o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 27 mai 2007



Faits et effets - Appauvrissement
Humeur - Maman très chère


Faits et effets...

Appauvrissement
Josie Lebrasse


Les travailleurs au bas de l'échelle qui touchent jusqu'à Rs 3 000 ont obtenu Rs 260 de compensation salariale cette année. L'année dernière, ils étaient dans la fourchette de 0 à Rs 2,700 à recevoir une compensation de Rs 135. Sauf que si pour la compensation, le chiffre ne s'est pas multiplié par deux, celui de l'inflation, lui, a plus que doublé, pour passer de 5% à 10,7, un chiffre qui tournera fin juin prochain à 11%. Une inflation à deux chiffres, qui est la résultante d'une politique de suppression brutale des subsides et d'une dépréciation accélérée de la roupie et que l'on n'avait pas enregistrée depuis 17 ans. Cela a un sens, une conséquence directe sur la vie de tous les jours de la population. Lorsqu'on sait ce qu'a été la campagne de l'Alliance sociale sur les prix avant les dernières élections alors que pour l'année 2004, le taux d'inflation n'était que de 3,9%, le plus bas recensé depuis près d'une vingtaine d'années, on peut comprendre que les Mauriciens sont exaspérés

On peut toujours chipoter sur les chiffres, on peut aussi monter un comité sans existence légale avec des nominés politiques des trois côtés de la table et le baptiser tripartite mais il y a une réalité à ne pas perdre de vue, c'est que les Mauriciens peinent à acheter non pas le superflu mais le strict nécessaire. Les pauvres ont vraiment du mal à joindre les deux bouts alors que la classe moyenne a dû revoir son train de vie de manière radicale. Le pain, le lait, le riz, l'huile, les grains secs, le poulet, la farine, tout a augmenté considérablement depuis 21 mois. Et, il vaut mieux ne pas parler de la viande et du poisson, qui sont en passe de devenir des aliments de luxe pour les familles défavorisées, la Perle étant vendue ces jours-ci à Rs 45 le kilo. Imaginez ce que cela représente, tout ça, dans le budget d'une famille de quatre/cinq personnes, comme c'est la tendance à Maurice.

Le front commun des employés du secteur privé de même que les associations des consommateurs ont établi que les prix des produits de consommation de base ont enregistré une hausse de Rs 800 ces derniers six mois, chiffres à l'appui et c'est sur cette augmentation que les syndicats ont réclamé une compensation équivalente. C'est difficile pour ceux au bas de l'échelle salariale, mais ce n'est aussi plus très évident pour la classe moyenne. Ce n'est certainement pas une mesure infaillible mais c'est quand même une indication que la consommation n'est plus ce qu'elle était il y a quelques mois.

C'est Nicolas Merven, directeur de la chaîne de supermarchés Winners, qui le disait récemment dans un entretien à Business Magazine. Bien placé, étant donné la diversité régionale de ses points de vente, il affirmait avoir noté, ici, une baisse de la vente du whisky de 40% depuis juillet 2006 et, là, des acheteurs qui demandent que le poulet frigorifié soit coupé en deux morceaux, certaines familles ne pouvant plus se le payer en entier. Il vaut mieux ne pas parler de la fréquentation des salles de cinéma, encore un luxe, la place étant à Rs 150 ou du restaurant que les Mauriciens désertent de plus en plus au profit des touristes. Il serait d'ailleurs intéressant de voir comment la consommation a évolué ces derniers mois.

Une chose est certaine, c'est que les Mauriciens se sont considérablement appauvris depuis juillet 2005. Il y a tellement de signes qui sont là pour nous le rappeler constamment. Le gouvernement se fait fort d'avoir payé à 100% les frais d'examen de 8 000 étudiants prenant part aux examens du SC et du HSC. Ce chiffre doit être interprété d'une tout autre manière. Le critère étant que les 100% s'appliquent aux familles dont les revenus ne dépassent pas Rs 7 500 par mois, cela veut dire que sur un total de 19 000 étudiants inscrits pour le concours de 2007, presque la moitié vient de familles pauvres. Ne parlons pas des ménages qui touchent Rs 10,000, pour la plupart, privés de la subvention à 100% et ceux de Rs 15 000, qui, comme la première fourchette évoquée, n'a obtenu que 25%.

Il y a d'autres signes encore. Aujourd'hui, dans n'importe quelle artère de la capitale mais aussi d'autres agglomérations tant des villes que des grands villages, on retrouve des gens qui, tant bien que mal, essayent de gagner leur vie dans la rue. Un phénomène exponentiel comme on ne l'avait pas vu depuis des lustres. On vend des brèdes pratiquement à même le sol et, ce, sous la fenêtre du bureau du Premier ministre au bâtiment du Trésor.

À quelques mètres du marché de Port Louis, il y a d'autres bazars sur les trottoirs du quartier chinois où l'on retrouve de tout, fruits, pomme de terre, queue d'ail et gingembre que les planteurs préfèrent écouler directement pour avoir une subsistance. Dans le quartier des affaires, plus près de la Rue St Georges, ce n'est pas les cireurs de chaussure d'autrefois que l'on trouve mais des cordonniers qui ont installé leur matériel sur une boîte en carton au soin de la rue offrant leurs services aux passants.

C'est bien de parler de réforme, de demander aux Mauriciens d'être patients et d'attendre pour récolter ce qu'ils ont semé. Pour l'heure, ce qu'ils savent, c'est que la vie est difficile pour beaucoup et la survie à peine supportable pour certains. On parle de solidarité et on impose des sacrifices à la population. Mais ce n'est certainement pas au niveau des coûteux déplacements ministériels que cela se vérifie. En 21 mois, 184 missions pour plus de la moitié parfaitement inutile et non justifiées. C'est, paraît-il, cela, l'exemple qui vient d'en haut…




Humeur

Maman très chère
Jean-Claude Antoine


Si Tino Rossi revenait sur terre en ce dernier dimanche de Mai, il devrait modifier les paroles d'une de ses célèbres chansons. Avec le déferlement publicitaire autour de la Fête des mères, on ne peut plus chanter à sa mère:

tu es pour moi la plus belle du monde.

En 2007, il faudrait remplacer ce refrain par:

tu es pour les commerçants la plus chère du monde

Parce qu'avec ce qui se passe désormais pour et autour de la fête des mères, je crois que les commerçants aiment plus la mère - et surtout sa fête - que ses propres enfants. Elle leur est vraiment "chère". Dans tous les sens du mot. Autrefois, le plus beau cadeau qu'un enfant pouvait faire à sa maman était de lui offrir un petit quelque chose qu'il avait lui-même dessiné, fabriqué ou cueilli. C'est ainsi que des plantations entières de fleurs ont été dévastées par des petites mains malhabiles, des tonnes de papiers barbouillés et des dizaines de poésies massacrées. Le tout se terminant par un baiser mouillé qui faisait venir une larme d'émotion à l'œil maternel. C'était simple, vrai. Sans papier cadeau, ruban doré ou étiquette griffée mais touchant et surtout sincère. Le baiser est resté, mais il est aujourd'hui moins mouillé, plus sonore et obligatoirement accompagné d'une panoplie de produits exposés en promotions, soldes et autres braderies proposées cash avec discount ou by installments selon les conditions des règlements sur le higher purchase. Depuis trois semaines, un mois, on ne peut pas ouvrir un journal, allumer une radio ou passer devant un magasin sans se faire proposer LE produit qu'il faut absolument offrir à sa génitrice pour la Fête des mères. La mère ne sert que de prête-nom à une des plus grandes opérations commerciales de l'année qui est en passe de dépasser Noël en termes de volume d'achat. À ce sujet, il faudrait que Tino Rossi revoie également les paroles d'un autre grand succès: Petit papa Noël. Avec le volume et le poids des cadeaux proposés en vente et les promotions, on ne peut parler de petits souliers pour contenir les cadeaux de Noël. Il faudrait carrément parler de grosses godasses. Pour ne pas dire de meubles pour chaussures.

Et puis la Fête des mères - comme Noël et toutes les autres fêtes - est passée d'un amour filial simplement exprimé à l'ostentation. Plus que pour elle, il faut que le cadeau soit imposant - et le prix consistant - pour éviter les petites phrases du genre: c'est tout ce que tu lui as offert Sous- entendu, c'est tout ce qu'elle vaut pour toi. Dans notre société où tout est négocié, monnayé, il faut que l'ampleur de l'amour soit mesurable, plus à travers des espèces sonnantes et trébuchantes que par un geste, une attention, une marque de sincérité. De toutes les façons, ça sert à quoi la sincérité et ça coûte combien, hein ? J'ai connu un père de famille qui offrait à chaque fête un cadeau utile à sa femme et ses enfants. C'est ainsi qu'en quelques années, la famille a été pourvue d'un frigidaire, d'un rice cooker, d'une télé couleur qui faisait plus la joie du père de famille que ceux à qui ils étaient offerts. C'est ce même principe qui est aujourd'hui appliqué pour la Fête des mères. Puisqu'il est reconnu - par qui et depuis quand ? - que le plus beau cadeau qu'on puisse faire à une mère, c'est de voir sa famille heureuse, il faut lui offrir des cadeaux qui feront plaisir à l'ensemble de la maisonnée. Depuis que l'on a vendu l'idée que le bonheur de la mère se satisfait du bien-être de ses enfants, les commerçants ont fait la liste de tout ce qui peut faire plaisir à une maman pour sa fête. C'est-à-dire tout ce qui peut être vendu. En feuilletant ces catalogues en couleurs qui remplissent nos journaux, on se rend compte que le bonheur d'une mère ne saurait être complet sans, je choisis au hasard et chez différents fournisseurs, pour ne pas faire de jaloux:

- un téléviseur plasma de 42 pouces

- une DVD home theatre system

- une gamme de produits électroniques

- un ordinateur portable avec ADSL intégré

- un téléphone avec caméra

- un appareil photo digital sans téléphone

- un assortiment de vins et d'alcools

- des ameublements en cuir, en simili, en vinyl et en velours

- Des séjours à l'hôtel pour toute la famille

Et bien sûr toutes les viandes et autres chairs que la maman fera cuire pour le plaisir de sa famille ce qui, on vous l'a suffisamment dit, est la seule récompense qu'elle attend en général de la vie, plus particulièrement le jour de la Fête des mères. Le tout évidemment offert en prix soldés VAT incluse.

S'il y a un grand oublié pendant la Fêtes des mères c'est bien le malheureux père. C'est sans doute le seul jour de l'année où tout le monde feint de croire que ses enfants légitimes sont nés par l'opération du St-Esprit. Ce rejet repose sur le constat suivant: comme l'amour pour le père n'est pas aussi lucratif que celui pour la mère, on laisse le géniteur de côté. On ne fait appel à lui que pour une seule chose au cours de cette période bénie par les commerçants: qu'il paie le cadeau choisi et offert par ses enfants à sa femme.

Autrefois, on offrait aux mamans une simple fleur cueillie avec tout l'amour du monde. Aujourd'hui, on offre de gros cadeaux payés par installements. C'est ça la modernité: désormais tout se vend à petits prix. Même l'amour des enfants pour leur mère.





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 27 mai 2007