Lundi, lors des travaux de la Court of Investigation, le sergent
Kober Mohess, qui était alors responsable de la National
Coast Guard (NCG) de St-Brandon au moment de la disparition
des King Fish II et V, était en contact visuel et en contact
radio avec les deux équipages. Il les a perdus de vue le
23 février dernier à 20h50. À 22h10, plus
aucun contact radio n'était possible avec les skippers
des deux bateaux. Les King Fish II et V seraient-ils entrés
en collision dans les parages de St-Brandon, battus par les vents
du cyclone Gamede ? Cette possibilité a par ailleurs été
évoquée. Le sergent Mohess n'a pas écarté
cette possibilité de collision. Auparavant, le même
jour, les deux bateaux avaient refusé l'assistance de la
NCG. Lors de la séance de mercredi, qui était la
dernière avant le départ du magistrat Marie-Joseph
et de son équipe pour St-Brandon (voir texte plus loin),
le représentant de Hassen Taher Seafoods, Jimmy Jean-Louis,
a produit une série de documents relatifs aux deux bateaux
en cour.
Déposant devant la cour d'investigation lundi, le sergent
Mohess a expliqué avec force détails les contacts
visuels et radio qu'il a eus avec les King Fish II et V
entre les 22 et 23 février dernier. C'est dans la soirée
du 23, à partir de 20h50 qu'il a perdu les deux bateaux
de pêche de vue. À 22h10 le même soir, les
appels radio du sergent Mohess en direction des deux bateaux sont
restés vains. Répondant aux questions du magistrat,
le témoin n'a pas écarté la possibilité
d'une collision entre les deux bateaux, qu'il a vus côte
à côte. Avant d'aborder cette possibilité,
le témoin a expliqué à la cour tout ce qui
s'est passé à partir de la formation de Gamède
le 22 février et ce qui s'est ensuivi en relation avec
les deux bateaux, jusqu'au derniers contacts visuel et radio dans
la soirée du 23 février.
Ci-dessous les principaux extraits de la déposition du
sergent Mohess. Les questions liminaires sont de Mlle Beesoondoyal,
du State Law Office (SLO).
Q : Que s'est-il passé le 21 février 2007 ?
R : Nous avons eu des informations à l'effet qu'un
cyclone s'était formé dans les parages de Saint-Brandon.
En fait, c'était plutôt le 22 que nous avons eu ces
informations relatives au cyclone. La mer s'était détériorée
et le temps était très venteux.
Q : Que s'est-il passé ensuite ?
R : Vers 14h, j'ai vu un navire s'approchant de l'île
(Ndlr : le QG de la NCG se trouve sur l'île Raphaël)
et avec nos radios Very High Frequency (VHF) et High Frequency
(HF), j'ai pu entrer avec le skipper de ce navire. Il s'est présenté
comme étant Jayantha De Vesar, skipper du King Fish
II. Il m'a dit qu'il était venu à Raphaël
pour jeter l'ancre étant donné qu'il avait des réparations
mineures à faire sur ses machines. Après quelque
temps, le King Fish II a été rejoint par
le King Fish V.
Q : En le contactant, avez-vous pu savoir qui était
à bord du King Fish II ?
R : Oui, via le VHF, il m'a donné les noms de neuf
membres de l'équipage, lui-même skipper et huit pêcheurs.
J'en ai pris note dans mon recording boarding register.
Q : Est-ce qu'il vous a dit où il se dirigeait ?
R : Oui. Il avait pris contact avec moi et m'a dit qu'il partait,
en compagnie du King Fish V, vers l'île Sirene.
Q : L'un des deux bateaux avait des problèmes de machines.
Comment s'est-il déplacé ?
R : Les deux ont pu repartir avec leurs propres machines
sans problème.
Confortables
Le sergent a ensuite été interrogé au sujet
des conseils et informations transmis aux bateaux qui se trouvent
dans les parages de St-Brandon par temps cyclonique. Il a expliqué
que, de par sa formation en Inde et à Singapour, il a appris
qu'il y a un demi-cercle dangereux et un autre navigable pour
les bateaux par temps cyclonique. Il a expliqué que, peu
avant le drame des King Fish II et V, le cyclone
Enok sévissait dans les parages de St-Brandon et que de
nombreux navires s'y trouvaient. Tous, on pu s'en sortir, pour
aller se réfugier près de l'île Albatross.
Le sergent Mohess a déclaré en cour que c'est précisément
le conseil qu'il avait donné aux skippers du King Fish
II, mais que ce dernier lui a fait ressortir que les deux
bateaux comptaient se diriger vers l'île Sirène plutôt,
faisant fi de ses conseils. Les deux skippers ont, le 23 février,
à un moment donné, refusé l'assistance de
la NCG en disant qu'ils étaient confortables.
Q : Dans votre déposition, vous dites que vous avez
fait comprendre au skipper les mauvaises conditions climatiques
qui prévalaient. Que lui avez-vous conseillé ?
R : Un skipper doit savoir comment mener un navire en temps cyclonique.
Il doit faire la différence entre le navigable semi-circle
et le dangerous semi-circle.
Le capitaine Jean Wong Chung Toy : Sur quoi vous êtes-vous
basé pour donner ce conseil ?
R : Le 9 février dernier, le cyclone Enok était
dans les parages. Il y avait plusieurs navires dans les environs.
Ils ont pu s'en sortir en suivant le navigable semi-circle
pour aller se réfugier près de l'île d'Albatross.
Je pense que le skipper devrait savoir ce que c'est qu'un cyclone
à cet endroit.
Q : Mais ce n'est pas ce que le skipper semble avoir fait ?
R : Il m'a dit qu'il partait vers l'île Sirene.
Le magistrat Benjamin Marie-Joseph : Selon votre expérience,
pensez-vous qu'il a fait le bon choix ?
R : J'étais en contact avec les deux King Fish
pendant plus de trente heures. Je leur ai transmis le maximum
d'informations sur le cyclone à partir de celles qui me
provenaient des services météorologiques et de la
MBC radio. Mais ils ont insisté sur le fait qu'ils étaient
introuvables là où ils étaient. La mer était
néanmoins très mauvaise.
Q : Pouviez-vous toujours les voir ?
R : Affirmatif !
Q : Quand aura été le dernier contact visuel
avec eux ?
R : C'était le 23 février à 20h50.
Les deux navires avaient allumé leurs lumières et
leurs foglights.
Q : Et le dernier contact radio tout court ?
R : Je les ai appelés vers 22h10 mais en vain.
Le capitaine Wong Chung Toi : Était-il facile de comprendre
le skipper quand vous lui parliez ?
R : Oui, il conversait en anglais et des fois en créole.
Q : Pouviez-vous également entendre les deux skippers
converser entre eux ?
R : Oui, mais je ne pouvais comprendre.
Le capitaine Wong Chung Toy : Avez-vous l'impression,
à un certain moment, qu'ils étaient désespérés
?
R : Pas du tout. Je leur ai demandé, à un
certain moment, s'ils avaient besoin de l'assistance de la NCG,
mais ils ont refusé. Ils m'ont dit qu'ils étaient
confortables.
Le magistrat Marie-Joseph : À quelle distance
se trouvaient les deux navires ?
R : Ils étaient côte à côte.
Le capitaine Toy : Ils ont donc dû entrer en collision
l'un avec l'autre !
R : Probablement.
Q : Vous saviez que le cyclone fonçait tout droit
sur St-Brandon et sur eux. Leur avez-vous fait compendre cela
?
R : Certainement. Mais la réponse qu'ils m'ont alors
donnée était qu'ils avaient l'habitude de travailler
dans des conditions cycloniques.
En ordre
Le magistrat Marie-Joseph et son équipe se sont également
intéressés à l'épave du King Fish
II et la manière dont la NCG a su que le bateau a été
tampered with. Lors de la première visite
à l'épave, tout était en ordre à bord
et rien ne semblait manquer à l'appel. La première
fois, le sergent Mohess avait constaté que, hormis des
panneaux de vitres brisés et de l'eau dans certains compartiments,
tout était en ordre. Les équipements de communication
étaient au sec dans le Mess Room du bateau. Mais
tel n'était pas le cas lors de la deuxième visite
sur le bateau.
Q : Étiez-vous au courant qu'on avait pris des équipements
à bord ?
R : Non, on l'a appris par des pêcheurs. The boat
had been tamperered with. Tout était en désordre
lors de notre deuxième visite.
Q : Trouvez-vous normal, en tant que policier, que de telles
pistes ne soient pas tampered with ?
R : Je n'y pouvais rien. L'épave se trouve à 40
km de la base. La meilleure chose possible aurait été
d'y placer une sentinelle.
Q : Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait ?
R : C'est impossible étant donné les conditions.
Il faut se rendre en pirogue sur place, car l'épave se
trouve sur un banc de sable.
Q : N'y avait-il donc aucun moyen de ramener le navire à
votre base ?
R : Impossible !
"Enn resif"
L'autre témoin à déposer lors de l'audience
de lundi a été le Sub-Inspector Govinden Rengasamy,
du Central Criminal Investigation Department (CCID). Il faisait
partie de l'équipe de secours qui s'était rendu
à St-Brandon. Le 7 mars dernier, il faisait partie de l'équipe
de policiers qui s'était rendu sur l'île Coco, où
l'épave du King Fish II a été retrouvée.
Ci-dessous des extraits de l'interrogatoire du S.I Rengasamy.
Q : Qu'avez-vous découvert aux abords de l'île
Coco le 7 mars dernier ?
R : Un bateau dans la mer, échoué sur les
bancs, à une centaine de mètres de l'île Coco.
On est montés sur le bateau et tout était en désordre.
Sur le bateau, j'ai trouvé un gilet de sauvetage et un
chart.
Q : Qu'y avait-il d'écrit sur ce gilet de sauvetage
?
R : King Fish II
Q : Où est ce gilet de sauvetage ?
R : Au CCID. J'avais aussi retrouvé des documents
appartenant aux pêcheurs, mais aussi à Hassen Taher
Sea Foods.
Le témoin a également produit en cour une vingtaine
de photos qu'il a prises lui-même ce jour-là. Il
a aussi fait ressortir avoir interrogé des pêcheurs
de l'île Coco, parce que ces derniers avaient aidé
le personnel du Sea Treasure à reprendre le matériel
du King Fish II. Le S.I Rengasamy a aussi fait ressortir qu'une
corde et une ancre ont été secured et que
celles-ci se trouvent au QG du NCG.
Lors de la séance de mercredi, le coordonnateur de la compagnie
Hassen Taher SeaFoods, Jimmy Jean-Louis, a déposé
en cour tous les détails relatifs aux deux bateaux. Il
sera de nouveau entendu lundi. Noël Monvoisin, skipper
du Sea Treasure, a également été
appelé à la barre des témoins. Ce dernier
a expliqué pour sa part qu'il n'aurait jamais, par temps
cyclonique, tenté de rejoindre St-Brandon. Pour Noël
Monvoisin, les marins Sri Lankais ont tendance à penser
que St-Brandon est un port qui peut être utilisé
en cas de mauvais temps. "Tann zot lor radio dir ki zot
habitié al casiet St-Brandon. Kitfois zot penser St-Brandon
enn port. Mais pas enn port sa, enn resif", a-t-il déclaré
en substance.
Le témoin a fait ressortir n'être personnellement
pas descendu du Sea Treasure pour se rendre sur l'épave
du King Fish II. Il a souligné que c'est un autre
skipper, Jorg Leratz, alias Ti-Rodrigues, un mécanicien
appelé Norbert Piagnee, Hedley Allas, un pêcheur,
de même que trois marins indonésiens du Sea Treasure
qui se sont rendus sur l'épave le 2 mars dernier, en utilisant
des pirogues de pêcheurs. Ils sont revenus à bord
avec un gilet de sauvetage et la radio de bord, entre autres choses.
Selon le témoin, "zot mem ki finn décidé
pou pran seki kapav pran". Il a souligné que si
ce matériel avait été laissé sur place,
il aurait été volé par des marins de bateaux
de passage. Les travaux de la cour d'investigation reprennent
demain, lundi.