o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 22 avril 2007



Faits et effets…—Swinging duck !
Humeur—L'organisateur de pénuries
Interrogations—Ce que disent les lois


Faits et effets...

Swinging duck !
Josie Lebrasse


Nous ne savons pas si c'est l'enchaînement récent de problèmes les uns plus délicats que les autres qui fait perdre les pédales au Premier ministre mais on a, ces jours-ci, bien du mal à le suivre et à comprendre son raisonnement. Et ne parlons pas de cohérence dans la réflexion et dans les propos. Premier exemple: le projet Tian Li et les planteurs de Terre Rouge/Riche Terre. À l'Assemblée nationale, le mardi 10 avril, alors qu'il était invité à donner les détails du projet chinois par les députés de l'opposition, Arvin Boolell ne s'était contenté à répéter le slogan stéréotypé qui se résume en une phrase: Rs 17 milliards sur 5 ans, Rs 7 milliards d'exportation annuelle et 5 000 emplois à la clé.

On sait que les planteurs, à qui il a été demandé de "lev paké" le 30 avril, dans quelques jours, ont décidé de saisir la justice pour repousser cette décision. À Triolet, dimanche dernier, à l'occasion des jeux de la localité et devant une assistance très tiède, Navin Ramgoolam a opéré un virage spectaculaire pour dire que si les planteurs concernés par l'ordre de déplacement étaient insatisfaits il demanderait aux investisseurs de Tian Li de rechercher un site alternatif. Ce fut un premier ouf de soulagement pour les principaux concernés. Mais il sera d'une très courte durée. Car, après avoir reçu les promoteurs de Tian Li mercredi, le Premier ministre a convoqué la presse à la dernière minute pour une déclaration. Devant des journalistes, debout autour de la table des négociations, où était aussi assis un intermédiaire mauricien, il a été catégorique: le projet ira de l'avant.

Which is which ? doit-on se demander. Les planteurs de Terre Rouge/Riche-Terre, qui sont, en plus, les mandants de Navin Ramgoolam ont sollicité une rencontre avec leur député depuis mars mais ils n'ont jusqu'ici qu'une promesse de rencontre faite dimanche dernier et aucun rendez-vous fixé à ce jour. Une princesse, Stéphanie de Monaco en l'occurrence a eu plus de chance. Elle est peut-être passée par les bons canaux. C'est donc sans les avoir rencontrés, sans savoir s'ils sont satisfaits ou pas, que le Premier ministre, trois jours seulement après avoir laissé entendre qu'il pouvait envisager une solution qui éviterait l'évacuation des planteurs, est revenu à la case départ. On peut comprendre que, sous la très nette impression d'avoir été floués et bernés, ces planteurs sont descendus dans la rue. L'asphalte étant la seule voix qui est écoutée en ce moment.

En matière de retournement, comment ne pas ouvrir une parenthèse ici sur Agaléga. Lorsque IBL est venu, en 2004, avec un projet qui ne comportait que 15 chalets, un centre de pêche, une boat house et une aire de jeux, l'emploi de 40 personnes dont 60% de résidents, une unité de dessalement d'eau de même que de traitement des eaux usées, la réhabilitation de la cocoteraie, le tout sur 25 des 3 000 arpents que comptent les deux îles d'Agaléga, Navin Ramgoolam, alors leader de l'opposition était résolument contre. Dans une Private Notice Question en date du 23 mars 2004, il avait parlé de "bradage d'un patrimoine stratégique" et avait même demandé pourquoi le gouvernement "did not consider public auction in that case since we are talking about an island quite far from Mauritius ?".

Or, après que le projet d'IBL ait été gelé le 14 octobre 2005, alors que cette compagnie disposait déjà d'un beachcraft capable de se poser à Agaléga en l'état actuel de la piste et sans rénovation coûteuse, le défunt Fast Track Committee que présidait le même Navin Ramgoolam étudiait, à sa toute dernière réunion, le 18 février 2006, un projet d'une firme d'architectes sud-africains Arcon, gigantesque, celui-là, comparé à celui du groupe mauricien avec des constructions sur 152 sites et sur les deux îles, nord et sud, assorti même d'une possibilité que ces sites "will be sub-leased by the promoters to third parties for development of residential units" dans le cadre du IRS de "l'apartheid économique" honni de l'alliance sociale. Et c'est lorsque le préprojet fut soumis à l'Outer Island Development Corporation que le pot aux roses sera découvert.

Les promoteurs qui avaient ébloui le Fast Track Committee avec son projet chiffré à Rs 9 milliards s'étaient heurtés aux fonctionnaires qui avaient statué que les règlements sur l'IRS devraient être amendés pour accommoder les demandes des promoteurs. D'autres réserves dans les termes suivants avaient aussi été exprimées

"promoters have requested to have long-term lease (99 years) of the two islands of Agaléga form the Government. As per existing regulations, IRS development should be carried out exclusively on freehold land" alors que, sur la vente des "bare lands", ils avaient noté que "presently sale of bare/unserviced land by promoters is not allowed under IRS". Voilà pour les illustrations de brusque changement de position qui dépend, en fait, non pas d'une conviction mais de la tête du promoteur.

Nous avons omis de répertorier les promesses électorales jetées par-dessus bord et les décisions prises actuellement qui ne figurent dans aucune des pages du programme de l'alliance sociale comme Les planteurs de Terre Rouge/Riche Terre, Agaléga mais il y a aussi le Prevention of Terrorism Act, si décrié lorsque Navin Ramgoolam était leader de l'opposition et qui aujourd'hui sert d'épouvantail pour terroriser les manifestants d'hier et, surtout, ceux de demain, l'absence de dialogue avec les autorités poussant les gens à descendre dans la rue. Mais revenir sur sa parole, changer de stratégie, selon les interlocuteurs, semble devenir une méthode de gouvernement.

Certains ont parlé de "lame duck" devant l'indécision chronique de Navin Ramgoolam par rapport à des dossiers particuliers, Shakeel Mohamed a, lui, trouvé plus approprié celui de "sitting duck" pour qualifier l'absence d'initiative du Premier ministre dans l'affaire des haut-parleurs alors qu'elle prenait une dimension qui risquait de devenir incontrôlable. Au vu des derniers revirements, c'est probablement le "swinging duck" qui paraît le plus approprié.




Humeur

L'organisateur de pénuries
Jean-Claude Antoine


Comme tous les dossiers pris en main par le ministre du Commerce, celui des fers de construction se révèle aussi rempli de rebondissements qu'une saga télévisée brésilienne. Les derniers épisodes révèlent que contrairement à ce qui avait été annoncé, le rachat de Desbro par Murray and Roberts, qui offre à l'entreprise sud-africaine le marché mauricien du fer de construction n'est pas encore finalisé. Pis: que la libéralisation tardive de l'importation et l'augmentation des prix de vente n'a pas réglé le problème de la pénurie. Mais il y a eu dans le déroulement de cette saga la révélation des dessous de l'épisode du rapport du Management Audit Bureau. Un épisode qui révèle à quel point la mémoire du ministre Jeetah fonctionne de manière sélective. Commandité par le ministère du Commerce l'année dernière, le rapport du Management Audit Bureau devait être le document qui allait lui permettre d'accepter ou de refuser l'augmentation de 37% réclamée par Desbro pour continuer ses opérations. À la surprise générale, une augmentation intérimaire de 20% fut acceptée par le ministre l'année dernière bien avant que le rapport ne soit prêt. Et puis se sont succédé les différents épisodes de la saga. La fermeture de Desbro et licenciement des 180 employés fin Mars et l'ouverture des négociations pour le rachat de l'entreprise par Murray and Robert en Avril. Rachat suivi trois jours après par l'annonce d'une augmentation des prix de vente et de libéralisation de l'importation des fers de construction. Des mesures qui, si elles avaient été prises quelques semaines avant, auraient permis à Desbro de continuer ses activités et à ses 180 employés de conserver leur emploi. Des mesures qui ne peuvent que bénéficier à la firme sud-africaine qui non seulement contrôle le marché du fer de construction mauricien, mais reçoit en cadeau de rachat des conditions qui vont lui permettre de faire de substantiels "windfall gains" sur ses importations déjà commandées.

Pour repondre aux critiques argumentées venant de toutes parts, le ministre Jeetah a réuni la presse pour s'expliquer et parle de campagne de désinformation contre lui. Il a affirmé qu'il n'existe pas de rapport du MAB, mais seulement un "draft report". Selon la déclaration du ministre, il semblerait qu'entre le moment où il a été obligé de déposer le document au Parlement, mardi dernier, et sa conférence de presse de samedi, le "report" est devenu, par une mystérieuse opération un simple "draft". Mardi dernier ,pour justifier sa surprenante décision de libéraliser l'importation et la hausse des prix des fers de construction trois jours après le rachat de Desbro, le ministre du Commerce s'était appuyé sur le rapport du MAB qui n'était pas encore devenu un "draft". Il a répété cet argument hier: les recommandations du MAB lui donnent raison en soutenant que l'augmentation de 20% de novembre dernier était correcte. Le ministre Jeetah s'appuie sur la phrase suivante puisée à la page 4 de l'annexe trois du rapport - ou du draft: "We are therefore, of the opinion, that the increase allowed in November 2006 was more or less adequate at the time it was granted." Ce que le ministre oublie de dire, c'est que le rapport - ou le draft - du MAB a été déposé le 23 Mars 2007, alors que Desbro n'avait pas encore fermé ses portes et licencié ses 180 employés. Ce que le ministre du Commerce oublie encore de dire, c'est que le fameux rapport - ou draft - du MAB déposé le 23 Mars dit ceci dans la conclusion qui se trouve à la page 6 de l'annexe 3: "Our analysis demonstrate that for sustainable prices of iron bars, an increase of 10% in the wholesale prices based on November 2006 prices is required." Si cette recommandation avait été mise en pratique le 23 Mars la situation du marché de fer de construction aurait été totalement différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

Un seul mot peut qualifier la situation dans le secteur du fer de la construction aujourd'hui: catastrophique. En effet:

-La vente de Desbro à Murray and Roberts n'a pas été finalisé pour une histoire de terrain à bail.

- Les 180 employés de Desbro réduit au chômage n'ont pas encore été indemnisés et n'ont pas trouvé à se recaser.

- La libéralisation et l'augmentation des prix n'ont pas amélioré la situation: il existe à Maurice une pénurie de fers de construction qui fait fonctionner les chantiers au ralenti, retarde tous les projets de construction et a crée un marché noir.

Mais le pire reste à venir:

- Comme pour le lait et le ciment - et avec les résultats que l'on sait - la State Trading Corporation envisage de jouer à l'importateur pour éviter au pays une pénurie de fers de construction. Une situation catastrophique due au génie de Rajesh Jeetah, ministre du Commerce dont on commence à découvrir la principale qualité: organisateur de pénuries




Interrogations

Ce que disent les lois
Shenaz Patel


Il n'est guère étonnant, mais somme toute fort dommage, de voir à quel point le Sexual Offences Bill présenté à l'Assemblée nationale puis retiré pour être soumis à un Select Committee, semble avoir focalisé l'attention autour d'un point. Résumé en un mot, agité comme un épouvantail: sodomie.

Certains ont reproché à ce projet de loi de concerner la sodomie sans que ce mot n'y soit explicitement mentionné. Reste que les mots, parfois, sont à la base imprégnés d'une charge que l'on peut vouloir éviter. Ainsi, le mot sodomie vient de la ville de Sodome, ancienne cité cananéenne, qui fut avec Gomorrhe et d'autres cités du sud de la Mer Morte, détruite au 19ème siècle avant Jésus Christ par un cataclysme. Un épisode que la Bible raconte sous le jour d'une punition de Dieu contre les habitants de ces villes, devenus des symboles de la dépravation, de la luxure et de l'immoralité. Le mot sodomie est donc, dès le départ, porteur d'une connotation puissamment négative et d'une condamnation religieuse très forte.

Hors de la sphère religieuse, certains préfèrent parler de coït anal. Pour se référer à une pratique sexuelle qu'ils ne considèrent pas négative ou déviante. Et c'est aussi le rôle d'une loi que de prendre en compte les droits de tous, et pas seulement de ceux qui désirent vivre selon des préceptes et interdits religieux. Du moment qu'ils se contentent de vivre ces choix sans les imposer aux autres.

Pour combattre la décriminalisation des relations sexuelles par voie anale, (actuellement passible d'emprisonnement, même si elle est pratiquée entre adultes consentants), deux choses ont été évoquées: l'une concerne l'homosexualité, et l'autre les risques accrus que cela ferait courir aux femmes.

Décréter que l'homosexualité est une "perversion" relève de la morale individuelle. Derrière ce mot, il y a la réalité de vie de centaines de personnes, que certains se croient autorisés à ostraciser, insulter, voire maltraiter, parce qu'ils ont fait un choix sexuel différent du courant dominant et généralement autorisé. Ceux qui comptent parmi leurs amis des homosexuels peuvent attester qu'il y a souvent beaucoup plus de "perversité" et de "débauche" dans le comportement de certains hétérosexuels qu'il n'y en aura jamais dans le leur. Et l'on peut se demander de quel côté est véritablement l'obsession sexuelle, lorsque l'on réduit systématiquement à son seul aspect sexuel l'attirance, l'attachement, voire l'amour qui peut exister entre deux êtres, fussent-ils du même sexe. Peut-être parce que cela insécurise et révulse certains par rapport à la conception qu'ils se font de la virilité masculine.

On peut considérer que les lois ont en commun avec les religions un rôle fondamental: celui de nous imposer, d'une façon ou d'une autre, la nécessité d'être justes les uns envers les autres, de ne pas se porter atteinte. En agitant le spectre de la punition immédiate d'un côté et, de l'autre, celui de la sanction divine ultime.

On ne peut toutefois manquer de relever notre tendance à trop nous en remettre aux lois pour décider de ce que nous devons faire ou pas. Décriminaliser la sodomie ne revient pas à donner une licence à tous pour pratiquer la sodomie. Tout comme décriminaliser l'avortement ne revient pas à encourager toutes les femmes à le pratiquer. Cela veut seulement dire que ceux qui décident, en leur âme, conscience et corps, de faire ce choix, pourront le faire sans risquer d'être poursuivis. À partir de là, c'est à tous ceux qui croient qu'il s'agit d'un acte inacceptable, de continuer à œuvrer pour convaincre les uns et les autres de ne pas le commettre.

Mais en venant affirmer que décriminaliser la sodomie la généralisera, faisant plus de victimes chez les femmes mariées et encourageant l'homosexualité, nous ne faisons que mettre en lumière une chose: notre faillite, personnelle, familiale, religieuse, institutionnelle, à transmettre et faire régner les valeurs morales que nous considérons, à tort ou à raison, importantes. Une façon de dire qu'il faut disposer et user de la coercition légale pour instaurer le respect à l'intérieur d'un couple; pour interdire à nos hommes de vouloir s'aimer jusque dans leur corps.

Les lois sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Ainsi, il existe bel et bien des lois qui condamnent la violence conjugale. Cela ne l'empêche pas de continuer à exister, voire de donner le sentiment de décupler. L'adultère a beau être illégal, cela n'empêche pas de nombreuses personnes (par ailleurs confites en dévotion religieuse), de le pratiquer allégrement. Au-delà des lois, qui garantissent un minimum, il y a une question de morale, personnelle ou collective, qu'aucune loi ne suffira à assurer.

Focaliser ainsi sur la sodomie se révèle, dans ce cadre, dérisoire. Ce qui est capital, c'est d'assurer qu'aucun être humain ne puisse être soumis, contre son gré, à des actes qui lui porteraient atteinte physiquement ou/et moralement. Ce qui inclut aussi bien la violence physique, la violence sexuelle (qu'elle concerne le viol ou la sodomie), que la violence mentale. Avec un accent particulier sur la protection des êtres plus exposés que sont les femmes, les enfants et les mineurs. C'est cela qui est urgent. Et c'est sur ces points fondamentaux qu'il convient de revoir les lacunes évidentes du Sexual Offences Bill. En sachant être assez adulte pour reconnaître que le reste relève de choix qui ont le droit de rester personnels…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 22 avril 2007