensuite alimenté par des rappels aux querelles et aux blessures du passé ?

On nous a collé un boulet dont nous n'arrivons pas à nous débarrasser. Comment peut-on dire que ce gouvernement a des tendances zimbabwéennes !

On peut le penser parce que des membres du gouvernement, et même le Premier ministre, lancent des petites phrases qui vont dans ce sens. Quand Navin Ramgoolam dit que Jacques de Navacelle a une mentalité de colon, de "faire tansion gratte le dos malheur", que d'autres parlent de "terrains volés qu'il faut rendre", et que des remarques ciblées sont faites sur le Campement Tax, tout cela ne fait qu'alimenter cette ambiance de tension permanente dans le pays.

C'est mauvais. Il y a deux choses. Je pense qu'il y a une partie de la population qui n'a peut-être pas encore compris - on ne leur a peut-être pas assez expliqué - le fondement de la pensée philosophique contenue dans le programme de l'Alliance sociale. Il y a également une partie de la population qui ne veut pas comprendre cette démarche. Et je pose la question: à qui ça sert de brandir le rapprochement avec Mugabe ? Que vous le vouliez ou non, quand nous disons qu'il faut amener le Competition Bill, qu'il faut bousculer nos habitudes d'antan pour entrer dans la nouvelle ère de la globalisation, il y a forcément de la résistance. Quand vous venez bousculer des pratiques bien établies, cela ne passe pas tout seul. J'ai comme l'impression qu'il y a une certaine frange de la population et certaines institutions qui profitent du fait d'évoquer Mugabe. C'est une manière de résister contre le démantèlement des cartels par exemple - qui sont mauvais pour le pays - , quelle que soit la couleur de ceux qui les constituent. Plus les cartels sont forts, plus ils vont avoir des moyens de résister et de dire non à la mouvance vers une économie libre. Nous voulons, à Maurice, d'une vraie économie libre débarrassée des cartels.

Permettez-moi de vous faire remarquer que les tentatives de mettre fin aux cartels se sont soldées par des échecs ou des situations pires qu'avant les tentatives de "libéralisation". Je pense au lait en poudre et à Desbro. On a le sentiment que malgré ses discours, le gouvernement ne sait pas où il va et agit comme un amateur.

Ce n'est pas vrai. Je reconnais que pour le lait, ça n'a pas marché comme on le voulait. C'est vrai. Vous savez, dans toute entreprise ou tout gouvernement, il y a des choses à revoir. Mais il n'y a pas que le lait. Il faut aussi reconnaître que le gouvernement a fait voter le Business Facilitation Bill, qui est énorme comme projet de loi, même si la bureaucratie mauricienne, qui est tyrannique, va retarder sa mise en application. Mais la loi a été votée, c'est déjà ça. Il faut voit voir les choses dans leur ensemble et ne pas sélectionner que ce qui n'a pas bien marché. Ce gouvernement est non seulement pour la démocratisation de l'économie mais veut amener une vraie justice sociale. Car le développement ne peut pas se faire sans l'équité économique.

Quelle est votre définition de "la justice sociale", terme qui revient souvent dans les discours du gouvernement ?

C'est de s'assurer que les laissés-pour-compte du développement n'entrent pas dans un cercle sans issue de pauvreté de génération en génération, en créant des ghettos qui vont s'étendre. Les riches ne comprennent pas qu'en proposant une politique de partage avec les pauvres, nous défendons leurs intérêts. Car laisser les gens en dehors du développement est la recette idéale pour la revanche sociale, qui, quand elle survient, ne s'arrête pas à la couleur de la peau du possédant. C'est pour cette raison que nous avons beaucoup mis l'accent sur le concept de la justice sociale, pour que les exclus puissent entrer dans le train du développement. Nous avons commencé en faisant les locataires des cités ouvrières devenir propriétaires. Car quand on devient propriétaire, la vie change; on peut avoir un emprunt sur la maison, on peut ajouter une pièce pour l'agrandir, commencer un petit business et sortir du ghetto. Voilà ce que nous voulons faire.

Permettez-moi de vous dire que vous avez, comme le gouvernement, un sacré problème de communication. Car, jusqu'à présent, on n'a retenu de vous que l'image de la députée rouge dont la mission est de jeter dehors les barons sucriers pour mettre à leur place des capitalistes d'origine indienne.

Ce serait la dernière des choses à faire. Si on le faisait, en retirant X pour mettre Y à sa place, on faillirait à notre tâche. Pourquoi est-ce que j'irais perdre mon temps et donner de moi une image négative pour remplacer une bourgeoise par une autre, d'une couleur différente ? Ce qui m'intéresse, c'est un changement de société, pas d'individus. On a tendance à croire à Maurice que libéralisme veut automatiquement dire le laisser-faire à l'américaine. Mais il y a d'autres types de libéralisme.

Quel est le type de libéralisme que vous préconisez ?

Celui de gauche, qui croit dans le marché mais est conscient que le marché peut faillir et que le gouvernement doit intervenir en cas de besoin. Il faut mettre fin au ghetto de la pauvreté et donner à chacun sa chance de commencer la course.

Cette démarche ne passe-t-elle pas par un bon système d'éducation pour tous au lieu de celui que nous avons et qui vise à la production d'une élite, concept que défendent le ministre de l'Éducation et le gouvernement ?

J'ai déjà dit que le débat sur l'élitisme est dépassé. Il existe une élite dans tous les pays, qui n'a pas besoin d'être encouragée car elle a les moyens de se développer. Je crois que l'accent doit être mis sur le préscolaire, où tout se décide. C'est au départ qu'on doit donner des outils et faire en sorte que tous les enfants mauriciens partent à partir d'un minimum en termes de pédagogie et d'environnement. Il faut le faire d'urgence. C'est comme ça que nous allons pouvoir construire l'île Maurice de demain.

Êtes-vous consciente qu'il existe de plus en plus à Maurice, un mal-vivre qui risque de devenir un malaise social ?

Je crois que nous sommes dans une phase de transition socio-économique qui crée une déstabilisation par rapport à ce qu'on a toujours connu. C'est une déstabilisation naturelle et, quelque part, nécessaire. Pour créer le nouveau, il faut, quelque part, détruire l'ancien. Dans ce processus de création, il y a des déstabilisations avec lesquelles on va devoir vivre dans ce pays. Dont les habitants prennent de plus en plus conscience de leurs droits et se font de plus en plus entendre avec l'aide des radios privées. Nous sommes dans le processus de création d'une nouvelle nation, avec ses inconvénients. Je ne suis pas inquiète, mais je dis qu'il faut savoir gérer la transition.

Est-ce que nous - gouvernement, institutions, société - savons gérer cette transition ?

Nous la maîtrisons mais nous pourrions définitivement mieux faire.

Revenons un instant sur les relations gouvernement-secteur privé. Est-ce qu'il n'est pas normal, dans une société démocratique, qu'un président d'une association regroupant des firmes privées puisse déclarer, en s'exprimant au nom de ses membres, qu'il n'est pas satisfait de la politique gouvernementale et la critique ? Et pourtant, quand Jacques de Navacelle l'a fait au nom du JEC, on lui est tombé dessus pour dire qu'il avait manqué de respect au Premier ministre.

Je n'ai jamais dit ça. Je dis que Jacques de Navacelle - et n'importe qui dans un pays démocratique - a tout à fait le droit de faire des critiques dans les termes qu'il choisit. La où le bât blesse, avec MM. de Navacelle et Makoond, c'est que quand M. Bérenger avait dit que le pays était dans un état d'urgence économique et était en train de perdre des emplois à une vitesse vertigineuse, on n'avait pas entendu ces deux dirigeants du JEC. Quand certaines institutions du secteur privé ont fait du lobbying pour faire enlever une grosse section du Competition Bill, on ne les a pas davantage entendus. Je leur reproche d'avoir été silencieux sous l'ancien gouvernement et de se faire entendre sous l'actuel. Je trouve que c'est non seulement injuste mais que cela ressemble à de la politique partisane. Je trouve que c'est bon que le secteur privé fasse des critiques, que la presse tire avec vigueur contre le gouvernement et que les parlementaires posent des questions embarrassantes. Ces institutions doivent fonctionner de cette manière contre tous les gouvernements. Ce qui a blessé dans le cas de MM. de Navacelle et Makoond et provoqué les réactions que vous mentionnez, c'est le manque de consistance et le parti-pris. Et on vient dire que le gouvernement et le Premier ministre fonctionnent par caprice ! On attend ça de la bouche de M. Bérenger ou M. Bodha, pas de celle de M. Makoond.

Vous vous êtes fait connaître en 2004/2005, en réclamant plus de places pour les femmes en politique dans le cadre de l'égalité. Or, une fois votre ticket électoral obtenu et votre élection, on ne vous a plus entendu évoquer les thèmes de l'égalité et la cause de la femme. Est-ce qu'en fin de compte, votre engagement initial n'était qu'une méthode pour obtenir ou boute politique, comme beaucoup de politiciens ?

Je n'étais pas intéressée à faire de la politique quand je suis retournée à Maurice. On m'a mise en contact avec Rama Sithanen pour travailler sur le projet de programme économique et j'ai beaucoup aimé ce travail. Au fur et à mesure, j'ai été partie prenante du projet et j'ai fini par faire de la politique pour avoir la possibilité de mettre en pratique les idées du projet et auxquelles j'adhère totalement. Quand j'ai participé aux activités en faveur des droits des femmes, je n'avais aucune intention de faire de la politique active. Je ne suis pas entrée en politique pour avoir un statut, la gloire ou un poste, mais par engagement pour défendre des idées.

Donc, tout le "tapage" que vous faites ne fait pas partie d'un plan de carrière pour vous faire remarquer et obtenir, lors d'un éventuel remaniement, un portefeuille ministériel ?

Je suis entrée en politique pour défendre des idées et un programme, point à la ligne. Il aurait été beaucoup plus facile pour moi de ne pas, comme vous dites, faire du tapage et jouer le rôle d'une députée tranquille. Mais je me fais entendre parce que je crois dans le projet et je suis prête à en payer le prix.

Que pensez-vous de la performance des ministres femmes ?

Elles font ce qu'elles peuvent et, comme les autres ministres, elles sont happées par la bureaucratie. C'est un système dans le système qui bouffe tout, et même notre énergie. Les ministres font donc avec - et souvent contre - cette bureaucratie.

Une question méchante pour terminer cette interview. Est-il vrai que vous êtes remontée contre le secteur privé local parce que vous avez été remerciée par Rogers, votre ancien employeur ?

Je vous remercie de me poser cette question qui circule sur SMS ces jours-ci. Je n'ai pas été remerciée par Rogers, mais nous avons conclu un accord pour mon départ. Je n'ai aucun sentiment d'amertume contre qui que ce soit dans le secteur privé, encore moins de Rogers. J'ai de très bonnes relations avec Philippe Espitalier-Noël, qui est pour moi un des CEO du secteur privé qui mérite sa nomination. Par contre, je ne suis ni la première ni la dernière femme arrivée à une position de management assez élevée qui a dû quitter son poste à cause des relations avec un responsable. Que voulez-vous ? Une femme qui s'affirme dans un poste dans la hiérarchie, ça ne fait pas plaisir à tous les hommes responsables. Certains d'entre eux se croient même menacés.


Analyse - Gérard Espitalier Noël :

"Air Mauritius doit régulièrement faire sa propre autocritique"

Dans le cadre du 40ème anniversaire de la création d'Air Mauritius, nous avons demandé à Gérard Espitalier-Noël, directeur régional de la compagnie pour la France l'Europe, les USA et le Canada et surtout un des plus anciens employés de la compagnie, de repondre à quelques questions. Après réflexion, il a accepté la proposition mais en soulignant qu'il le faisait à titre personnel et partageait ses réflexions en tant que spécialiste de l'aviation, pas comme représentant ou porte-parole d'Air Mauritius.

Quel regard portez-vous sur la libéralisation du Transport Aérien et partant, sur l'ouverture du ciel à Maurice ?

Avant toute chose, il convient de bien comprendre la problématique du pays et des autorités pour qui l'intérêt général doit primer sur des intérêts catégoriels. Face à l'effondrement du pôle sucrier et aux aléas du textile, il eût été irresponsable de ne pas tout mettre en œuvre pour favoriser l'essor de l'activité touristique, plus que jamais porteuse de richesse pour le pays. Les impératifs de l'heure commandaient donc des arbitrages audacieux et faire sauter un certain nombre de verrous en matière d'accès aérien devenait une nécessité. D'autre part, il faut se souvenir que la CEE imposait à ses États membres de revoir leurs accords bilatéraux individuels avec des pays tiers pour y intégrer davantage de libéralisme. L'ère de la désignation d'un seul transporteur par pays était dépassée et Maurice ne pouvait rester longtemps campé sur le principe de la mono désignation. Bon gré mal gré, le concept de multidésignation a fait graduellement son entrée dans le paysage aérien mauricien. De ce fait, plusieurs facteurs étaient réunis pour conduire le pays sur la voie d'un "air-access policy" davantage en adéquation avec les pratiques internationales. Il reste que l'Ile Maurice est un état souverain et qu'à ce titre, elle conserve la maîtrise de son devenir pour ce qui est de la desserte de son territoire par des compagnies aériennes étrangères. Elle doit réguler harmonieusement l'ouverture de son espace aérien et veiller à ce que la libéralisation en cours ne porte aucun préjudice majeur à l'outil stratégique essentiel qu'est Air Mauritius, qui a été a bien des égards le fer de lance du développement touristique local. Le gouvernement est sensible à cet aspect des choses comme le montre la prudence avec laquelle il gère l'octroi de droits additionnels à de nouveaux entrants en provenance notamment des pays du Golfe qui sont de véritables machines de guerre aptes à broyer leurs concurrents ne bénéficiant pas des mêmes atouts concurrentiels. Agir ainsi est preuve de sagesse, à charge pour Air Mauritius de faire entre-temps sa mue et de gagner des points indispensables de productivité.

Par rapport aux intérêts de la compagnie nationale peut-on dire que les autorités ont joué avec le feu en libéralisant le transport aérien ?

Non. La marche vers davantage de libéralisme était inéluctable. Il était cependant légitime que la compagnie se batte pour sauvegarder ses intérêts. Tout comme les autres acteurs de l'Industrie, elle a l'obligation d'être en quête de profitabilité pour assurer la pérennité de son développement et ne peut le faire efficacement que si sa rentabilité est assurée. La compagnie nationale savait que des changements profonds interviendraient dans son environnement. Elle avait suffisamment de compétences en interne pour les appréhender et, partant, prendre les décisions stratégiques nécessaires. Mais elle a été trop souvent paralysée par des guerres intestines et par des combats stériles. Beaucoup de temps a été perdu en raison de querelles de clocher sur ces six dernières années ! Aucune entreprise ne peut progresser et prospérer sans une stabilité certaine, un minimum de sérénité et un "leadership" fort. Les tentations du passé de vouloir faire porter (même partiellement) le chapeau de ses tracas à autrui (politiques et autres) et/ou à des facteurs essentiellement exogènes ne sont également pas de nature à lui rendre service. Sans occulter ces éléments extérieurs qui doivent être gérés au mieux des circonstances, Air Mauritius doit régulièrement faire sa propre autocritique et battre sa coulpe quand c'est justifié. Pareil exercice d'humilité ne peut que lui être bénéfique et lui donner la lucidité nécessaire pour mieux affronter les obstacles venant d'ailleurs. Sur ce plan, il est réconfortant de constater le pragmatisme avec lequel opère le nouveau CEO qui, en parfaite harmonie avec le Président, a manifestement le souci de restaurer un climat plus apaisé au sein de l'entreprise en lui donnant par ailleurs une posture non conflictuelle vis-à-vis de l'extérieur.

Quels sont les impératifs qu'Air Mauritius doit respecter pour vaincre les difficultés qu'elle affronte actuellement afin d'assurer son avenir ?

Ils sont nombreux. Arrêtons-nous à quelques-uns seulement. Le client doit sans relâche être au centre des préoccupations de l'entreprise. La satisfaction du client doit être son obsession et la qualité de ses prestations doit par conséquent être irréprochable. La chasse à toute forme de médiocrité doit être le souci permanent pour que le Paille-en-Queue retrouve le "competitive-advantage" qui fit ses beaux jours. Pour des tas de raisons évidentes (inclination naturelle des Mauriciens à la gentillesse…), c'est pour beaucoup à ce niveau que la compagnie peut se différencier des autres et redevenir le "preferred leisure carrier" desservant la destination. Pour atteindre cet objectif, l'entreprise doit devenir une "learning-organisation" et faire sienne le concept de "continuous incremental improvement". Dans ce contexte, la formation (continue) doit prendre toute sa place et les deux mamelles que sont la motivation et la récompense au mérite pouvoir trouver une juste application. Du coup et en parallèle, "sense of purpose", rigueur, discipline, esprit de sacrifice… reprendront presque naturellement des couleurs pour la bonne marche de l'entreprise. La nécessaire relation de confiance employeur-employé retrouvera alors ses lettres de noblesse, le tout rejaillissant positivement sur la qualité des services offerts. Par ailleurs, des liens forts doivent être tissés avec tous les principaux "stakeholders" de l'entreprise. Des partenariats gagnant-gagnant conclus avec des acteurs incontournables de l'Industrie touristique: les hôteliers (petits et grands), les tour-opérateurs et les grands réseaux. Ici, dialogue franc, authenticité et vérité doivent être les maîtres mots. Tout préjugé et autres a priori doivent - de part et d'autre d'ailleurs - être mis au rancart. C'est là un élément vital pour Air Mauritius qui ne doit pas laisser le champ libre à ses concurrents même s'il est évidemment impossible de tout "verrouiller". Le "networking" et le "relational capital" sont des "marketing value drivers" essentiels qui doivent être nourris et enrichis en permanence. Garantir l'avenir passe en outre par une vision claire et ambitieuse pour le moyen et le long terme. À ce titre, la clairvoyance et l'audace de Nash Mallam Hasham en son temps devraient être source d'inspiration pour l'équipe dirigeante renouvelée et assainie de la compagnie. Le monde de l'aérien a beaucoup évolué ces dernières années sur fond et à coup d'alliance ou de fusion-acquisition. Rares sont les compagnies qui restent aujourd'hui hors d'une grande alliance ou à l'écart d'un groupement élargi d'intérêts communs. Il serait illusoire de croire qu'Air Mauritius peut se "singulariser" et traverser le temps en restant hors du jeu de ces grandes alliances. S'adosser à un grand groupe sans en rien perdre son âme ou encore se fondre dans une grande masse au détriment de son identité et de son image propre est aujourd'hui d'ordre prioritaire. S'arrimer à un grand groupe n'interdirait aucunement à Air Mauritius de conserver les accords de moindre envergure déjà contractés ou à venir sur tel ou tel axe particulier/spécifique. Tout est une question de négociation. L'industrie du Transport Aérien et la sphère commerciale qui l'entoure ont connu des avancées technologiques spectaculaires. Air Mauritius s'en sort relativement bien dans ce domaine et cela mérite d'être salué. Mais les investissements sont colossaux et tout retard en la matière peut avoir de fâcheuses conséquences. Les "majors" ou "legacy carriers" de renom ont des ressources financières que la compagnie nationale n'aura jamais. Faire un choix stratégique pertinent et coller au plus près à un "leader" de l'aviation commerciale pour mieux tirer avantage de son expertise dans tout ce qui relève notamment de "l'e-commerce" me paraît aujourd'hui essentiel pour que la compagnie ne soit pas larguée technologiquement et in fine commercialement. Le tout est de faire le bon choix stratégique et de bien calibrer les accords pour permettre à Air Mauritius de franchir une nouvelle étape et d'assurer une meilleure couverture des marchés émetteurs, notamment en Europe - même là où la compagnie n'opère pas en propre.

Pour terminer qu'aimeriez-vous dire à l'occasion des 40 ans du Paille en Queue ?

D'abord, rendre hommage à deux de ses plus illustres présidents qui ont quitté cette terre bien trop tôt: Amédée H. MAINGARD et Nash MALLAM-HASSAM.

Grand visionnaire, le premier a été le père fondateur de la compagnie et le pionnier du tourisme mauricien. Le second a, quant à lui, été un "leader" de grande stature. Souhaiter ensuite et tout simplement bon vent à Air Mauritius qui regorge en son sein de nombreux talents qui ne demandent qu'à s'épanouir. Pour ma part, j'ai été heureux d'avoir vu naître la compagnie aérienne nationale et de l'avoir accompagnée tout au long de son existence. C'est indéniablement une belle entreprise et j'ose espérer que ma modeste contribution lui aura été utile.


Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants:

"Les décideurs doivent faire une réflexion au moment du budget: les ministères sociaux ont des budgets. Mais ou ira l'argent ?"

La campagne est à sa quatrième édition, cette année. Quelles sont les indications que les objectifs visés, durant les précédentes éditions, aient été atteints ?

Il est trop tôt pour le dire. Mais les textes soumis par les enfants montrent qu'ils ont compris leurs droits et responsabilités, qu'ils savent quels sont les fléaux qui rongent la société et les dangers qui les guettent. On sent aussi dans leurs textes leur besoin d'amour et d'espoir.

Sensibiliser et informer les enfants sur leurs droits, certes. Mais, ces mêmes droits doivent être respectés essentiellement par les adultes. Avez-vous l'impression que ces derniers ont été touchés durant les différentes campagnes et comment ?

La Convention relative aux droits de l'enfant stipule clairement que les enfants ont des droits et que ce sont d'abord les parents qui doivent s'assurer que ces droits sont respectés. L'État ,qui est signataire de cette Convention, a pour sa part la responsabilité de s'assurer que les parents puissent assumer pleinement leur rôle et doit créer des services pour soutenir les familles dans leur tâche. Le droit à la santé, par exemple, suppose que l'État prenne des dispositions pour que les services de santé soient accessibles à tous et que les enfants soient vaccinés. Le droit à la nourriture suppose que les enfants mangent à leur faim mais surtout qu'ils puissent avoir des repas équilibrés. La campagne du Ministère de la santé sur l'interdiction des boissons gazeuses, fritures et autres gonaz en est un bon exemple. Les parents, à leur tou,r doivent comprendre la portée de ce type de politique et surveiller et surtout éduquer leurs enfants. Pendant que nous menons ces campagnes de sensibilisation, il faut rester dans le concret sinon les gens parlent des droits de l'enfant sans vraiment comprendre ce que cela veut dire. D'où la vingtaine de causeries dans toute l'île et les débats qui sont organisés pendant ces 16 jours.

Comment est-ce que l'OCO compte s'y prendre pour interpeller les adultes cette année ?

Nous avons entamé une longue réflexion sur l'éducation parentale qui doit être structurée et continue. La Ministre vient de lancer le projet et j'espère que cela portera ses fruits. Nous avons aussi travaillé avec la MBC pour préparer des émissions de sensibilisation sur des sujets précis en mettant l'accent sur la responsabilité parentale. Nous projetons aussi une formation plus pointue encore de divers corps de métier, en particulier le personnel des écoles qui joue aussi un rôle de premier plan dans la formation de l'enfant.

On a l'impression que cette présente campagne n'a pas la même envergure que les précédentes ! Le programme de la campagne, accordant une place relativement large aux causeries, reste peu convaincant pour une telle activité. Votre opinion.

Vous parlez là de la visibilité au niveau des médias. Je reconnais qu'à ce jour, les médias se sont peu intéressés à la précampagne. Mais attendons la campagne elle-même qui vient tout juste de débuter. Car c'est maintenant qu'on verra le résultat de la campagne qui a été menée auprès des enfants et des ONG.

Quelles sont, actuellement, vos principaux soucis concernant les enfants nécessitant un encadrement spécial ?

Pendant nos discussions avec les responsables de l'éducation sur le problème de la violence à l'école, chacun a admis que certains enfants qui ont des problèmes dans leur environnement familial sont tellement traumatisés qu'ils perturbent la classe et ne peuvent pas s'adapter sans un véritable suivi psychologique. Si la CDU enquête et doit retirer tous ces enfants de leur famille et les placer, ils ne pourront jouir de leur droit à l'éducation. Il n'y a d'ailleurs pas assez de place pour autant d'enfants. Et nous sommes toujours convaincus que la famille doit non seulement être éduquée, mais que certaines familles sont en dysfonctionnement et qu'il faut une thérapie familiale, un accompagnement et une réhabilitation de la famille pour que les enfants y demeurent mais aient des droits de base. Il y a un manque criant d'écoles spécialisées pour les enfants qui ne peuvent être dans le mainstream. Au rythme ou vont les choses avec autant de signalements de cas d'enfants maltraités ou à risque, et d'enfants victimes de toutes sortes de violence, on doit voir plus loin et investir dans la prévention. Je sais que je me répète, mais c'est tellement important si nous voulons une société meilleure et des enfants plus épanouis. Il y va de notre avenir à tous.

L'exploitation et autres abus sexuels des mineurs est une réalité qui, selon les cas rapportés, à la police ou auprès des autres instances, prend de l'ampleur. Comment expliquer cette situation ?

On ne sait pas s'il y a une augmentation des cas ou plus de cas qui sont rapportés. Mais on doit s'en inquiéter. Il y a certes une perte des valeurs, un manque de role models, une accumulation de frustrations de tout genre, une culture de la violence qui s'est développée insensiblement au fil des années. Une politique pluridisciplinaire qui comprend des mesures économiques, sociales, juridiques et qui engage plusieurs ministères et partenaires est indispensable et il faut une coordination semaine après semaine pour s'assurer que les choses avancent. Je pense que l'on doit traiter ce problème comme on traite les grands dossiers économiques. Car sans une population stable, paisible, et heureuse, on ne peut parler de développement car le développement doit être avant tout humain.

Les mineurs victimes de délits sexuels ont besoin d'un encadrement et un suivi appropriés selon les cas. Hormis l'accompagnement psychologique qui est proposé aux victimes, Maurice ne dispose pas de structures adéquates pour la réhabilitation de celles-ci Votre avis sur ce point.

Même le suivi psychologique doit être de longue durée et doit être fait par ceux qui sont compétents pour le faire. Une visite ou deux chez un psy n'apporte rien. J'ose espérer que dans un proche avenir, on verra des développements à ce niveau. Les décideurs doivent faire une réflexion au moment de la présentation du budget. Les ministères sociaux ont des budgets. Mais où ira l'argent ? Pour renforcer les prisons ou pour réhabiliter les victimes et même les auteurs de violence ? Il faudra par exemple évaluer le drop in centre et voir si une seule victime a réussi à obtenir une thérapie qui a des chances de donner des résultats. C'est pour cela que je n'arrête pas de dire qu'il faut constamment évaluer les politiques et les stratégies pour comprendre s'il y a eu l'impact voulu. Car si besoin est, il faut rectifier le tir, réorienter. L'audit social que j'appelle de mes vœux depuis maintenant trois ans, ne semble pas convaincre.

Vous étiez à Rodrigues récemment. Quelles étaient les raisons de votre visite dans l'île ?

Je suis allée à la rencontre du nouveau Chief Commissionner et des commissaires responsables des enfants et de l'éducation. J'ai rencontré et discuté des droits des enfants avec des jeunes de 12 à 15 ans, j'ai sensibilisé des parents, responsables d'ONG, recteurs et enseignants. Nous avons décidé d'un commun accord d'organiser des ateliers de formation plus pointue fin juillet et d'aider nos amis à préparer un carnaval sur les droits des enfants. Le chef Commissaire a souhaité qu'il y ait une recherche sur le terrain pour bien comprendre l'ampleur des différents problèmes des enfants afin de déterminer une politique appropriée. Nous avons promis notre aide pour la préparation du dossier, et la recherche de partenaires pour entreprendre ce travail important pour cette île qui est à une période de transition ou tout est encore possible. J'ai noté un désir des Rodriguais de prendre leur destinée en main malgré le manque de ressources humaines et financières.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 3 juin 2007