i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 15 avril 2007



Shakeel Mohamed: - "Le PM encourage les backbenchers à s'exprimer et à mettre la pression sur les ministres"
Le projet de loi sur les violences sexuelles - Sandra O'Reilly:"Pourquoi tant de précipitation ?"
Philippe Lemoine: « Pour avoir des résultats au plus haut niveau, il faut du temps »


Shakeel Mohamed:

"Le PM encourage les backbenchers à s'exprimer et à mettre la pression sur les ministres"

Notre invité est Me Shakeel Mohamed, avocat et député de l'Alliance sociale. La première partie de cette interview, réalisée samedi matin, est consacrée à l'affaire des "haut-parleurs". La deuxième a une série de questions d'actualité. Dans les deux cas, Shakeel Mohamed utilise une liberté de ton, exprime des avis souvent divergents de ses collègues et accepte la contradiction. Un fait suffisamment rare chez les députés de l'Alliance sociale pour être souligné.

Après l'annonce de l'accord sur le problème des haut-parleurs vendredi, beaucoup de Mauriciens se posent la question suivante: comment peut-on négocier sur un jugement de la Cour suprême ?

Un arrangement entre les deux parties concernées par un jugement de la cour est une pratique tout à fait normale dans la loi.

Si Me Gavin Glover et les responsables de la Mosquée de Quatre-Bornes avaient préféré l'arrangement au lieu d'aller en Cour, Maurice aurait fait l'économie de deux semaines de tension sociale et de manifestations !

Dès le départ de cette affaire, Gavin Glover avait souhaité une négociation et avait demandé à la Municipalité de Quatre-Bornes d'agir comme arbitre. Il est regrettable que la municipalité de Quatre-Bornes n'ait pas joué un rôle de conciliateur, ce qui aurait évité que l'affaire aille en Cour et connaisse les développements que vous savez.

Vous vous présentez comme celui qui a pu trouver une solution au problème. Mais il ne faudrait pas oublier que c'est vous qui avez convoqué la première grande réunion après le jugement Lam Sham Leen qui a été le point de départ des manifestations. Est-ce qu'il n'est pas un peu facile de jouer au pompier après avoir été le pyromane ?

J'ai organisé cette réunion parce que j'avais eu des informations troublantes selon lesquelles certaines personnes allaient se servir de ce jugement pour faire des revendications reposant sur l'émotion et non pas sur la raison. C'est pour éviter les dérapages graves que j'ai décidé de constituer une plate-forme réunissant tous les parlementaires musulmans pour dédramatiser la situation. J'ai proposé des solutions, dont celle de la baisse des décibels, souligné que Gavin Glover avait des droits…

… et demandé au gouvernement de voter un amendement qui aurait rendu caduque le jugement !

Nous avons donné du temps au gouvernement pour trouver une solution. J'ai rencontré le PM deux jours plus tard pour proposer un amendement sur les lois des municipalités reposant sur la diminution du niveau des décibels. Puis, j'ai dû partir pour des raisons professionnelles…

…et ce que vous redoutiez s'est produit: la plate-forme a été récupérée par quelques individus. La situation a dégénéré et des manifestations illégales ont été organisées. Pour protester contre un citoyen qui, estimant ses droits lésés, s'en est remis à une Cour de Justice.

Cette affaire n'est pas aussi simple que la description que vous en faites. Le jugement avait un effet non seulement sur la communauté musulmane mais sur toutes les communautés mauriciennes puisque concernant l'utilisation des haut-parleurs sur les lieux de culte. C'était donc une affaire concernant la nation. Et il aurait été normal que le gouvernement apporte une solution au problème en en faisant amender les règlements nécessaires, précédés de pourparlers avec les parties concernées.

Comment interpréter le fait que le gouvernement ait laissé la situation se détériorer en ne faisant aucune déclaration, ce qui a crée une forte tension sociale dans le pays. Un silence et une attitude que vous avez vous-même qualifiés de "lame duck" à votre retour au pays.

J'ai utilisé cette expression après réflexion, parce que la situation était en train de s'aggraver. J'ai rencontré le PM après qui a expliqué que son silence était dû au fait que le jugement était contesté en Cour suprême et qu'il ne pouvait donc pas aller de l'avant avec l'amendement que j'avais proposé. Je lui ai alors parlé du début de négociations entre les parties concernées et il a souligné, à juste titre, qu'il ne pouvait pas entrer dans cette affaire. Mais puisque vous parlez de silence du gouvernement, n'avez-vous pas remarqué d'autres silences, d'autres voix qui se sont tues. Avez-vous entendu les différentes associations qui prétendent veiller à la cohésion et au développement de la paix sociale dans le pays….

… je vous interrogeais sur le silence du gouvernement pas celui des associations !

Dans ce cas, le silence du gouvernement était justifié par une interprétation légale avec laquelle je ne suis pas d'accord, mais qui se tient. Ce n'était pas le cas de ces associations qui plaident au niveau du discours pour la paix sociale et le consensus national mais qui en cas de crise ne prennent pas position et, pire, ne cherchent pas de solution. J'ai été obligé, avec le concours de Sidath Hawaldar, de chercher une solution et nous l'avons trouvé.

Soyons cynique. En ce faisant, vous avez fait une excellente opération médiatico-politique qui vous place en bonne position pour devenir le leader de la communauté musulmane.

Si vous saviez combien de coups de téléphone d'insulte j'ai reçu, au départ, de membres de la communauté musulmane. Si vous savez combien de critiques j'ai dû subir pour mon engagement dans cette affaire…

… y compris de votre collègue parlementaire, Nita Deerpalsing, qui a trouvé que vous étiez allé trop loin…

… Mais elle n'a rien fait pour trouver une solution au problème à part de me critiquer. Je ne trouve pas qu'elle ait fait preuve de beaucoup de courage.

Avez-vous conscience de l'existence d'un petit groupe d'extrémistes qui sont à la recherche de toutes les occasions pour montrer un visage de l'Islam qui fait de plus en plus peur aux Mauriciens des autres communautés ? Un visage de l'Islam avec des fanatiques, cachés derrières des keffiehs et des tambours de goon qui est en train de remplacer celui d'un Islam de tolérance avec lequel les autres Mauriciens ont toujours coexisté ? Savez-vous que beaucoup de magasins ont fermé leurs portes hier à l'annonce de la manifestation devant le Parlement ?

Je le sais et je le déplore. Disons les choses clairement: ce petit groupe d'extrémistes fait la honte de la société mauricienne et plus particulièrement de la communauté musulmane. Ce ne sont pas de "productive participants of society" et ne le seront jamais. Dans l'absolu, il faudrait faire une prison pour enfermer ces extrémistes musulmans mais également ceux des autres communautés qui empoisonnent la vie sociale du pays. On peut discuter un jour, une année ou un siècle avec ces gens ils ne vous écoutent pas parce qu'ils n'ont pas envie de vous entendre et de vous comprendre. Leur agenda est de créer du désordre par tous les moyens. Non seulement ils font honte aux musulmans mais ils leur font également peur. La majeure partie de musulmans qui m'ont appelé depuis l'accord se dit soulagé parce qu'ils ne se reconnaissent pas dans ces manifestations dont les seuls bénéficiaires sont ceux qui les ont organisées.

Comment expliquez-vous le fait que le gouvernement ait interdit la manifestation des "taxis maléré" devant le Parlement mais laissé faire ceux qui manifestaient mardi dernier en faveur des hauts parleurs ?

Je pense que la police a failli lamentablement à sa tâche mardi dernier devant le Parlement. Elle aurait dû prendre des actions fermes sur-le-champ pour interdire la manifestation qu'elle avait décrétée illégale. Je crois pouvoir dire que sur cette question le Premier ministre partage mon avis…

… permettez-moi de vous rappeler que c'est le même Premier ministre qui occupe le portefeuille de l'intérieur, ce qui fait que la police tombe sous sa responsabilité ! Est-ce qu'on n'est pas en train de chercher un bouc- émissaire dans cette affaire Sakheel Mohamed ?

Je sais ce qui s'est passé "behind the doors" et que le Premier ministre est résolument contre toute action illégale. C'est pour cette raison qu'il a refusé de recevoir les religieux musulmans qui avaient participé à la manifestation illégale. Mais heureusement que tout cela est derrière nous grâce à la négociation qui a abouti.

Je ne peux m'empêcher de souligner que cette négociation aurait dû avoir lieu au départ ce qui aurait économisé au pays plus de deux semaines de tensions et de manifestations.

Vous avez raison de le souligner. Ce problème aurait été réglé au départ si la municipalité de Quatre-Bornes avait joué son rôle de médiateur. Espérons que cette affaire nous servira d'exemple dans ce pays où, malheureusement, on est trop souvent "wise after the event."

Changeons de sujet. Vous êtes en train de vous construire, depuis quelque temps, une image de backbencher du gouvernement qui, contrairement aux autres, ne parle pas seulement pour dire que tout ce que le gouvernement fait est bien. Est-ce que vous êtes un franc-tireur ou est-ce que vous faites du tapage pour qu'on vous fasse taire avec un portefeuille ministériel ?

Tout d'abord, je fais partie de ceux qui disent ce qu'ils pensent et interpellent. J'ai pris du temps pour comprendre le fonctionnement du Parlement et les standing orders. J'admire les grands parlementaires comme Paul Bérenger qui connaît les standing orders sur le bout des doigts, tout comme le Dr Ramgoolam. Je dis ce que je pense parce que le Premier ministre encourage les backbenchers à s'exprimer et à mettre la pression sur les ministres. J'utilise pleinement cet encouragement.

Passons à une série de questions d'actualité. La MSPA affirme qu'un an après un accord agrée pour la fermeture de trois usines sucrières, le gouvernement ajoute trois nouvelles conditions. Faites-vous partie des backbenchers du gouvernement qui ont des comptes à régler avec les barons sucriers, même si ces règlements vont à l'encontre des intérêts immédiats du pays ?

Je ne suis pas au courant des clauses de cet accord et des possibilités ou non d'y ajouter de nouvelles conditions. De la même manière que nous sommes arrivés à une solution sur le problème des haut-parleurs dans le dialogue, je crois qu'il faut aborder la question sucrière dans le même esprit, en gardant en tête qu'il s'agit d'une question d'intérêt nationale. L'industrie sucrière a toujours répondu présent dans le passé quand le pays a eu besoin d'elle et il est temps d'arrêter d'utiliser le terme "baron sucrier". Ce genre de langage augmente les barrières et retarde les solutions.

La politique menée par le ministre du Commerce a conduit à la fermeture de Desbro avec 180 licenciements, le rachat de l'entreprise par un groupe sud-africain qui non seulement va pouvoir contrôler le marché mauricien du fer de construction, mais vient d'obtenir ce que les entreprises mauriciennes ont longtemps réclamé: la libéralisation des prix et la baisse des tarifs douaniers. Est-ce que le slogan de l'Alliance serait devenu "putting strangers first" ?

Si la situation était telle que vous la décrivez, elle serait inacceptable. Je vous rappelle que le ministre Jeetah à une autre explication des faits. Je crois que Desbro n'a pas su négocier son case dès le départ et je suis au courant que le style de négociations et le langage tenu par Desbro avec le ministère était méchant et arrogant.

C'est donc pour corriger l'arrogance et la méchanceté de Desbro que le ministère l'a poussé à la fermeture en mettant 180 personnes au chômage ? !

Je n'ai pas dit cela. Je crois que les négociations n'ont pas été menées "in good faith". Mais en analysant la situation aujourd'hui, il y a un gros point d'interrogation sur ce dossier et je ne pense pas que le consommateur soit sorti gagnant de tout cela.

Vous avez donné le sentiment de ne pas être d'accord avec le projet de Gamma Civic de produire de l'électricité à partir des déchets.

Je n'ai pas apprécié le fait que Gamma Civic ait envoyé des "marketing tools" à tous les parlementaires. Ce n'était pas de l'information mais du lobbying. Mais je me suis intéressé au dossier et j'ai rencontré d'autres personnes pour comprendre la nature du projet Gamma Civic et ses détails. Après avoir pris connaissance de tout cela, je ne suis pas convaincu que la production de l'énergie à partir des déchets soit sans risque pour une île comme Maurice.

Votre père Yousouff Mohamed a déclaré récemment qu'il "n'existait aucune méritocratie au niveau des nominations à la tête des corps para-étatiques." Partagez-vous cet avis ?

Totalement. Il faudrait que les gens nommés à des postes de décisions dans les corps para-étatiques aient les compétences nécessaires. Ce n'est malheureusement pas le cas. J'ai depuis longtemps suggéré au Premier ministre d'instituer un comité qui serait chargé d'évaluer les compétences des futurs nommés, la décision finale restant avec le PM….

… je suppose que le Premier ministre réfléchit sérieusement à cette proposition.

J'ai évoqué cette question avant les élections. Je vais la soulever à nouveau aussitôt que j'en aurai l'occasion.

Quel est votre regard sur les manifestations des étudiants ces derniers temps ?

Je pense que les étudiants sont un peu mal compris à Maurice. Je crois que les étudiants sont très conscients des difficultés économiques du pays et de leurs parents, c'est ce qui explique leurs réactions. Il serait temps que les autorités quittent leurs bureaux, enlèvent leurs cravates et descendent enfin sur le terrain pour commencer un dialogue avec les étudiants. Pour savoir qui ils sont et ce qu'ils attendent de la société.

Vous êtes député du numéro 13 où un projet de développement hôtelier est bloqué depuis des mois. Où en est-on dans ce dossier ?

Une enquête de l'ICAC a été initiée sur ce dossier, ce qui a retardé les procédures du projet Bel Air St Felix. J'ai appris que l'enquête est terminée depuis plus d'un mois et je crois qu'il est temps d'activer ce dossier qui est fondamental pour la région.

Les observateurs sont unanimes pour dire que le gouvernement communique très mal ou souvent à côté. Partagez-vous cet avis ?

Je pense que la cellule de communication du Premier ministre doit faire son autocritique. Certains ministères communiquent bien, d'autres pas du tout. La communication a été lamentable pour le dossier abolition des fees de la SC et de la HSC. C'est depuis l'année dernière, après la présentation du budget, qu'il fallait commencer une campagne d'explication. Pas à la veille de la mise en application de la mesure.

Et la MBC ?

Il faudrait que la MBC soit plus ouverte aux partis d'opposition. Il faudrait commencer à diffuser en direct à la télévision les débats parlementaires. Ce serait non seulement l'occasion de démocratiser le débat parlementaire mais également de permettre aux Mauriciens de voir ce que font leurs députés au Parlement.

Quel est le regard que vous jetez sur les oppositions parlementaires ?

L'opinion ne représente plus une force au Parlement. Bien sûr, il y a des individus qui se font remarquer comme Paul Bérenger, Rajesh Bhagwan, Joe Lejongard…

… je note que le leader de l'opposition ne fait pas partie de votre hit-parade des bons parlementaires…

…pour moi, le leader de l'opposition n'a pas l'étoffe, ni même le tussor de la fonction. Il y a un manque de coordination évidente au Parlement au niveau de l'opposition. Il arrive souvent que trois questions soient posées sur le même sujet. La aussi il y a un sérieux problème de communication dans l'opposition.

Qu'est-ce qui justifie, selon vous, la précipitation avec laquelle le ministre de la Justice vient au Parlement avec un projet de loi sur les violences sexuelles avec accent sur la dépénalisation de la sodomie ?

Rien, à mon avis. Ce n'est ni le moment ni la priorité et ce texte comporte des lacunes et des manquements. Il existe par contre d'autres sujets urgents, fondamentaux qui doivent être traités au Parlement et qui ne le sont pas. On focalise sur la loi dépénalisant la sodomie alors qu'on ne parle pas d'une autre loi, plus scandaleuse encore, qui sera présentée mardi prochain: Le Criminal Code Amendment Bill. Ce qui est derrière cette présentation est scandaleux. Dans le cas de l'affaire Watson, le Privy Council a décrété que la législation fixant l'emprisonnement à 45 ans est anticonstitutionnelle et blâme les parlementaires qui l'ont voté. D'après ce jugement, tous ceux qui ont été condamnés selon cette loi anticonstitutionnelle devraient être libérés. Pour contourner ce problème, on va faire voter rapidement une loi rétroactive donnant le pouvoir aux juges de fixer la durée de la sentence. C'est ça la séparation des pouvoirs ?

Shakeel Mohamed, je me demande si après cette interview l'Alliance sociale ne va pas voter une loi pour vous expulser de ses rangs.

Le Premier ministre m'a donné la latitude de m'exprimer et je compte le faire pleinement sur le Criminal Code Amendment Bill. En tant qu'avocat et parlementaire, je ne peux pas ne pas dire mon sentiment sur ce projet de loi. Il faudrait que ceux qui ont rédigé et voté l'ancienne loi assument leurs responsabilités et rendent des comptes.

Je reviens pour terminer avec une question à laquelle vous avez évité de répondre: est-ce que vous êtes en quête d'un portefeuille ministériel dans le cadre de ce remaniement que certains annoncent pour très bientôt ?

C'est vrai que le numéro 13 est la seule circonscription avec trois élus de l'Alliance sociale qui n'a pas de ministre. Oui le numéro13 mérite un ministre, mais je crois que mon collègue Pritambar qui travaille dans la circonscription depuis longtemps est celui des trois qui mériterait cette nomination. Mais d'après mes informations aucun remaniement n'est "in the pipe line" et notre situation de backbenchers nous permet de dire et de faire des choses que les ministres ne peuvent pas se permettre.


Le projet de loi sur les violences sexuelles

Sandra O'Reilly:"Pourquoi tant de précipitation ?"

Que pensez-vous du projet de loi sur les violences sexuelles que va présenter le ministre de la Justice au Parlement la semaine prochaine ?

Grosso modo, je suis pour les nouvelles lois qui viennent actualiser celles qui existent et qui datent ou sont carrément dépassées. Je suis globalement satisfaite car je pense qu'il est important que les violeurs soient jugés séparément et que les différents types de violence sexuelle ne soient pas traités comme un seul cas. Je pense qu'au lieu de protéger les victimes, ce projet de loi hâtivement présenté peut au contraire les desservir. Il est vrai que la peine allant de 5 à 8 ans de prison pour viol n'était pas suffisante. Mais je ne suis pas sûre que le fait de passer de 5 à 60 ans de prison va forcément solutionner le problème. Il fallait faire une différence entre les différents types de violence sexuelle et prévoir différentes peines. Mais le problème est que tout cela semble bien précipité. Le projet de loi a été approuvé vendredi dernier et devait être voté mardi à toute vitesse sans que les Mauriciens puissent débattre du sujet et fassent leurs critiques et suggestions. En tant que victime d'un viol collectif, j'aurais des suggestions à faire au ministre de la Justice.

Comment interprétez-vous la rapidité qui a entouré ce projet de loi ?

Je me demande si on veut vraiment trouver des solutions à la violence sexuelle ou si on a rendu public ce texte - qui ne pouvait manquer de provoquer des réactions - pour lancer un débat et faire oublier d'autres problèmes aux Mauriciens. Je fais partie des Mauriciennes et des Mauriciens qui mènent le combat contre les violences sexuelles et j'estime qu'on aurait pu nous demander notre avis avant de rédiger le texte. Je rappelle que c'est un sujet de société qui concerne tous les Mauriciens et qui n'aurait pas dû être traité à la hâte. Il aurait fallu non seulement un débat national, mais une vraie campagne d'information sur la question. Face à la manière de faire, je suis forcé de poser la question suivante: pourquoi tant de précipitation ?

Si la loi que l'on veut faire voter existait en 2002, vous n'auriez pas été autorisée, après votre viol, à lancer le mouvement qui a non seulement permis de retrouver vos agresseurs mais a provoqué une prise de conscience nationale sur la violence sexuelle.

C'est vrai que certains policiers donnent à certains journalistes les noms des victimes de viols, qui sont jetés en pâture au public. Cette partie de la nouvelle loi est censée mettre fin à cette situation. Mais je ne comprends pas pourquoi une victime d'un viol ne devrait pas avoir, si elle le décide, le droit de faire appel à l'opinion publique pour demander justice et dénoncer ses agresseurs. Pourquoi interdire à la victime de témoigner, de dénoncer si elle le souhaite ? Vous avez raison: si la loi existait quand j'ai été violée, je n'aurais pas eu le droit de faire appel à l'opinion publique et il est probable qu'on n'aurait pas retrouvé et jugé mes agresseurs. C'est une des lacunes ou zones d'ombres du projet de loi. Il y a beaucoup d'autres lacunes dans ce projet. Par exemple, à un moment, on parle de bestialité, sans donner la définition que le texte de loi a prise en considération. Le viol conjugal, qui est également un gros problème, n'est pas pris en considération.

Depuis lundi, le sujet du débat est en train de glisser - ce n'est pas un jeu de mots - du viol à la dépénalisation de la sodomie entre adultes consentants. Quelle est votre opinion sur la question ?

Je ne suis pas choqué par cette mesure qui vient mettre un terme à l'hypocrisie qui entoure cette question. Mais la manière dont les choses sont présentées - le mot sodomie ne figure pas une seule fois dans le texte - fait que toute l'attention va être focalisée sur la dépénalisation de la sodomie, en faisant passer au second plan la partie de la loi concernant les violences sexuelles. Je vais finir par me demander si ce n'est pas fait exprès. Je n'ai pas la prétention d'être experte en la matière. Mais le fait d'avoir subi des violences sexuelles et d'avoir lancé une campagne sur le sujet me donne le droit de m'exprimer. Comme toutes les autres victimes qui auraient beaucoup de choses à dire et à qui on n'a pas cru bon de demander leur avis. Il vaut mieux renvoyer la discussion sur ce texte plutôt que de faire le gouvernement voter une loi bâclée qui sera difficile à mettre en application.

Avez-vous tenté d'entrer en contact avec le ministre de la Justice pour lui faire part de vos points de vue sur la question ?

J'ai téléphoné à son bureau et j'ai envoyé un e-mail à Rama Valayden pour lui demander un rendez-vous pour faire entendre mes arguments. À moins qu'il considère que mon opinion n'est pas intéressante. Samedi matin, je n'avais reçu aucune réponse ou accusé de réception de mon message. Rama Valayden a été, je le rappelle, l'avocat qui a défendu ceux qui m'ont violée. J'espère que ce n'est pas pour cette raison qu'il n'a pas répondu à ma demande de rendez-vous.


Philippe Lemoine

" Pour avoir des résultats au plus haut niveau, il faut du temps "

Le Directeur technique national (DTN), Philippe Lemoine a décidé de mettre un terme à son contrat plus tôt que prévu. Ce départ prématuré, a-t-il expliqué, est lié à sa situation financière. Philippe Lemoine n'a pas non plus caché que sa relation de travail avec Akhtar Toorawa, ex-secrétaire-général de la Mauritius Tennis Federation (MTF), a été difficile, mais affirme que ce n'est pas la raison de son départ. D'autre part, le Français dit quitter le pays avec le sentiment du devoir accompli. Il n'a d'ailleurs pas caché sa satisfaction devant le progrès accompli par le tennis local au cours des trois ans qu'il a passés à Maurice.

Entrons dans le vif du sujet Philippe Lemoine. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de votre départ ?

- Les raisons sont esssentiellement financières. J'ai trois enfants en France et neuf billets d'avion à payer chaque année. Ce que je gagne aujourd'hui en roupies ne me permet plus d'assurer mes responsabilités en France entre ce que je donne à mes enfants pour leurs études et ce dont ils ont besoin pour vivre. Financièrement, je ne m'en sors pas, même si je suis conscient que le salaire que je gagne serait un très bon salaire pour un Mauricien. Il y a aussi les tiraillements avec Akhtar (Toorawa), mais ce n'est pas cela qui me fait partir. Car j'avais annoncé mon départ aux membres de la MTF depuis septembre dernier, bien avant mon dernier clash avec Akhtar.

On sait tous que vous avez eu des problèmes avec Akhtar Toorawa, l'ex-sécrétaire général de la MTF. Peut-on justement savoir qu'elles ont été vos relations de travail avec Akhtar Toorawa ?

- Je n'ai pas trop envie de parler de ma relation avec Akhtar, car elle a été conflictuelle. Pendant longtemps, nous avons été suffisament raisonnables pour être capables de travailler ensemble pour le bien du tennis mauricien. Mais depuis quelques mois, cela est devenu impossible. J'ai donc mis fin à cette relation, car j'estime qu'il n'y avait pas de temps à perdre sur ce dossier. Ce sont des choses qui arrivent dans des entreprises tous les jours.

Vous avez pris en main les destinées du tennis mauricien pendant ces trois dernières années. Quel bilan faites-vous de ce laps de temps?

- Il est un peu tôt pour faire un bilan. J'attendrais la mi-mai à fin mai, qui seront d'ailleurs, mes 15 derniers jours à Maurice pour faire un bilan et passer mes dossiers soit à mon successeur - s'il est déjà sur place -, soit à la fédération ou alors au ministère de la Jeunesse et des Sports. Il n'empêche que j'ai le sentiment d'avoir réussi des choses vraiment bien au cours de mon passage à Maurice. Je pense aux compétitions, au classement ITN, à la formation des coaches. Il y a aussi les jeunes que j'entraîne et qui commencent à avoir de bons résultats au niveau international. Je pense à l'équipe hommes qui monte de groupe en Coupe Davis. On a également eu des médailles et ce, pour la première fois, en Coupe d'Afrique des Nations (CAN) en simple comme en double. Mais il faut aussi reconnaître qu'il y a eu des choses qui ont été moins bien réalisées ou auxquelles je n'ai pas eu le temps de me consacrer.

Vous parlez de progression M. Lemoine, comment évaluez-vous justement la progression du tennis mauricien depuis votre arrivée ?

- Il y a plusieurs évaluations. Il y a d'abord le niveau sportif où l'équipe de Coupe Davis est montée de division en gagnant tous ses matches. Je suis cependant déçu que cette performance ait été aussi peu relayée dans la presse. Chez les femmes, Marinne (Giraud) a décroché le bronze en simple et l'argent en double avec Astrid (Tixier) à la CAN. On a quand même des regrets notamment aux Championnats d'Afrique où j'estime qu'on aurait pu faire mieux.

Chez les jeunes, il y a eu des résultats aux Jeunes Dodos de l'an dernier où on a fait 2 quart de finale en U13 garçons, mais également des places d'honneur en consolante au Top Jeunes à la Réunion, alors que quelques années de cela, on était déjà content quand on passait un tour en consolante. Ce qui me fais dire que nous sommes vraiment sur la bonne voie. On est bien meilleur qu'il y a quelques années. Je dirais aussi que la MTF a plus de licenciés. On a augmenté de 50 à 100% le nombre de joueurs dans les tournois. Au niveau de l'encadrement, on a désormais une équipe d'une vingtaine de coaches alors qu'à mon arrivée, on en manquait. Le niveau a énormément progressé. Pour avoir des résultats au plus haut niveau, il faut du temps. Je suis aussi d'avis que l'aménagement du système scolaire est très important.

N'est-il pas trop facile de dire que c'est le système éducatif à Maurice qui gène la progression des joueurs ?

- Je ne le pense pas. Sinon comment expliquer le fait que les meilleurs pays en tennis ont un système scolaire aménagé ? Ce n'est toutefois pas le seul élément. À la Réunion, l'année dernière, on avait eu des discussions pour trouver la meilleure date pour la tenue des Jeunes Dodos. Le responsable du Tennis-Jeunes à la fédération française a alors dit que les jeunes en France ne sont plus à l'école à 11 ans/12 ans. Pour eux, la problématique, c'est que les Jeunes Dodos ne coïncident pas avec un autre tournoi international. Ce n'est pas un problème de date de vacances scolaires. Mais il y a d'autres éléments. Il nous faut aussi du temps, de l'argent pour faire des compétitions à l'étranger, de bons entraîneurs et de bons joueurs. Mais ce sont des préalables. Ils augmentent les chances d'avoir des joueurs de classe internationale mais ça ne veut pas dire qu'on en aura, on augmente juste les chances…

Le projet sport-études vient d'être lancé il y a 3 semaines. Quatre tennismen ont été chosis. Qu'en pensez-vous ?

_ C'est un travail de longue haleine. Cela fait déjà près de 2 ans que je travaille avec Michael (Glover) sur ce projet. C'est très bien qu'il voit le jour. La seule chose, c'est qu'il faut le faire encore plus tôt, c'est-à-dire pour des jeunes de moins de 10 ans, de moins de 8 ans. Le haut niveau en tennis, c'est 16 ans chez les filles et 18 ans chez les garçons. Quand on fait rentrer les jeunes dans le système à 12 ans, c'est déjà trop tard. Mais au moins, on a commencé. Michael Glover a tout à fait raison de se battre pour cela.

Vous préconisiez un entraînement collectif alors que dans le passé, l'entraînement individuel était privilégié. Cette différence a-t-elle eu un effet ?

- Je ne préfère pas l'entraînement collectif. Si j'avais des moyens de faire de l'entraînement individuel, je l'aurais fait. Marinne (Giraud) a un coach à temps plein. Il aurait fallu plus de coaches pour plus de suivi. L'entraînement individuel, c'est ce qu'il y a de mieux. Je préconise l'entraînement individuel. Du temps de Frantz (Jessin), mon prédécesseur, il n'y avait aucune leçon individuelle. Mais il y a 8 jeunes qui font partie de ce qu'on appelle le groupe Avenir qui bénéficient de leçons individuelles.

Peut-on espérer voir un Mauricien faire partie du gratin mondial dans les 10 prochaines années ?

Même avant 10 ans. On a des joueurs comme Enzo (Couacaud) qui ont une classe internationale. Des joueurs comme Amaury de Beer, Jason Rogers qui ont de la classe, du talent, du potentiel et de la motivation. Mais encore une fois, pour avoir un joueur de classe internationale, il faut du temps, un système scolaire aménagé, des compétitions à l'étranger et de bons entraîneurs.

Peu de temps après votre arrivée à Maurice, vous aviez déclaré que vous ne vouliez pas faire attention aux rumeurs concernant les problèmes de vos prédécesseurs avec la MTF. Peut-on connaître votre opinion sur la MTF aujourd'hui ? A-t-il été facile de travailler avec elle ?

Facile avec des gens comme Jean-Michel Giraud. Extrèmement difficile avec des gens comme Akhtar Toorawa. Mes prédécesseurs m'avaient prévénu. Ça n'a pas mis longtemps à se confirmer. Mais à la MTF aujourd'hui, il n'y a pas de crise. Il y a juste du mouvement. La fédération n'a jamais été aussi stable. Dans la vie, il y a une chose qui est forte, c'est que personne n'est indispensable.

Vous avez relancé en 2006, le projet de tennis à l'école mais depuis, on n'en a pas beaucoup entendu parler. Pourquoi ?

Des écoles viennent à Petit Camp comme le Lycée Labourdonnais. 6 écoles doivent redémarrer les activités avec leurs professeurs d'Éducation physique. Mais le point qui me tenait le plus à cœur et que je n'ai pas pu développer, c'est le mini-tennis à l'école. Surtout dans les milieux défavorisés où le tennis aurait pu changer la vie des jeunes. Malheureusement, je pars plus tôt que prévu et donc, je ne peux pas me lancer dans un nouveau projet.

Votre départ précipité ne va-t-il pas bouleverser la préparation des joueurs pour les Jeux des îles ?

Non, cela n'aura aucune incidence. Chez les garçons, Kamil Patel est ici, Bruno Gorayah est en France, Jean-Marcel Bourgault est à l'étranger tout comme Ananda Sawmynaden, Sébastien Daruty est en France, Guillaume Desvaux est en Australie. Chez les filles, il n'y a que Marinne (Giraud) qui s'entraîne à Maurice, Astrid Tixier est en France, tout comme Chrystelle Lee Syk Yee. Mercedes Pollmeiere est aux États-Unis. Cela pour dire qu'en étant en France, j'aurais plus de facilités à les entraîner parce que beaucoup y sont basés.

Partez-vous avec le sentiment d'avoir atteint vos principaux objectifs ?

Je pourrais répondre après les Jeux des îles. Lorsque je suis venu à Maurice, Ravi Yerrigadoo a été très clair. Il fallait au moins les mêmes résultats que lors des derniers Jeux (2003), 4 médailles. Il fallait faire la formation des coaches. Et c'est maintenant une référence mondiale parce que la fédération internationale m'a demandé d'être expert pour eux dans le domaine. Il m'avait aussi dit de mettre en place le tennis à l'école. Le plan de développement a été fait et il reste à mettre en place. 40 professeurs d'Éducation physique ont été formés et il y a eu 28 entraîneurs formés au BECS niveau 1. Je suis plutôt content car dans certains cas, on a dépassé les espérances.

Avez-vous des regrets ?

Oui, notamment celui de ne pas pouvoir aller au bout de ce que j'avais fixé, accompagner un joueur mauricien pour qu'il atteigne le niveau international. De ne pas avoir pu mettre en place le mini-tennis. Et puis, vivre à Maurice, c'est magnifique. Les Mauriciens sont adorables et je n'ai pas envie de rentrer en Europe.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 15 avril 2007