i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 22 avril 2007



Dr Satish Boolell :

"Le crime a été banalisé à Maurice"

Médecin légiste de la police depuis vingt-cinq ans, le Dr Satish Boolell est un habitué du crime. C'est à ce titre que nous sommes allés l'interroger sur son analyse de l'"évolution" de la criminalité à Maurice. Dans le deuxième volet de cette interview, le Dr Boolell, qui a occupé le poste de président du Mauritius Council of Social Service (MACOSS), s'est penché sur l'aspect social de la question et proposé certaines solutions.

Dr Satish Boolell, on constate depuis peu une drôle "d'évolution" de la criminalité à Maurice. Les criminels sont, de plus en plus, d'une violence qui sidère : on tue puis on écrase le cadavre avec une voiture ; on tue puis on enterre le cadavre dans sa propre cour ; on viole des tout petits enfants ou on égorge une victime pour boire son sang. Vous qui, en tant que médecin légiste, êtes confronté quotidiennement au crime, comment interprétez-vous cette "évolution" vers la barbarie ?

Il y a quelques années de cela, le crime à Maurice était surtout d'ordre passionnel, généralement lié à l'amour et à l'infidélité. Le crime n'était pas excusable, mais on pouvait quelque part l'expliquer par rapport à la jalousie. Le criminel était arrêté par la police, passait rapidement aux aveux, condamné par une cour de justice à une longue peine de prison et exprimait ses regrets. On respectait et on redoutait les institutions chargées de réprimer les criminels. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Quelles sont les caractéristiques du crime "moderne" à l'île Maurice ?

Aujourd'hui, la majorité des crimes se situent dans les régions rurales à forte prédominance asiatique par rapport aux faubourgs des villes habités par la population générale. Les crimes des faubourgs sont plutôt liés à des problèmes de drogue, de violence directe, mais généralement sans préméditation ou planification. Il est de plus évident que le crime rural diffère du crime urbain. Ce changement est intervenu au cours des dix dernières années. Il ne faut pas négliger l'influence des traiteurs dans la société mauricienne et le comportement des gens. Nous Mauriciens fréquentons tous les dieux, mais également les traiteurs pour discrètement faire "barré", faire "guetté", faire "batte carte". Et ces pratiques ne concernent pas que les gens du peuple. Vous seriez étonné de voir le nombre de gens dits respectables qui fréquentent les "cabinets" des docteurs sans souliers.

Mais est-ce que la fréquentation de ceux qui savent "guetté" et savent "barrer" ne concerne pas les Mauriciens d'un certain âge ?

Détrompez-vous. Il y a beaucoup plus de jeunes - et mêmes des professionnels - âgés de trente ans qui font appel aux traiteurs.

Comment expliquez-vous que malgré la modernité, Internet et le reste, le Mauricien puisse encore croire dans les religions parallèles ?

C'est un problème d'éducation. Nous apprenons à l'école les matières nécessaires pour passer les examens, mais nous n'apprenons plus les valeurs du bien et du mal, de ce qui est autorité et de ce qui est interdit dans toutes les religions qui sont pratiquées à Maurice. Le Mauricien qui n'est pas sûr de lui a besoin de se rassurer, ce que savent très bien faire les longanistes et autres traiteurs. Nous sommes, en raison de notre système d'éducation, une société d'imitateurs qui fait ce qu'on lui dit de faire sans chercher à connaître le comment du pourquoi des choses. Savez-vous que la plupart des criminels mauriciens sont des pratiquants d'une religion et croient en dieu ? Sans vouloir donner des leçons, je crois que les religieux mauriciens devraient revoir leur mission statement envers leurs "mandants" pour leur faire rejeter certaines pratiques religieuses douteuses, parallèles à la religion.

Vous êtes en train de lier crimes et sorcellerie.

Maurice est un terrain de prédilection pour les nouvelles religions et sectes parce que le Mauricien ne demande qu'à croire. Il croit mal et accepte tout ce qu'on lui fait avaler sans jamais rien remettre en question. Il est assez naïf pour croire dans des rituels qui sont souvent de nature symbolique et les met en pratique. C'est ainsi qu'on arrache les ongles ou qu'on tranche des gorges pour recueillir le sang. Oui, il existe souvent un lien entre crime et sorcellerie à Maurice, comme l'actualité de ces derniers mois l'a démontré. Ce genre de crime n'est même pas condamné par les autorités religieuses. Il me semble qu'il existe une forme de balkanisation dans le crime.

C'est-à-dire ?

C'est-à-dire que les leaders religieux ne peuvent pas ou n'osent pas condamner un meurtre atroce commis par quelqu'un d'une autre religion pour éviter que le problème ne prenne une dimension communale. On commence à avoir la réaction suivante : ce crime concerne cette communauté, pas la mienne, laissons donc ce groupe et cette religion se débrouiller, ce n'est pas mon affaire. Je n'hésite pas à le dire ; le communalisme est entré jusque dans le crime. Il est plus facile de mettre à l'index la prétendue inefficacité de la police...

... qui est souvent vraie....

... c'est vous qui le dites... que de dénoncer un crime atroce pour ne pas être accusé de communalisme. Nous refusons de condamner publiquement des crimes à la limite de la sorcellerie pratiqués par quelqu'un appartenant à une communauté autre que la nôtre.

Il a été dit que le dernier crime au cours duquel du sang a été puisé du corps de la victime a été inspiré de rituels destinés à l'adoration de la déesse Kali...

Je ne suis pas une autorité religieuse hindoue, mais j'ai noté qu'on utilise de plus en plus souvent le nom de la déesse Kali comme paravent dans certains crimes. Je suis allé faire des recherches pour comprendre comment certains en sont arrivés à cette "explication." Je ne connais aucune religion qui demande à ses adeptes de tuer leur voisin pour boire leur sang. C'est une interprétation libre du combat que mène la déesse contre les forces du mal. Ce qui me choque c'est qu'aucune autorité religieuse hindoue n'est venue officiellement condamner ce meurtre supposé rituel. Je crois qu'on peut parler dans ce cas de silence complaisant ou complice.

Mais tous les crimes commis à Maurice ne sont pas liés à des pratiques de sorcellerie ?

Non. Il faut aussi souligner que bien souvent les crimes commis à Maurice concernent la proximité familiale. Le meurtrier connaissait bien sa victime ou était un de ses parents. L'actualité récente nous a fait découvrir un jeune homme tuant sa copine dans un temple ; un fils tuant sa mère l'enterre dans sa cour et plante un manguier sur sa tombe ; un frère tue sa sœur ; un homme tue sa femme et l'enterre ; un neveu se débarrasse de sa tante ; un père qui tue son fils. Tout cela démontre la profonde érosion, ou carrément la disparition, des valeurs familiales. J'aimerais aussi souligner que très peu de coupables de crimes de famille expriment des remords, des regrets et veulent faire pénitence pour essayer de se faire pardonner.

Justement, vous avez parlé précédemment des conversations que vous avez eues avec des meurtriers qui disaient être croyants et pratiquants. Est-ce que lors de ces conversations ils vous ont donné le sentiment d'avoir conscience de l'horreur de leurs actes ?

Je crois qu'ils ont conscience de ce qu'ils ont fait mais, au lieu de remords, ils sont surtout à la recherche de solutions pour échapper à la sentence. Ils essayent de jouer à la folie ou de trouver des excuses, par exemple, la brutalité policière alléguée...

... et parfois prouvée...

... c'est encore vous qui le dites... pour essayer de s'en sortir. Au lieu de regretter l'acte, ils réfléchissent aux moyens d'échapper à la condamnation. Le cynisme des remarques faites par certains inculpés de crime de sang familial fait peur.

Est-ce qu'il y a plus de crimes aujourd'hui qu'autrefois ou est-ce que c'est la publicité qui les entoure à travers la presse qui donne cette impression de grosse augmentation ?

Il ne s'agit pas de publicité mais de banalisation. Le crime a été banalisé à Maurice. Nous ne sommes plus choqués puisque nous passons d'un crime à un autre sans avoir le temps de réfléchir. Autrefois, il n'y avait pas autant de crimes et surtout moins de publicité autour.

Sans défendre qui que ce soit, est-ce que ce n'est pas l'appétit du public mauricien pour les détails sanglants qui a provoqué cette banalisation du crime ?

Sans attaquer qui que ce soit, disons que les médias ont créé la demande et, comme le Mauricien y a pris goût il en redemande. Je connais des gens qui me disent qu'ils adorent lire les faits divers sanglants. Mais il ne faut pas oublier par ailleurs que le crime fait vendre certains journaux et écouter certaines radios. Avec la banalisation des crimes, les normes ont changé, et ce qui était hier condamnable est aujourd'hui acceptable et il existe également un effet d'épidémie. Et puis, il faut reconnaître que le Mauricien n'a plus peur des institutions de répression et se dit qu'avec un bon avocat il peut présenter une bonne défense.

Vous êtes de ceux qui pensent que la presse, la télévision et le cinéma, surtout celui de Bollywood, ont eu une influence sur l'augmentation des crimes ?

Je ne le crois pas.

Mais d'où vient alors ce besoin de violence de plus en plus forte ?

Du fait que nous sommes un pays sans repères qui se cherche. Nous sommes sortis de la période coloniale ou la prison faisait peur pour une mauricianisation des services où tout le monde connaît tout le monde et chacun pé rode so boutte ou son "quota" et personne n'a peur de rien. Je ne dis pas qu'il faudrait avoir peur des institutions, mais qu'il faudrait qu'elles soient respectées.

Dans cette montée de violence, les enfants sont de plus en plus pris pour cible...

En tant que médecin légiste et malgré mes 25 ans de carrière, j'ai toujours énormément de mal à faire l'autopsie d'un enfant violenté. Comme les vieux, l'enfant est souvent une victime idéale pour les crimes à Maurice, surtout dans les situations de pauvreté. Tous les crimes sur des enfants sont inacceptables et condamnables et leurs auteurs ont besoin non seulement d'être condamnés, mais d'être médicalement suivis pour protéger la société. Sans justifier qui que ce soit, je voudrais signaler qu'il y a quand même des cas qui posent problèmes. Comme celui d'une femme de prisonnier rejetée par ses parents, obligée de mendier pour nourrir son bébé et qui, un jour, désespérée, a tué son enfant. Je voudrais juste signaler que nous n'avons pas les structures d'accueil nécessaires pour traiter ce genre de cas. J'aimerais aussi souligner que les enfants sont souvent victimes d'un drame familial en chaîne dans les milieux défavorisés. Leurs parents se sont mariés ou ont commencé à vivre ensemble très jeunes, sans aucune préparation à la vie de couple ou de parents. Tant que tous les deux travaillent ça va, ils ont de quoi vivre ensemble et s'amuser. Mais l'arrivée, souvent imprévue, d'un enfant vient détruire l'équilibre et les aspirations du couple. Au lieu de deux salaires, il n'en reste plus qu'un parce que dans la zone franche le concept de maternity leave n'existe pas. La vie devient difficile et le bébé est celui qui vient bouleverser la vie du couple. On lui fait payer cela, il devient l'objet de violences et de vengeance, un battered child. Parfois, l'exaspération et le mal-vivre finissent par pousser les parents trop loin. Je ne dis pas qu'il faut sympathiser avec ces parents, mais il faut essayer de comprendre le contexte dans lequel ils doivent vivre.

Vous êtes en train de décrire une société mauricienne qui génère la violence ?

Je fais cette description non seulement en tant que médecin légiste, mais également en tant que travailleur social. C'est après dix ans dans cette sphère que je commence à identifier l'ampleur du problème.

Avez-vous des solutions à proposer ?

Il faut d'abord accepter de reconnaître l'existence du problème, ce qui n'est pas toujours le cas. Il existe des problèmes de pauvreté dans la population des faubourgs de ville. Le manque de logement crée la promiscuité avec toutes ses conséquences. Il faudrait identifier ces zones de pauvreté et lancer des programmes de discrimination positive pour permettre à ceux qui les habitent de sentir qu'ils sont pris en compte par la société, qu'ils font partie du développement du pays.

La pauvreté existe aussi à la campagne Satish Boolell.

Mais absolument. Il faut se pencher sur toutes les zones de pauvreté, qu'elles soient urbaines ou rurales, et intégrer leurs habitants dans le processus du développement. Le principal problème du pays est celui de notre système éducatif qui produit des diplômés qui ne sont pas forcément de bons citoyens pouvant aider à faire progresser le pays sur tous les fronts.

Le constat que vous avez fait de la société mauricienne n'est pas brillant : le système d'éducation apprend à avoir des diplômes pas à devenir de bons citoyens ; la loi n'est pas respectée tout comme les institutions...

Il est temps que Maurice ouvre ses yeux et se regarde tel qu'elle est. Le problème est que nous ne voulons pas nous voir tels que nous sommes en réalité et préférons croire que nous sommes le nombril du monde, l'exemple même de la coexistence pacifique. Nous aimons nous admirer et nous flatter et refusons de voir les problèmes. Les maladies de société qui nous affligent sont passées ailleurs dans le monde depuis quelques années déjà. Il faut arrêter de dire que cela ne nous arrivera pas et nous préparer en conséquence pour les autres maladies sociales qui vont nous attaquer plus tard. On me dit toujours que pour régler les problèmes sociaux du pays il faut introduire des cours de moralité et de human values dans les institutions scolaires. Il faut le faire mais en adaptant ces cours au langage et aux techniques du jour. Il faut également ouvrir des écoles de parents pour tous ceux qui veulent se marier ou vivre ensemble afin qu'ils soient préparés à la vie de couple et de futurs parents. Pour qu'ils ne se retrouvent pas dans les situations extrêmes dont je vous ai déjà parlé précédemment. Il faut également prévoir un dossier médical prénuptial établissant que les futurs conjoints n'ont pas de maladie. Ce n'est absolument pas une atteinte à la vie privée, comme certains pourraient le dire, mais un moyen moderne de contrôle de santé et de prévention de certaines épidémies. Il faudrait aussi avoir des facilités de councelling après les heures de bureau et non pas de 9 à 4 heures comme c'est le cas actuellement. Je reviens à cette maman qui a tué son enfant et qui est en prison. Je ne l'exonère pas, mais je dis simplement qu'il faut comprendre que toutes les portes se sont fermées devant elle et quand on n'a aucun espoir, aucun soutien et rien à perdre, on peut faire n'importe quoi. C'est ce qu'elle a fait.

Vous avez été pendant plusieurs années président du MACOSC. Est-ce que la multiplication d'ONG et d'associations mauriciennes sert vraiment à solutionner les problèmes sociaux ?

Non. L'expérience que j'ai de ce monde me pousse à dire que la seule manière de régler efficacement les problèmes sociaux est le travail en réseau. Tant que nous serons balkanisés avec des associations ou ONG s'occupant d'une communauté et essayant de se situer au détriment des autres, nous n'allons pas résoudre les problèmes. Il faut créer des réseaux travaillent sur les mêmes thèmes ou secteurs. Il faut une volonté de faire pour pouvoir le faire, mais l'efficacité des ONG passe obligatoirement par le travail en réseau.

Vous disiez que le crime est aujourd'hui banalisé. Mais est-ce que vous-même qui gagnez votre vie à autopsier des cadavres, n'en êtes-vous pas arrivé à avoir une vision blasée de la mort ?

Je ne suis pas blasé, mais j'avoue que je suis assez cynique sur les bords. Mon métier m'a appris une chose que beaucoup de gens ne savent pas, ne veulent pas savoir : la mort existe. Beaucoup de gens qui se croient éternels voyagent dans la vie sans se soucier de faire un peu de bien autour d'eux. Quand on est conscient du fait que la mort peut nous rattraper à n'importe quel moment, on est plus disponible pour se mettre à l'écoute de ceux qui ont besoin de nous.



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