Notre invité est Me Shakeel Mohamed, avocat et député
de l'Alliance sociale. La première partie de cette interview,
réalisée samedi matin, est consacrée à
l'affaire des "haut-parleurs". La deuxième a
une série de questions d'actualité. Dans les deux
cas, Shakeel Mohamed utilise une liberté de ton, exprime
des avis souvent divergents de ses collègues et accepte
la contradiction. Un fait suffisamment rare chez les députés
de l'Alliance sociale pour être souligné.
Après l'annonce de l'accord sur le problème des
haut-parleurs vendredi, beaucoup de Mauriciens se posent la question
suivante: comment peut-on négocier sur un jugement de la
Cour suprême ?
Un arrangement entre les deux parties concernées par un
jugement de la cour est une pratique tout à fait normale
dans la loi.
Si Me Gavin Glover et les responsables de la Mosquée
de Quatre-Bornes avaient préféré l'arrangement
au lieu d'aller en Cour, Maurice aurait fait l'économie
de deux semaines de tension sociale et de manifestations !
Dès le départ de cette affaire, Gavin Glover avait
souhaité une négociation et avait demandé
à la Municipalité de Quatre-Bornes d'agir comme
arbitre. Il est regrettable que la municipalité de Quatre-Bornes
n'ait pas joué un rôle de conciliateur, ce qui aurait
évité que l'affaire aille en Cour et connaisse les
développements que vous savez.
Vous vous présentez comme celui qui a pu trouver une
solution au problème. Mais il ne faudrait pas oublier que
c'est vous qui avez convoqué la première grande
réunion après le jugement Lam Sham Leen qui a été
le point de départ des manifestations. Est-ce qu'il n'est
pas un peu facile de jouer au pompier après avoir été
le pyromane ?
J'ai organisé cette réunion parce que j'avais eu
des informations troublantes selon lesquelles certaines personnes
allaient se servir de ce jugement pour faire des revendications
reposant sur l'émotion et non pas sur la raison. C'est
pour éviter les dérapages graves que j'ai décidé
de constituer une plate-forme réunissant tous les parlementaires
musulmans pour dédramatiser la situation. J'ai proposé
des solutions, dont celle de la baisse des décibels, souligné
que Gavin Glover avait des droits
et demandé au gouvernement de voter un amendement
qui aurait rendu caduque le jugement !
Nous avons donné du temps au gouvernement pour trouver
une solution. J'ai rencontré le PM deux jours plus tard
pour proposer un amendement sur les lois des municipalités
reposant sur la diminution du niveau des décibels. Puis,
j'ai dû partir pour des raisons professionnelles
et ce que vous redoutiez s'est produit: la plate-forme
a été récupérée par quelques
individus. La situation a dégénéré
et des manifestations illégales ont été organisées.
Pour protester contre un citoyen qui, estimant ses droits lésés,
s'en est remis à une Cour de Justice.
Cette affaire n'est pas aussi simple que la description que vous
en faites. Le jugement avait un effet non seulement sur la communauté
musulmane mais sur toutes les communautés mauriciennes
puisque concernant l'utilisation des haut-parleurs sur les lieux
de culte. C'était donc une affaire concernant la nation.
Et il aurait été normal que le gouvernement apporte
une solution au problème en en faisant amender les règlements
nécessaires, précédés de pourparlers
avec les parties concernées.
Comment interpréter le fait que le gouvernement ait
laissé la situation se détériorer en ne faisant
aucune déclaration, ce qui a crée une forte tension
sociale dans le pays. Un silence et une attitude que vous avez
vous-même qualifiés de "lame duck" à
votre retour au pays.
J'ai utilisé cette expression après réflexion,
parce que la situation était en train de s'aggraver. J'ai
rencontré le PM après qui a expliqué que
son silence était dû au fait que le jugement était
contesté en Cour suprême et qu'il ne pouvait donc
pas aller de l'avant avec l'amendement que j'avais proposé.
Je lui ai alors parlé du début de négociations
entre les parties concernées et il a souligné, à
juste titre, qu'il ne pouvait pas entrer dans cette affaire. Mais
puisque vous parlez de silence du gouvernement, n'avez-vous pas
remarqué d'autres silences, d'autres voix qui se sont tues.
Avez-vous entendu les différentes associations qui prétendent
veiller à la cohésion et au développement
de la paix sociale dans le pays
.
je vous interrogeais sur le silence du gouvernement
pas celui des associations !
Dans ce cas, le silence du gouvernement était justifié
par une interprétation légale avec laquelle je ne
suis pas d'accord, mais qui se tient. Ce n'était pas le
cas de ces associations qui plaident au niveau du discours pour
la paix sociale et le consensus national mais qui en cas de crise
ne prennent pas position et, pire, ne cherchent pas de solution.
J'ai été obligé, avec le concours de Sidath
Hawaldar, de chercher une solution et nous l'avons trouvé.
Soyons cynique. En ce faisant, vous avez fait une excellente
opération médiatico-politique qui vous place en
bonne position pour devenir le leader de la communauté
musulmane.
Si vous saviez combien de coups de téléphone d'insulte
j'ai reçu, au départ, de membres de la communauté
musulmane. Si vous savez combien de critiques j'ai dû subir
pour mon engagement dans cette affaire
y compris de votre collègue parlementaire, Nita
Deerpalsing, qui a trouvé que vous étiez allé
trop loin
Mais elle n'a rien fait pour trouver une solution au problème
à part de me critiquer. Je ne trouve pas qu'elle ait fait
preuve de beaucoup de courage.
Avez-vous conscience de l'existence d'un petit groupe d'extrémistes
qui sont à la recherche de toutes les occasions pour montrer
un visage de l'Islam qui fait de plus en plus peur aux Mauriciens
des autres communautés ? Un visage de l'Islam avec des
fanatiques, cachés derrières des keffiehs et des
tambours de goon qui est en train de remplacer celui d'un Islam
de tolérance avec lequel les autres Mauriciens ont toujours
coexisté ? Savez-vous que beaucoup de magasins ont fermé
leurs portes hier à l'annonce de la manifestation devant
le Parlement ?
Je le sais et je le déplore. Disons les choses clairement:
ce petit groupe d'extrémistes fait la honte de la société
mauricienne et plus particulièrement de la communauté
musulmane. Ce ne sont pas de "productive participants
of society" et ne le seront jamais. Dans l'absolu, il
faudrait faire une prison pour enfermer ces extrémistes
musulmans mais également ceux des autres communautés
qui empoisonnent la vie sociale du pays. On peut discuter un jour,
une année ou un siècle avec ces gens ils ne vous
écoutent pas parce qu'ils n'ont pas envie de vous entendre
et de vous comprendre. Leur agenda est de créer du désordre
par tous les moyens. Non seulement ils font honte aux musulmans
mais ils leur font également peur. La majeure partie de
musulmans qui m'ont appelé depuis l'accord se dit soulagé
parce qu'ils ne se reconnaissent pas dans ces manifestations dont
les seuls bénéficiaires sont ceux qui les ont organisées.
Comment expliquez-vous le fait que le gouvernement ait interdit
la manifestation des "taxis maléré" devant
le Parlement mais laissé faire ceux qui manifestaient mardi
dernier en faveur des hauts parleurs ?
Je pense que la police a failli lamentablement à sa tâche
mardi dernier devant le Parlement. Elle aurait dû prendre
des actions fermes sur-le-champ pour interdire la manifestation
qu'elle avait décrétée illégale. Je
crois pouvoir dire que sur cette question le Premier ministre
partage mon avis
permettez-moi de vous rappeler que c'est le même
Premier ministre qui occupe le portefeuille de l'intérieur,
ce qui fait que la police tombe sous sa responsabilité
! Est-ce qu'on n'est pas en train de chercher un bouc- émissaire
dans cette affaire Sakheel Mohamed ?
Je sais ce qui s'est passé "behind the doors"
et que le Premier ministre est résolument contre toute
action illégale. C'est pour cette raison qu'il a refusé
de recevoir les religieux musulmans qui avaient participé
à la manifestation illégale. Mais heureusement que
tout cela est derrière nous grâce à la négociation
qui a abouti.
Je ne peux m'empêcher de souligner que cette négociation
aurait dû avoir lieu au départ ce qui aurait économisé
au pays plus de deux semaines de tensions et de manifestations.
Vous avez raison de le souligner. Ce problème aurait été
réglé au départ si la municipalité
de Quatre-Bornes avait joué son rôle de médiateur.
Espérons que cette affaire nous servira d'exemple dans
ce pays où, malheureusement, on est trop souvent "wise
after the event."
Changeons de sujet. Vous êtes en train de vous construire,
depuis quelque temps, une image de backbencher du gouvernement
qui, contrairement aux autres, ne parle pas seulement pour dire
que tout ce que le gouvernement fait est bien. Est-ce que vous
êtes un franc-tireur ou est-ce que vous faites du tapage
pour qu'on vous fasse taire avec un portefeuille ministériel
?
Tout d'abord, je fais partie de ceux qui disent ce qu'ils pensent
et interpellent. J'ai pris du temps pour comprendre le fonctionnement
du Parlement et les standing orders. J'admire les grands
parlementaires comme Paul Bérenger qui connaît les
standing orders sur le bout des doigts, tout comme le Dr
Ramgoolam. Je dis ce que je pense parce que le Premier ministre
encourage les backbenchers à s'exprimer et à
mettre la pression sur les ministres. J'utilise pleinement cet
encouragement.
Passons à une série de questions d'actualité.
La MSPA affirme qu'un an après un accord agrée pour
la fermeture de trois usines sucrières, le gouvernement
ajoute trois nouvelles conditions. Faites-vous partie des backbenchers
du gouvernement qui ont des comptes à régler avec
les barons sucriers, même si ces règlements vont
à l'encontre des intérêts immédiats
du pays ?
Je ne suis pas au courant des clauses de cet accord et des possibilités
ou non d'y ajouter de nouvelles conditions. De la même manière
que nous sommes arrivés à une solution sur le problème
des haut-parleurs dans le dialogue, je crois qu'il faut aborder
la question sucrière dans le même esprit, en gardant
en tête qu'il s'agit d'une question d'intérêt
nationale. L'industrie sucrière a toujours répondu
présent dans le passé quand le pays a eu besoin
d'elle et il est temps d'arrêter d'utiliser le terme "baron
sucrier". Ce genre de langage augmente les barrières
et retarde les solutions.
La politique menée par le ministre du Commerce a conduit
à la fermeture de Desbro avec 180 licenciements, le rachat
de l'entreprise par un groupe sud-africain qui non seulement va
pouvoir contrôler le marché mauricien du fer de construction,
mais vient d'obtenir ce que les entreprises mauriciennes ont longtemps
réclamé: la libéralisation des prix et la
baisse des tarifs douaniers. Est-ce que le slogan de l'Alliance
serait devenu "putting strangers first" ?
Si la situation était telle que vous la décrivez,
elle serait inacceptable. Je vous rappelle que le ministre Jeetah
à une autre explication des faits. Je crois que Desbro
n'a pas su négocier son case dès le départ
et je suis au courant que le style de négociations et le
langage tenu par Desbro avec le ministère était
méchant et arrogant.
C'est donc pour corriger l'arrogance et la méchanceté
de Desbro que le ministère l'a poussé à la
fermeture en mettant 180 personnes au chômage ? !
Je n'ai pas dit cela. Je crois que les négociations n'ont
pas été menées "in good faith".
Mais en analysant la situation aujourd'hui, il y a un gros point
d'interrogation sur ce dossier et je ne pense pas que le consommateur
soit sorti gagnant de tout cela.
Vous avez donné le sentiment de ne pas être d'accord
avec le projet de Gamma Civic de produire de l'électricité
à partir des déchets.
Je n'ai pas apprécié le fait que Gamma Civic ait
envoyé des "marketing tools" à
tous les parlementaires. Ce n'était pas de l'information
mais du lobbying. Mais je me suis intéressé au dossier
et j'ai rencontré d'autres personnes pour comprendre la
nature du projet Gamma Civic et ses détails. Après
avoir pris connaissance de tout cela, je ne suis pas convaincu
que la production de l'énergie à partir des déchets
soit sans risque pour une île comme Maurice.
Votre père Yousouff Mohamed a déclaré
récemment qu'il "n'existait aucune méritocratie
au niveau des nominations à la tête des corps para-étatiques."
Partagez-vous cet avis ?
Totalement. Il faudrait que les gens nommés à des
postes de décisions dans les corps para-étatiques
aient les compétences nécessaires. Ce n'est malheureusement
pas le cas. J'ai depuis longtemps suggéré au Premier
ministre d'instituer un comité qui serait chargé
d'évaluer les compétences des futurs nommés,
la décision finale restant avec le PM
.
je suppose que le Premier ministre réfléchit
sérieusement à cette proposition.
J'ai évoqué cette question avant les élections.
Je vais la soulever à nouveau aussitôt que j'en aurai
l'occasion.
Quel est votre regard sur les manifestations des étudiants
ces derniers temps ?
Je pense que les étudiants sont un peu mal compris à
Maurice. Je crois que les étudiants sont très conscients
des difficultés économiques du pays et de leurs
parents, c'est ce qui explique leurs réactions. Il serait
temps que les autorités quittent leurs bureaux, enlèvent
leurs cravates et descendent enfin sur le terrain pour commencer
un dialogue avec les étudiants. Pour savoir qui ils sont
et ce qu'ils attendent de la société.
Vous êtes député du numéro 13 où
un projet de développement hôtelier est bloqué
depuis des mois. Où en est-on dans ce dossier ?
Une enquête de l'ICAC a été initiée
sur ce dossier, ce qui a retardé les procédures
du projet Bel Air St Felix. J'ai appris que l'enquête est
terminée depuis plus d'un mois et je crois qu'il est temps
d'activer ce dossier qui est fondamental pour la région.
Les observateurs sont unanimes pour dire que le gouvernement
communique très mal ou souvent à côté.
Partagez-vous cet avis ?
Je pense que la cellule de communication du Premier ministre doit
faire son autocritique. Certains ministères communiquent
bien, d'autres pas du tout. La communication a été
lamentable pour le dossier abolition des fees de la SC
et de la HSC. C'est depuis l'année dernière, après
la présentation du budget, qu'il fallait commencer une
campagne d'explication. Pas à la veille de la mise en application
de la mesure.
Et la MBC ?
Il faudrait que la MBC soit plus ouverte aux partis d'opposition.
Il faudrait commencer à diffuser en direct à la
télévision les débats parlementaires. Ce
serait non seulement l'occasion de démocratiser le débat
parlementaire mais également de permettre aux Mauriciens
de voir ce que font leurs députés au Parlement.
Quel est le regard que vous jetez sur les oppositions parlementaires
?
L'opinion ne représente plus une force au Parlement. Bien
sûr, il y a des individus qui se font remarquer comme Paul
Bérenger, Rajesh Bhagwan, Joe Lejongard
je note que le leader de l'opposition ne fait pas partie
de votre hit-parade des bons parlementaires
pour moi, le leader de l'opposition n'a pas l'étoffe,
ni même le tussor de la fonction. Il y a un manque
de coordination évidente au Parlement au niveau de l'opposition.
Il arrive souvent que trois questions soient posées sur
le même sujet. La aussi il y a un sérieux problème
de communication dans l'opposition.
Qu'est-ce qui justifie, selon vous, la précipitation
avec laquelle le ministre de la Justice vient au Parlement avec
un projet de loi sur les violences sexuelles avec accent sur la
dépénalisation de la sodomie ?
Rien, à mon avis. Ce n'est ni le moment ni la priorité
et ce texte comporte des lacunes et des manquements. Il existe
par contre d'autres sujets urgents, fondamentaux qui doivent être
traités au Parlement et qui ne le sont pas. On focalise
sur la loi dépénalisant la sodomie alors qu'on ne
parle pas d'une autre loi, plus scandaleuse encore, qui sera présentée
mardi prochain: Le Criminal Code Amendment Bill. Ce qui
est derrière cette présentation est scandaleux.
Dans le cas de l'affaire Watson, le Privy Council a décrété
que la législation fixant l'emprisonnement à 45
ans est anticonstitutionnelle et blâme les parlementaires
qui l'ont voté. D'après ce jugement, tous ceux qui
ont été condamnés selon cette loi anticonstitutionnelle
devraient être libérés. Pour contourner ce
problème, on va faire voter rapidement une loi rétroactive
donnant le pouvoir aux juges de fixer la durée de la sentence.
C'est ça la séparation des pouvoirs ?
Shakeel Mohamed, je me demande si après cette interview
l'Alliance sociale ne va pas voter une loi pour vous expulser
de ses rangs.
Le Premier ministre m'a donné la latitude de m'exprimer
et je compte le faire pleinement sur le Criminal Code Amendment
Bill. En tant qu'avocat et parlementaire, je ne peux pas ne
pas dire mon sentiment sur ce projet de loi. Il faudrait que ceux
qui ont rédigé et voté l'ancienne loi assument
leurs responsabilités et rendent des comptes.
Je reviens pour terminer avec une question à laquelle
vous avez évité de répondre: est-ce que vous
êtes en quête d'un portefeuille ministériel
dans le cadre de ce remaniement que certains annoncent pour très
bientôt ?
C'est vrai que le numéro 13 est la seule circonscription
avec trois élus de l'Alliance sociale qui n'a pas de ministre.
Oui le numéro13 mérite un ministre, mais je crois
que mon collègue Pritambar qui travaille dans la circonscription
depuis longtemps est celui des trois qui mériterait cette
nomination. Mais d'après mes informations aucun remaniement
n'est "in the pipe line" et notre situation de
backbenchers nous permet de dire et de faire des choses que les
ministres ne peuvent pas se permettre.
Le projet de loi sur les violences sexuelles
Sandra O'Reilly:"Pourquoi tant de précipitation
?"
Que pensez-vous du projet de loi sur les violences sexuelles
que va présenter le ministre de la Justice au Parlement
la semaine prochaine ?
Grosso modo, je suis pour les nouvelles lois qui viennent actualiser
celles qui existent et qui datent ou sont carrément dépassées.
Je suis globalement satisfaite car je pense qu'il est important
que les violeurs soient jugés séparément
et que les différents types de violence sexuelle ne soient
pas traités comme un seul cas. Je pense qu'au lieu de protéger
les victimes, ce projet de loi hâtivement présenté
peut au contraire les desservir. Il est vrai que la peine allant
de 5 à 8 ans de prison pour viol n'était pas suffisante.
Mais je ne suis pas sûre que le fait de passer de 5 à
60 ans de prison va forcément solutionner le problème.
Il fallait faire une différence entre les différents
types de violence sexuelle et prévoir différentes
peines. Mais le problème est que tout cela semble bien
précipité. Le projet de loi a été
approuvé vendredi dernier et devait être voté
mardi à toute vitesse sans que les Mauriciens puissent
débattre du sujet et fassent leurs critiques et suggestions.
En tant que victime d'un viol collectif, j'aurais des suggestions
à faire au ministre de la Justice.
Comment interprétez-vous la rapidité qui a entouré
ce projet de loi ?
Je me demande si on veut vraiment trouver des solutions à
la violence sexuelle ou si on a rendu public ce texte - qui ne
pouvait manquer de provoquer des réactions - pour lancer
un débat et faire oublier d'autres problèmes aux
Mauriciens. Je fais partie des Mauriciennes et des Mauriciens
qui mènent le combat contre les violences sexuelles et
j'estime qu'on aurait pu nous demander notre avis avant de rédiger
le texte. Je rappelle que c'est un sujet de société
qui concerne tous les Mauriciens et qui n'aurait pas dû
être traité à la hâte. Il aurait fallu
non seulement un débat national, mais une vraie campagne
d'information sur la question. Face à la manière
de faire, je suis forcé de poser la question suivante:
pourquoi tant de précipitation ?
Si la loi que l'on veut faire voter existait en 2002, vous
n'auriez pas été autorisée, après
votre viol, à lancer le mouvement qui a non seulement permis
de retrouver vos agresseurs mais a provoqué une prise de
conscience nationale sur la violence sexuelle.
C'est vrai que certains policiers donnent à certains journalistes
les noms des victimes de viols, qui sont jetés en pâture
au public. Cette partie de la nouvelle loi est censée mettre
fin à cette situation. Mais je ne comprends pas pourquoi
une victime d'un viol ne devrait pas avoir, si elle le décide,
le droit de faire appel à l'opinion publique pour demander
justice et dénoncer ses agresseurs. Pourquoi interdire
à la victime de témoigner, de dénoncer si
elle le souhaite ? Vous avez raison: si la loi existait quand
j'ai été violée, je n'aurais pas eu le droit
de faire appel à l'opinion publique et il est probable
qu'on n'aurait pas retrouvé et jugé mes agresseurs.
C'est une des lacunes ou zones d'ombres du projet de loi. Il y
a beaucoup d'autres lacunes dans ce projet. Par exemple, à
un moment, on parle de bestialité, sans donner la définition
que le texte de loi a prise en considération. Le viol conjugal,
qui est également un gros problème, n'est pas pris
en considération.
Depuis lundi, le sujet du débat est en train de glisser
- ce n'est pas un jeu de mots - du viol à la dépénalisation
de la sodomie entre adultes consentants. Quelle est votre opinion
sur la question ?
Je ne suis pas choqué par cette mesure qui vient mettre
un terme à l'hypocrisie qui entoure cette question. Mais
la manière dont les choses sont présentées
- le mot sodomie ne figure pas une seule fois dans le texte -
fait que toute l'attention va être focalisée sur
la dépénalisation de la sodomie, en faisant passer
au second plan la partie de la loi concernant les violences sexuelles.
Je vais finir par me demander si ce n'est pas fait exprès.
Je n'ai pas la prétention d'être experte en la matière.
Mais le fait d'avoir subi des violences sexuelles et d'avoir lancé
une campagne sur le sujet me donne le droit de m'exprimer. Comme
toutes les autres victimes qui auraient beaucoup de choses à
dire et à qui on n'a pas cru bon de demander leur avis.
Il vaut mieux renvoyer la discussion sur ce texte plutôt
que de faire le gouvernement voter une loi bâclée
qui sera difficile à mettre en application.
Avez-vous tenté d'entrer en contact avec le ministre
de la Justice pour lui faire part de vos points de vue sur la
question ?
J'ai téléphoné à son bureau et j'ai
envoyé un e-mail à Rama Valayden pour lui demander
un rendez-vous pour faire entendre mes arguments. À moins
qu'il considère que mon opinion n'est pas intéressante.
Samedi matin, je n'avais reçu aucune réponse ou
accusé de réception de mon message. Rama Valayden
a été, je le rappelle, l'avocat qui a défendu
ceux qui m'ont violée. J'espère que ce n'est pas
pour cette raison qu'il n'a pas répondu à ma demande
de rendez-vous.
Philippe Lemoine
" Pour avoir des résultats au plus haut niveau,
il faut du temps "
Le Directeur technique national (DTN), Philippe Lemoine a décidé
de mettre un terme à son contrat plus tôt que prévu.
Ce départ prématuré, a-t-il expliqué,
est lié à sa situation financière. Philippe
Lemoine n'a pas non plus caché que sa relation de travail
avec Akhtar Toorawa, ex-secrétaire-général
de la Mauritius Tennis Federation (MTF), a été
difficile, mais affirme que ce n'est pas la raison de son départ.
D'autre part, le Français dit quitter le pays avec le sentiment
du devoir accompli. Il n'a d'ailleurs pas caché sa satisfaction
devant le progrès accompli par le tennis local au cours
des trois ans qu'il a passés à Maurice.
Entrons dans le vif du sujet Philippe Lemoine. Pouvez-vous
nous expliquer les raisons de votre départ ?
- Les raisons sont esssentiellement financières. J'ai trois
enfants en France et neuf billets d'avion à payer chaque
année. Ce que je gagne aujourd'hui en roupies ne me permet
plus d'assurer mes responsabilités en France entre ce que
je donne à mes enfants pour leurs études et ce dont
ils ont besoin pour vivre. Financièrement, je ne m'en sors
pas, même si je suis conscient que le salaire que je gagne
serait un très bon salaire pour un Mauricien. Il y a aussi
les tiraillements avec Akhtar (Toorawa), mais ce n'est pas cela
qui me fait partir. Car j'avais annoncé mon départ
aux membres de la MTF depuis septembre dernier, bien avant mon
dernier clash avec Akhtar.
On sait tous que vous avez eu des problèmes avec Akhtar
Toorawa, l'ex-sécrétaire général de
la MTF. Peut-on justement savoir qu'elles ont été
vos relations de travail avec Akhtar Toorawa ?
- Je n'ai pas trop envie de parler de ma relation avec Akhtar,
car elle a été conflictuelle. Pendant longtemps,
nous avons été suffisament raisonnables pour être
capables de travailler ensemble pour le bien du tennis mauricien.
Mais depuis quelques mois, cela est devenu impossible. J'ai donc
mis fin à cette relation, car j'estime qu'il n'y avait
pas de temps à perdre sur ce dossier. Ce sont des choses
qui arrivent dans des entreprises tous les jours.
Vous avez pris en main les destinées du tennis mauricien
pendant ces trois dernières années. Quel bilan faites-vous
de ce laps de temps?
- Il est un peu tôt pour faire un bilan. J'attendrais la
mi-mai à fin mai, qui seront d'ailleurs, mes 15 derniers
jours à Maurice pour faire un bilan et passer mes dossiers
soit à mon successeur - s'il est déjà sur
place -, soit à la fédération ou alors au
ministère de la Jeunesse et des Sports. Il n'empêche
que j'ai le sentiment d'avoir réussi des choses vraiment
bien au cours de mon passage à Maurice. Je pense aux compétitions,
au classement ITN, à la formation des coaches. Il y a aussi
les jeunes que j'entraîne et qui commencent à avoir
de bons résultats au niveau international. Je pense à
l'équipe hommes qui monte de groupe en Coupe Davis. On
a également eu des médailles et ce, pour la première
fois, en Coupe d'Afrique des Nations (CAN) en simple comme en
double. Mais il faut aussi reconnaître qu'il y a eu des
choses qui ont été moins bien réalisées
ou auxquelles je n'ai pas eu le temps de me consacrer.
Vous parlez de progression M. Lemoine, comment évaluez-vous
justement la progression du tennis mauricien depuis votre arrivée
?
- Il y a plusieurs évaluations. Il y a d'abord le niveau
sportif où l'équipe de Coupe Davis est montée
de division en gagnant tous ses matches. Je suis cependant déçu
que cette performance ait été aussi peu relayée
dans la presse. Chez les femmes, Marinne (Giraud) a décroché
le bronze en simple et l'argent en double avec Astrid (Tixier)
à la CAN. On a quand même des regrets notamment aux
Championnats d'Afrique où j'estime qu'on aurait pu faire
mieux.
Chez les jeunes, il y a eu des résultats aux Jeunes Dodos
de l'an dernier où on a fait 2 quart de finale en U13 garçons,
mais également des places d'honneur en consolante au Top
Jeunes à la Réunion, alors que quelques années
de cela, on était déjà content quand on passait
un tour en consolante. Ce qui me fais dire que nous sommes vraiment
sur la bonne voie. On est bien meilleur qu'il y a quelques années.
Je dirais aussi que la MTF a plus de licenciés. On a augmenté
de 50 à 100% le nombre de joueurs dans les tournois. Au
niveau de l'encadrement, on a désormais une équipe
d'une vingtaine de coaches alors qu'à mon arrivée,
on en manquait. Le niveau a énormément progressé.
Pour avoir des résultats au plus haut niveau, il faut du
temps. Je suis aussi d'avis que l'aménagement du système
scolaire est très important.
N'est-il pas trop facile de dire que c'est le système
éducatif à Maurice qui gène la progression
des joueurs ?
- Je ne le pense pas. Sinon comment expliquer le fait que les
meilleurs pays en tennis ont un système scolaire aménagé
? Ce n'est toutefois pas le seul élément. À
la Réunion, l'année dernière, on avait eu
des discussions pour trouver la meilleure date pour la tenue des
Jeunes Dodos. Le responsable du Tennis-Jeunes à la fédération
française a alors dit que les jeunes en France ne sont
plus à l'école à 11 ans/12 ans. Pour eux,
la problématique, c'est que les Jeunes Dodos ne coïncident
pas avec un autre tournoi international. Ce n'est pas un problème
de date de vacances scolaires. Mais il y a d'autres éléments.
Il nous faut aussi du temps, de l'argent pour faire des compétitions
à l'étranger, de bons entraîneurs et de bons
joueurs. Mais ce sont des préalables. Ils augmentent les
chances d'avoir des joueurs de classe internationale mais ça
ne veut pas dire qu'on en aura, on augmente juste les chances
Le projet sport-études vient d'être lancé
il y a 3 semaines. Quatre tennismen ont été chosis.
Qu'en pensez-vous ?
_ C'est un travail de longue haleine. Cela fait déjà
près de 2 ans que je travaille avec Michael (Glover) sur
ce projet. C'est très bien qu'il voit le jour. La seule
chose, c'est qu'il faut le faire encore plus tôt, c'est-à-dire
pour des jeunes de moins de 10 ans, de moins de 8 ans. Le haut
niveau en tennis, c'est 16 ans chez les filles et 18 ans chez
les garçons. Quand on fait rentrer les jeunes dans le système
à 12 ans, c'est déjà trop tard. Mais au moins,
on a commencé. Michael Glover a tout à fait raison
de se battre pour cela.
Vous préconisiez un entraînement collectif alors
que dans le passé, l'entraînement individuel était
privilégié. Cette différence a-t-elle eu
un effet ?
- Je ne préfère pas l'entraînement collectif.
Si j'avais des moyens de faire de l'entraînement individuel,
je l'aurais fait. Marinne (Giraud) a un coach à temps plein.
Il aurait fallu plus de coaches pour plus de suivi. L'entraînement
individuel, c'est ce qu'il y a de mieux. Je préconise l'entraînement
individuel. Du temps de Frantz (Jessin), mon prédécesseur,
il n'y avait aucune leçon individuelle. Mais il y a 8 jeunes
qui font partie de ce qu'on appelle le groupe Avenir qui bénéficient
de leçons individuelles.
Peut-on espérer voir un Mauricien faire partie du gratin
mondial dans les 10 prochaines années ?
Même avant 10 ans. On a des joueurs comme Enzo (Couacaud)
qui ont une classe internationale. Des joueurs comme Amaury de
Beer, Jason Rogers qui ont de la classe, du talent, du potentiel
et de la motivation. Mais encore une fois, pour avoir un joueur
de classe internationale, il faut du temps, un système
scolaire aménagé, des compétitions à
l'étranger et de bons entraîneurs.
Peu de temps après votre arrivée à Maurice,
vous aviez déclaré que vous ne vouliez pas faire
attention aux rumeurs concernant les problèmes de vos prédécesseurs
avec la MTF. Peut-on connaître votre opinion sur la MTF
aujourd'hui ? A-t-il été facile de travailler avec
elle ?
Facile avec des gens comme Jean-Michel Giraud. Extrèmement
difficile avec des gens comme Akhtar Toorawa. Mes prédécesseurs
m'avaient prévénu. Ça n'a pas mis longtemps
à se confirmer. Mais à la MTF aujourd'hui, il n'y
a pas de crise. Il y a juste du mouvement. La fédération
n'a jamais été aussi stable. Dans la vie, il y a
une chose qui est forte, c'est que personne n'est indispensable.
Vous avez relancé en 2006, le projet de tennis à
l'école mais depuis, on n'en a pas beaucoup entendu parler.
Pourquoi ?
Des écoles viennent à Petit Camp comme le Lycée
Labourdonnais. 6 écoles doivent redémarrer les activités
avec leurs professeurs d'Éducation physique. Mais le point
qui me tenait le plus à cur et que je n'ai pas pu
développer, c'est le mini-tennis à l'école.
Surtout dans les milieux défavorisés où le
tennis aurait pu changer la vie des jeunes. Malheureusement, je
pars plus tôt que prévu et donc, je ne peux pas me
lancer dans un nouveau projet.
Votre départ précipité ne va-t-il pas
bouleverser la préparation des joueurs pour les Jeux des
îles ?
Non, cela n'aura aucune incidence. Chez les garçons, Kamil
Patel est ici, Bruno Gorayah est en France, Jean-Marcel Bourgault
est à l'étranger tout comme Ananda Sawmynaden, Sébastien
Daruty est en France, Guillaume Desvaux est en Australie. Chez
les filles, il n'y a que Marinne (Giraud) qui s'entraîne
à Maurice, Astrid Tixier est en France, tout comme Chrystelle
Lee Syk Yee. Mercedes Pollmeiere est aux États-Unis. Cela
pour dire qu'en étant en France, j'aurais plus de facilités
à les entraîner parce que beaucoup y sont basés.
Partez-vous avec le sentiment d'avoir atteint vos principaux
objectifs ?
Je pourrais répondre après les Jeux des îles.
Lorsque je suis venu à Maurice, Ravi Yerrigadoo a été
très clair. Il fallait au moins les mêmes résultats
que lors des derniers Jeux (2003), 4 médailles. Il fallait
faire la formation des coaches. Et c'est maintenant une référence
mondiale parce que la fédération internationale
m'a demandé d'être expert pour eux dans le domaine.
Il m'avait aussi dit de mettre en place le tennis à l'école.
Le plan de développement a été fait et il
reste à mettre en place. 40 professeurs d'Éducation
physique ont été formés et il y a eu 28 entraîneurs
formés au BECS niveau 1. Je suis plutôt content car
dans certains cas, on a dépassé les espérances.
Avez-vous des regrets ?
Oui, notamment celui de ne pas pouvoir aller au bout de ce que
j'avais fixé, accompagner un joueur mauricien pour qu'il
atteigne le niveau international. De ne pas avoir pu mettre en
place le mini-tennis. Et puis, vivre à Maurice, c'est magnifique.
Les Mauriciens sont adorables et je n'ai pas envie de rentrer
en Europe.