o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 13 mai 2007



Faits et effets - Assez le feu…
Humeur - Les menaces de Navin Ramgoolam
Interrogations - Derrière la vitrine


Faits et effets...

Assez le feu…
Josie Lebrasse


Jacques de Navacelle n'a jamais eu sa langue dans sa poche. Contrairement à certains capons du secteur privé lorsqu'ils ne sont pas carrément des cireurs de pompe professionnels, il ne s'est jamais privé de dire ce qu'il pense. Avant que Navin Ramgoolam ne revienne aux affaires, il a été le directeur de la Barclays mais aussi le président de Transparency Mauritius et il ne s'est pas gêné pour dénoncer la corruption. On se souvient même d'une de ses interviews sur la corruption accordées à Week-End qui a été allégrement reprise par Navin Ramgoolam à l'Assemblée nationale parce que cela alimentait ses critiques contre le gouvernement MSM/MMM.

Tout comme lui, il arrivait à d'autres porte-parole du secteur privé de faire entendre leur voix. On a, ici, en mémoire les critiques régulières formulées par Gilbert Espitalier-Noël contre l'ancien gouvernement, accusé de ne pas aller assez vite avec les réformes ou de celles de Danielle Wong de la MEPZA qui exigeait que les autorités fassent plus pour la zone franche alors que plus rien ne pouvait retenir ici des entreprises hongkongaises à l'approche de la fin de l'accord multifibre. Il y a eu des réactions indignées et des mises au point faites dans les réunions entre le gouvernement et le secteur privé mais jamais sur le ton que celui que le Premier ministre a choisi vendredi dernier. Que les James Burty David et autres Nita Deerpalsing sortent leurs slogans préférés, lourds d'arrière-pensées, cela commence à faire partie du folklore, mais qu'un chef de gouvernement utilise la menace à l'encontre d'un porte-parole du secteur privé n'est pas correct.

Qu'a dit Jacques de Navacelle jeudi au nom du secteur privé ? Ce que la presse dénonce depuis quelque temps déjà et que d'autres poltrons chuchotent en privé. Depuis le budget de la rupture, accueilli avec un enthousiasme rarement vu chez des opérateurs économiques, au point où la menace de démission de Rama Sithanen, l'homme qui symbolise cette fameuse "rupture", avait été perçue comme un drame personnel pour les représentants les plus en vue du secteur privé, il y a eu des zigzags et des contradictions dans lesquelles plus personne ne se retrouve. Entre le libéralisme proclamé du budget et les atermoiements, louvoiements et autres renoncements enregistrés, il y a de quoi se perdre.

Jacques de Navacelle a dit que le gouvernement s'ingérait trop dans les affaires du privé et que cela s'est traduit par des fermetures, des licenciements, des pénuries et du marché noir pour certaines commodités. Mais c'est la stricte vérité. Qu'a-t-il dit encore au nom du secteur privé, ceci qu'il n'y a pas de leçon à prendre de l'Etat qui est connu pour son "inefficience, son absence de méritocratie, sa corruption et son communalisme". Il a aussi parlé de ce Competition Bill qui tarde à venir et que le Premier ministre a évoqué vendredi comme d'un bâton qu'il tapera sur la tête du secteur privé. On est en plein délire !

Les commentaires de Jacques de Navacelle ne sont pas exagérés. De la position où il parle, le porte-parole du privé doit être bien placé pour parler de certaines choses. Il y a eu des événements récents qui accréditent la thèse d'une entreprise délibérée du gouvernement pour faire disparaître un certain capitalisme historique local au profit de ses propres amis et des étrangers dans des conditions qui ne sont pas toujours transparentes. En ce jeudi de dénonciation du porte-parole du JEC, il y avait deux inaugurations qui sont tout un symbole, l'université de la famille Jeetah sur les "terres infâmes d'Illovo", à Ébène, et la nouvelle unité de Samlo Koyenco des frères Gowressoo.

Le Premier ministre peut et doit répondre au secteur privé mais pas sur le ton qui a été le sien vendredi. Cela peut sans doute exciter ses troupes et ses agents, mais c'est un très mauvais signal envoyé à la communauté des affaires, ici même comme à l'étranger. Alors que le maître mot en ce moment est l'investissement. Aux arguments du secteur privé, il y avait des arguments à opposer et non des "grat lédo maler" et autres références à la "colonie" qui ne laissent aucun doute sur l'état d'esprit de celui qui les a proférés. Le Premier ministre sort régulièrement ses menaces, tantôt contre les radios, tantôt contre la presse. Il devrait se montrer moins nerveux. Après sa subite montée d'adrénaline à l'Assemblée nationale, le 24 avril, son intervention publique diffusée sur toutes les radios le 1er mai, qui fut un morceau d'anthologie d'insultes personnelles, il devrait impérativement se calmer. Toute autre option ne ferait que crisper davantage la situation.

Une chose est sûre, c'est que nous ne réussirons pas s'il y a un gouvernement qui déclare en même temps la guerre aux syndicats et au secteur prive. Assez le feu sur tous les fronts. Il faut une île Maurice apaisée, un pays libéré de tensions permanentes et de nervosité à fleur de peau qui risque d'enflammer ce pays. Il vaut mieux finalement avoir ces fameux comités tant décriés avant 2005 qui permettaient aux parties confrontées à un problème de se retrouver autour d'une table, de discuter et de trouver des solutions. Il vaut mieux prévenir que guérir, dit l'adage. C'est lorsque cela avait été érigé en méthode de gouvernement que le pays a pu respirer. Ceux qui ont choisi la provocation permanente, l'insulte, les attaques personnelles ne devraient pas s'étonner que les gens réagissent sur le même ton. D'escalade en escalade, on finit par prendre un chemin de non retour…




Humeur

Les menaces de Navin Ramgoolam
Jean-Claude Antoine


La tendance observée ces dernières semaines se confirme. Confrontés aux résultats d'un premier Mai, qui a été beaucoup moins triomphant que ne le prétendent ses laudateurs patentés; au dernier sondage dont les chiffres montrent que le taux d'insatisfaction augmente et au mécontentement qui monte de plus en plus de la rue suite aux mauvaises décisions et aux hausses de prix, le Premier ministre a décidé de contre-attaquer. Plus précisément de trouver un bouc émissaire pour faire diversion. Pour ne pas changer, il a été puisé dans l'arsenal des attaques à être utilisées en campagne électorale quand on fait plus appel à l'émotion qu'à la raison et que l'on ranime le culte des ancêtres opposant les maîtres aux esclaves, les coolies aux colons. À chaque fois que Navin Ramgoolam se trouve en difficulté ou que sa façon de gouverner - ou de ne le faire - est mise en question, il endosse la tenue du descendant de coolie attaqué par les descendants des méchants colons. Il l'a fait une fois de plus vendredi pour répondre aux critiques formulées la veille en conférence de presse par Jacques de Navacelle président du Joint Economic Council, organisme regroupant les entreprises du secteur privé. Qu'a donc déclaré le président du JEC pour provoquer la colère du Premier ministre ? Tout simplement ce que disent de plus en plus fort les entrepreneurs mauriciens fatigués de se taire en espérant des jours meilleurs qui ne viennent pas et qui constatent que contrairement à ce que beaucoup avaient cru, le style de gouvernement de Navin Ramgoolam est le même que durant la période 1995/2000. C'est-à-dire que les décisions urgentes ne sont pas prises ou sont souvent renvoyées aux calendes grecques sans aucune justification sinon le bon plaisir du prince. Que des arrangements dûment négociés peuvent être remis en question et de nouvelles conditions y sont ajoutées après coup. Comme les 1500 arpents de terres contre la fermeture de trois usines. Que pour certains ministres, libéralisation et contrôle de prix veut dire la même chose. Qu'une entreprise a été poussée au dépôt de bilan faute de mesures qui ont été prises quelques jours après sa fermeture au profit d'un groupe étranger et au prix d'une pénurie. Qu'une autre va fermer faute d'une autorisation gouvernementale qu'elle est techniquement la seule à pouvoir obtenir. Des situations dénoncées depuis des semaines dans la presse qui souligne, comme l'a fait le président du Joint Economic Council "l'incohérence et l'imprévisibilité" de la politique gouvernementale, surtout dans le secteur économique.

Au lieu de répondre point par point et d'expliquer les raisons économiques qui ont poussé son gouvernement à prendre une décision - ou, plus souvent, à ne pas le faire - Navin Ramgoolam a choisi, comme d'habitude, d'ignorer le message pour critiquer et dénigrer le messager. Jacques de Navacelle a l'habitude de le critiquer et l'a fait - a osé le faire - même quand il était dans l'opposition répond-t-il. Le Premier ministre demande au président du JEC de "aire bien attention." En ajoutant, que la JEC n'avait pas critiqué l'ancien gouvernent - sous-entendu l'ancien Premier ministre pour des raisons évidentes. Pour ceux qui n'auraient pas compris le sous-entendu reposant sur la pigmentation - d'autres auraient dit le cousinage -, Navin Ramgoolam précisera plus loin que Maurice n'est plus une colonie. En ajoutant à l'adresse du président du JEC "mo espéré ki li rappel sa." Pour quelle raison le président du JEC devrait-il se rappeler que Maurice n'est pas une colonie ? Tout simplement parce qu'en osant critiquer "les incohérences" et "les discours démagogiques" du gouvernement de Navin Ramgoolam, il se comporte comme un colon. Le ton du Premier ministre devient ensuite carrément menaçant. Interrogé sur le refus du secteur sucrier de donner 1500 arpents au gouvernement dans le cadre de la centralisation, le Premier ministre déclare "nou va guette pli divan" avant de terminer en citant un proverbe local "ena en koze ki dire pas gratte lédos malheur, en grand koze ça." Dans sa réplique, le Premier ministre n'a répondu à aucune des critiques faites par le président de la JEC au nom du secteur privé. Il s'est contenté de s'en prendre à celui qui osait critiquer le gouvernement qu'il dirige en lui demandant de "faire bien attention" et de ne pas "gratte ledos malheur." C'est ça le style de gestion ramgoolamien: répondre à la critique, surtout quand elle est justifiée, sur les manquements de son gouvernement par des menaces à peine voilées.

Le ton de ces menaces à choqué si l'on en juge par les nombreuses réactions enregistrées après la diffusion des propos du Premier ministre sur les ondes. La question est de savoir si ces menaces vont pousser le secteur privé à rentrer dans sa coquille ou se mettre debout pour continuer ce que le président vient de commencer à faire: défendre ses droits.




Interrogations

Derrière la vitrine
Shenaz Patel


Sommes-nous destinés à devenir une vitrine ? Et une vitrine qui montrerait quoi ? Cette question revient cette semaine alors que l'actualité nous ramène, une fois encore, à l'accent de plus en plus touristique que le gouvernement mauricien continue à mettre sur notre développement. Pour ne pas dire notre survie.

Nous apprenons ainsi, cette fois, la décision de l'Empowerment Programme de lancer le premier "village touristique" de l'île, qui aura pour cadre Belle Mare, à proximité du Waterpark.

Ce, selon la décision annoncée dans le Budget 2006-2007.

Cette structure, nous dit-on, a pour but de mettre à la disposition des Petites et Moyennes Entreprises des espaces (stands, restaurants, etc.), qui leur permettraient d'écouler leur production auprès de la clientèle touristique qui fréquente l'île. Belle Mare serait ainsi le premier d'une série de cinq villages touristiques qui mettrait l'accent sur l'artisanat et la cuisine locale.

L'idée, en soi, n'est pas inintéressante. À l'heure où le développement du secteur dit informel s'impose de plus en plus comme une nécessité face au repli des secteurs jusque-là porteurs, il est sans nul doute capital d'encourager l'entreprenariat. Et le secteur touristique offre un marché privilégié et encore largement inexploité alors que de nombreux "souvenirs" proposés aux touristes dans diverses boutiques de l'île ne sont en fait que des produits importés de Bali, de Thaïlande ou de Chine.

Reste à savoir ce que nous avons à proposer dans ces vitrines. En regardant les produits de l'artisanat mauricien, force est de constater que la montée en gamme est lente. Que beaucoup d'efforts restent à faire au niveau de la mise en valeur de produits dont la seule "authenticité" ne suffit pas. Proposer, de village en village, les mêmes pots d'achards, les mêmes paniers tressés et les mêmes figurines de dodos dodus ne nous mènera pas très loin.

Être entrepreneur nécessite non seulement la volonté de créer et d'innover mais, surtout, la capacité de le faire. À l'heure d'un système scolaire qui impose l'attitude passive de l'apprentissage par cœur, à l'heure où l'on parle de plus en plus d'une université qui se consacrerait à former "non des académiciens mais des professionnels" (!), à l'heure où nous abdiquons de plus en plus notre potentiel d'île pensante et créatrice au profit d'une fonctionnalité certes nécessaire mais indûment étriquée, il serait sans doute urgent, avant d'ouvrir des vitrines, de travailler à ce que nous nous donnons les moyens d'y mettre. Et de se dire que ce n'est pas en réprimant l'esprit créatif comme nous le faisons aujourd'hui en lui refusant tout moyen d'épanouissement, que nous parviendrons à donner le sentiment d'être capables d'offrir autre chose que du factice…

Derrière la vitrine, la réalité mauricienne est aussi celle d'une population physiquement malade. Au vu des tristes records mondiaux que nous approchons ou détenons en termes de prévalence du diabète, de l'hypertension et de maladies cardio-vasculaires, il est plus que jamais urgent que nous encouragions notre population à penser à sa santé.

C'est dire si les services y relatifs doivent s'efforcer de rester accessibles, et être en mesure d'inspirer la confiance nécessaire pour encourager le plus grand nombre à y avoir recours. Nous en sommes loin.

En abolissant, dans le dernier budget, les déductions fiscales auxquelles donnait droit la souscription à un plan d'assurance médicale, le gouvernement a provoqué un net recul du nombre de personnes disposées à souscrire ce type d'assurances. Ce qui contraint donc un plus grand nombre, face à l'augmentation du coût des soins dans le privé, à se tourner vers un service hospitalier public déjà débordé.

C'est dire si la récente découverte de l'insuffisance des médicaments délivrés dans nos hôpitaux est grave. D'autant qu'il est justement question du traitement d'affections potentiellement mortelles, comme le diabète et l'hypertension. Quand des médecins décident de demander une enquête après avoir constaté des détériorations étonnantes de l'état de santé d'un certain nombre de patients pourtant suivis, quand cette enquête débouche sur des analyses menées par un laboratoire sud-africain qui conclut que pas moins de quatre médicaments couramment administrés dans nos hôpitaux l'ont été, au cours de ces derniers mois, dans des dénominations inférieures à celles mentionnées sur leur emballage, alors la réaction aurait dû être en conséquence de la gravité de l'affaire. Car cela revient à dire que l'on a donné à des milliers des patients des doses médicamenteuses inférieures à celles dont ils ont besoin et que l'on croyait être en train de leur donner. Cela revient à dire que notre service public de santé a contribué à aggraver l'état de malades qu'il était censé soigner. Faire, de toute urgence, un état des lieux, rappeler tous les patients qui ont reçu, pour plusieurs mois, des médicaments venant de ces stocks: c'est ce qu'il aurait fallu immédiatement entreprendre. Au lieu de cela, on tergiverse, on se perd dans les nuances et les détails, on se renvoie la balle. Sans se dire que le coût de la confiance se paiera peut-être demain en milliers de patients qui, faute d'argent pour avoir recours au privé, préféreront laisser se dégrader leur état de santé parce qu'aller à l'hôpital public ne serait plus perçu que comme une assurance de mourir plus vite…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 13 mai 2007