Médecin légiste de la police depuis vingt-cinq ans,
le Dr Satish Boolell est un habitué du crime. C'est à
ce titre que nous sommes allés l'interroger sur son analyse
de l'"évolution" de la criminalité à
Maurice. Dans le deuxième volet de cette interview, le
Dr Boolell, qui a occupé le poste de président du
Mauritius Council of Social Service (MACOSS), s'est penché
sur l'aspect social de la question et proposé certaines
solutions.
Dr Satish Boolell, on constate depuis peu une drôle "d'évolution"
de la criminalité à Maurice. Les criminels sont,
de plus en plus, d'une violence qui sidère : on tue puis
on écrase le cadavre avec une voiture ; on tue puis on
enterre le cadavre dans sa propre cour ; on viole des tout petits
enfants ou on égorge une victime pour boire son sang. Vous
qui, en tant que médecin légiste, êtes confronté
quotidiennement au crime, comment interprétez-vous cette
"évolution" vers la barbarie ?
Il y a quelques années de cela, le crime à Maurice
était surtout d'ordre passionnel, généralement
lié à l'amour et à l'infidélité.
Le crime n'était pas excusable, mais on pouvait quelque
part l'expliquer par rapport à la jalousie. Le criminel
était arrêté par la police, passait rapidement
aux aveux, condamné par une cour de justice à une
longue peine de prison et exprimait ses regrets. On respectait
et on redoutait les institutions chargées de réprimer
les criminels. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Quelles sont les caractéristiques du crime "moderne"
à l'île Maurice ?
Aujourd'hui, la majorité des crimes se situent dans les
régions rurales à forte prédominance asiatique
par rapport aux faubourgs des villes habités par la population
générale. Les crimes des faubourgs sont plutôt
liés à des problèmes de drogue, de violence
directe, mais généralement sans préméditation
ou planification. Il est de plus évident que le crime rural
diffère du crime urbain. Ce changement est intervenu au
cours des dix dernières années. Il ne faut pas négliger
l'influence des traiteurs dans la société mauricienne
et le comportement des gens. Nous Mauriciens fréquentons
tous les dieux, mais également les traiteurs pour discrètement
faire "barré", faire "guetté",
faire "batte carte". Et ces pratiques ne
concernent pas que les gens du peuple. Vous seriez étonné
de voir le nombre de gens dits respectables qui fréquentent
les "cabinets" des docteurs sans souliers.
Mais est-ce que la fréquentation de ceux qui savent
"guetté" et savent "barrer" ne concerne
pas les Mauriciens d'un certain âge ?
Détrompez-vous. Il y a beaucoup plus de jeunes - et mêmes
des professionnels - âgés de trente ans qui font
appel aux traiteurs.
Comment expliquez-vous que malgré la modernité,
Internet et le reste, le Mauricien puisse encore croire dans les
religions parallèles ?
C'est un problème d'éducation. Nous apprenons à
l'école les matières nécessaires pour passer
les examens, mais nous n'apprenons plus les valeurs du bien et
du mal, de ce qui est autorité et de ce qui est interdit
dans toutes les religions qui sont pratiquées à
Maurice. Le Mauricien qui n'est pas sûr de lui a besoin
de se rassurer, ce que savent très bien faire les longanistes
et autres traiteurs. Nous sommes, en raison de notre système
d'éducation, une société d'imitateurs qui
fait ce qu'on lui dit de faire sans chercher à connaître
le comment du pourquoi des choses. Savez-vous que la plupart des
criminels mauriciens sont des pratiquants d'une religion et croient
en dieu ? Sans vouloir donner des leçons, je crois que
les religieux mauriciens devraient revoir leur mission statement
envers leurs "mandants" pour leur faire rejeter certaines
pratiques religieuses douteuses, parallèles à la
religion.
Vous êtes en train de lier crimes et sorcellerie.
Maurice est un terrain de prédilection pour les nouvelles
religions et sectes parce que le Mauricien ne demande qu'à
croire. Il croit mal et accepte tout ce qu'on lui fait avaler
sans jamais rien remettre en question. Il est assez naïf
pour croire dans des rituels qui sont souvent de nature symbolique
et les met en pratique. C'est ainsi qu'on arrache les ongles ou
qu'on tranche des gorges pour recueillir le sang. Oui, il existe
souvent un lien entre crime et sorcellerie à Maurice, comme
l'actualité de ces derniers mois l'a démontré.
Ce genre de crime n'est même pas condamné par les
autorités religieuses. Il me semble qu'il existe une forme
de balkanisation dans le crime.
C'est-à-dire ?
C'est-à-dire que les leaders religieux ne peuvent pas ou
n'osent pas condamner un meurtre atroce commis par quelqu'un d'une
autre religion pour éviter que le problème ne prenne
une dimension communale. On commence à avoir la réaction
suivante : ce crime concerne cette communauté, pas la mienne,
laissons donc ce groupe et cette religion se débrouiller,
ce n'est pas mon affaire. Je n'hésite pas à le dire
; le communalisme est entré jusque dans le crime. Il est
plus facile de mettre à l'index la prétendue inefficacité
de la police...
... qui est souvent vraie....
... c'est vous qui le dites... que de dénoncer un crime
atroce pour ne pas être accusé de communalisme. Nous
refusons de condamner publiquement des crimes à la limite
de la sorcellerie pratiqués par quelqu'un appartenant à
une communauté autre que la nôtre.
Il a été dit que le dernier crime au cours duquel
du sang a été puisé du corps de la victime
a été inspiré de rituels destinés
à l'adoration de la déesse Kali...
Je ne suis pas une autorité religieuse hindoue, mais j'ai
noté qu'on utilise de plus en plus souvent le nom de la
déesse Kali comme paravent dans certains crimes. Je suis
allé faire des recherches pour comprendre comment certains
en sont arrivés à cette "explication."
Je ne connais aucune religion qui demande à ses adeptes
de tuer leur voisin pour boire leur sang. C'est une interprétation
libre du combat que mène la déesse contre les forces
du mal. Ce qui me choque c'est qu'aucune autorité religieuse
hindoue n'est venue officiellement condamner ce meurtre supposé
rituel. Je crois qu'on peut parler dans ce cas de silence complaisant
ou complice.
Mais tous les crimes commis à Maurice ne sont pas liés
à des pratiques de sorcellerie ?
Non. Il faut aussi souligner que bien souvent les crimes commis
à Maurice concernent la proximité familiale. Le
meurtrier connaissait bien sa victime ou était un de ses
parents. L'actualité récente nous a fait découvrir
un jeune homme tuant sa copine dans un temple ; un fils tuant
sa mère l'enterre dans sa cour et plante un manguier sur
sa tombe ; un frère tue sa sur ; un homme tue sa
femme et l'enterre ; un neveu se débarrasse de sa tante
; un père qui tue son fils. Tout cela démontre la
profonde érosion, ou carrément la disparition, des
valeurs familiales. J'aimerais aussi souligner que très
peu de coupables de crimes de famille expriment des remords, des
regrets et veulent faire pénitence pour essayer de se faire
pardonner.
Justement, vous avez parlé précédemment
des conversations que vous avez eues avec des meurtriers qui disaient
être croyants et pratiquants. Est-ce que lors de ces conversations
ils vous ont donné le sentiment d'avoir conscience de l'horreur
de leurs actes ?
Je crois qu'ils ont conscience de ce qu'ils ont fait mais, au
lieu de remords, ils sont surtout à la recherche de solutions
pour échapper à la sentence. Ils essayent de jouer
à la folie ou de trouver des excuses, par exemple, la brutalité
policière alléguée...
... et parfois prouvée...
... c'est encore vous qui le dites... pour essayer de s'en sortir.
Au lieu de regretter l'acte, ils réfléchissent aux
moyens d'échapper à la condamnation. Le cynisme
des remarques faites par certains inculpés de crime de
sang familial fait peur.
Est-ce qu'il y a plus de crimes aujourd'hui qu'autrefois ou
est-ce que c'est la publicité qui les entoure à
travers la presse qui donne cette impression de grosse augmentation
?
Il ne s'agit pas de publicité mais de banalisation. Le
crime a été banalisé à Maurice. Nous
ne sommes plus choqués puisque nous passons d'un crime
à un autre sans avoir le temps de réfléchir.
Autrefois, il n'y avait pas autant de crimes et surtout moins
de publicité autour.
Sans défendre qui que ce soit, est-ce que ce n'est pas
l'appétit du public mauricien pour les détails sanglants
qui a provoqué cette banalisation du crime ?
Sans attaquer qui que ce soit, disons que les médias ont
créé la demande et, comme le Mauricien y a pris
goût il en redemande. Je connais des gens qui me disent
qu'ils adorent lire les faits divers sanglants. Mais il ne faut
pas oublier par ailleurs que le crime fait vendre certains journaux
et écouter certaines radios. Avec la banalisation des crimes,
les normes ont changé, et ce qui était hier condamnable
est aujourd'hui acceptable et il existe également un effet
d'épidémie. Et puis, il faut reconnaître que
le Mauricien n'a plus peur des institutions de répression
et se dit qu'avec un bon avocat il peut présenter une bonne
défense.
Vous êtes de ceux qui pensent que la presse, la télévision
et le cinéma, surtout celui de Bollywood, ont eu une influence
sur l'augmentation des crimes ?
Je ne le crois pas.
Mais d'où vient alors ce besoin de violence de plus
en plus forte ?
Du fait que nous sommes un pays sans repères qui se cherche.
Nous sommes sortis de la période coloniale ou la prison
faisait peur pour une mauricianisation des services où
tout le monde connaît tout le monde et chacun pé
rode so boutte ou son "quota" et personne n'a peur
de rien. Je ne dis pas qu'il faudrait avoir peur des institutions,
mais qu'il faudrait qu'elles soient respectées.
Dans cette montée de violence, les enfants sont de plus
en plus pris pour cible...
En tant que médecin légiste et malgré mes
25 ans de carrière, j'ai toujours énormément
de mal à faire l'autopsie d'un enfant violenté.
Comme les vieux, l'enfant est souvent une victime idéale
pour les crimes à Maurice, surtout dans les situations
de pauvreté. Tous les crimes sur des enfants sont inacceptables
et condamnables et leurs auteurs ont besoin non seulement d'être
condamnés, mais d'être médicalement suivis
pour protéger la société. Sans justifier
qui que ce soit, je voudrais signaler qu'il y a quand même
des cas qui posent problèmes. Comme celui d'une femme de
prisonnier rejetée par ses parents, obligée de mendier
pour nourrir son bébé et qui, un jour, désespérée,
a tué son enfant. Je voudrais juste signaler que nous n'avons
pas les structures d'accueil nécessaires pour traiter ce
genre de cas. J'aimerais aussi souligner que les enfants sont
souvent victimes d'un drame familial en chaîne dans les
milieux défavorisés. Leurs parents se sont mariés
ou ont commencé à vivre ensemble très jeunes,
sans aucune préparation à la vie de couple ou de
parents. Tant que tous les deux travaillent ça va, ils
ont de quoi vivre ensemble et s'amuser. Mais l'arrivée,
souvent imprévue, d'un enfant vient détruire l'équilibre
et les aspirations du couple. Au lieu de deux salaires, il n'en
reste plus qu'un parce que dans la zone franche le concept de
maternity leave n'existe pas. La vie devient difficile
et le bébé est celui qui vient bouleverser la vie
du couple. On lui fait payer cela, il devient l'objet de violences
et de vengeance, un battered child. Parfois, l'exaspération
et le mal-vivre finissent par pousser les parents trop loin. Je
ne dis pas qu'il faut sympathiser avec ces parents, mais il faut
essayer de comprendre le contexte dans lequel ils doivent vivre.
Vous êtes en train de décrire une société
mauricienne qui génère la violence ?
Je fais cette description non seulement en tant que médecin
légiste, mais également en tant que travailleur
social. C'est après dix ans dans cette sphère que
je commence à identifier l'ampleur du problème.
Avez-vous des solutions à proposer ?
Il faut d'abord accepter de reconnaître l'existence du problème,
ce qui n'est pas toujours le cas. Il existe des problèmes
de pauvreté dans la population des faubourgs de ville.
Le manque de logement crée la promiscuité avec toutes
ses conséquences. Il faudrait identifier ces zones de pauvreté
et lancer des programmes de discrimination positive pour permettre
à ceux qui les habitent de sentir qu'ils sont pris en compte
par la société, qu'ils font partie du développement
du pays.
La pauvreté existe aussi à la campagne Satish
Boolell.
Mais absolument. Il faut se pencher sur toutes les zones de pauvreté,
qu'elles soient urbaines ou rurales, et intégrer leurs
habitants dans le processus du développement. Le principal
problème du pays est celui de notre système éducatif
qui produit des diplômés qui ne sont pas forcément
de bons citoyens pouvant aider à faire progresser le pays
sur tous les fronts.
Le constat que vous avez fait de la société mauricienne
n'est pas brillant : le système d'éducation apprend
à avoir des diplômes pas à devenir de bons
citoyens ; la loi n'est pas respectée tout comme les institutions...
Il est temps que Maurice ouvre ses yeux et se regarde tel qu'elle
est. Le problème est que nous ne voulons pas nous voir
tels que nous sommes en réalité et préférons
croire que nous sommes le nombril du monde, l'exemple même
de la coexistence pacifique. Nous aimons nous admirer et nous
flatter et refusons de voir les problèmes. Les maladies
de société qui nous affligent sont passées
ailleurs dans le monde depuis quelques années déjà.
Il faut arrêter de dire que cela ne nous arrivera pas et
nous préparer en conséquence pour les autres maladies
sociales qui vont nous attaquer plus tard. On me dit toujours
que pour régler les problèmes sociaux du pays il
faut introduire des cours de moralité et de human values
dans les institutions scolaires. Il faut le faire mais en
adaptant ces cours au langage et aux techniques du jour. Il faut
également ouvrir des écoles de parents pour tous
ceux qui veulent se marier ou vivre ensemble afin qu'ils soient
préparés à la vie de couple et de futurs
parents. Pour qu'ils ne se retrouvent pas dans les situations
extrêmes dont je vous ai déjà parlé
précédemment. Il faut également prévoir
un dossier médical prénuptial établissant
que les futurs conjoints n'ont pas de maladie. Ce n'est absolument
pas une atteinte à la vie privée, comme certains
pourraient le dire, mais un moyen moderne de contrôle de
santé et de prévention de certaines épidémies.
Il faudrait aussi avoir des facilités de councelling
après les heures de bureau et non pas de 9 à 4 heures
comme c'est le cas actuellement. Je reviens à cette maman
qui a tué son enfant et qui est en prison. Je ne l'exonère
pas, mais je dis simplement qu'il faut comprendre que toutes les
portes se sont fermées devant elle et quand on n'a aucun
espoir, aucun soutien et rien à perdre, on peut faire n'importe
quoi. C'est ce qu'elle a fait.
Vous avez été pendant plusieurs années
président du MACOSC. Est-ce que la multiplication d'ONG
et d'associations mauriciennes sert vraiment à solutionner
les problèmes sociaux ?
Non. L'expérience que j'ai de ce monde me pousse à
dire que la seule manière de régler efficacement
les problèmes sociaux est le travail en réseau.
Tant que nous serons balkanisés avec des associations ou
ONG s'occupant d'une communauté et essayant de se situer
au détriment des autres, nous n'allons pas résoudre
les problèmes. Il faut créer des réseaux
travaillent sur les mêmes thèmes ou secteurs. Il
faut une volonté de faire pour pouvoir le faire, mais l'efficacité
des ONG passe obligatoirement par le travail en réseau.
Vous disiez que le crime est aujourd'hui banalisé. Mais
est-ce que vous-même qui gagnez votre vie à autopsier
des cadavres, n'en êtes-vous pas arrivé à
avoir une vision blasée de la mort ?
Je ne suis pas blasé, mais j'avoue que je suis assez cynique
sur les bords. Mon métier m'a appris une chose que beaucoup
de gens ne savent pas, ne veulent pas savoir : la mort existe.
Beaucoup de gens qui se croient éternels voyagent dans
la vie sans se soucier de faire un peu de bien autour d'eux. Quand
on est conscient du fait que la mort peut nous rattraper à
n'importe quel moment, on est plus disponible pour se mettre à
l'écoute de ceux qui ont besoin de nous.