o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 8 avril 2007



Faits et effets…—Un État voyou
Humeur—L'exploit de Rajesh Jeetah


Faits et effets...

Un État voyou
Josie Lebrasse


C'est peut-être pour ça que l'on aime mentionner ici et là qu'il faut trois quarts de sièges à l'Assemblée nationale. Pour laisser peut-être libre cours à des fantasmes inavouables et appliquer, en dépit des oppositions et des critiques, des méthodes mugabiennes. Dans beaucoup de ce que nous vivons au quotidien, il y a de la république bananière. Notre démocratie n'est que de façade et le sens de l'équité dans la conduite des affaires publiques, une notion abstraite, pour ne pas dire absente.

Il n'y a qu'à voir la MBC où c'est, tous les jours, comme un concours entre lèche-bottes. La compétition portant sur celui qui prononce le plus de fois possible le nom du "Premier ministre, le Dr Navinchandra Ramgoolam !". C'est pour cela que Bijaye Madhoo, a ses entrées au Bâtiment du Trésor et qu'il dégote des participations à des conférences insignifiantes pour le chef du gouvernement, qui s'empresse de les inclure dans son calendrier.

Il n'y a aussi qu'à voir l'attitude d'un gouvernement qui pratique ouvertement une politique discriminatoire en matière de publicité payée et "ki get figir" pour donner au lieu d'une politique rationnelle d'allocation équitable pour les journaux à grand tirage et un type de soutien au moyen d'annonces pour les publications à petit budget. Dans le cas d'Ashock Jugnauth, les juges ont parlé de ce qu'il ne faut pas faire à la veille d'une élection. Et quid de ce qui est permis de faire ou de qui est interdit avec les fonds publics entre deux élections ?

C'est à se demander si le temps n'est pas venu pour un abonné payant de la MBC de saisir la cour suprême des dérives de plus en plus inacceptables du monopole télévisé. Et pour un contribuable de faire valoir qu'il a été victime d'une injustice parce qu'il n'a pu faire un appel de candidatures à un poste dans le public étant donné que le journal national dont il est un lecteur fidèle en a été injustement privé au profit d'un canard sans rayonnement, mais partisan des puissants du jour. Il est temps d'agir.

La manifestation d'un État qui sombre dans la voyoucratie est encore plus évidente avec les différentes sagas de la gestion des produits sensibles. Il y avait eu le lait Amul, une extravagance signée Rajesh Jeetah dans laquelle s'est allégrement engouffrée la STC et son directeur complaisant . On importe plus de lait Amul mais cela n'a pas été sans conséquence. Pour les caisses de la STC, pour cette usine qui a changé de mains, pour cette cinquantaine d'employés jetés sur le pavé et pour ces marques de lait les plus prisées des Mauriciens graduellement disparues des rayons.

Après le lait Red Cow, réduit à Rs 89 en juillet 2005 mais vendu au même prix de Rs 115 au supermarché Top Shop de la famille Jeetah à Mont Ida, il y a le ciment et ce bateau avec son chargement de 20 000 tonnes à Rs 40 millions resté dans la rade jusqu'à ce que le gouvernement cède et le passe aux cimentiers professionnels au coût de Rs 100 millions. Et lorsqu'on demande au ministre si le trésorier de son parti - qui a pratiquement son bureau au ministère du Commerce et qui a déjà son parking réservé dans l'aire de stationnement réservé de ce ministère - a été mêlé à cette transaction, il renvoie Rajesh Bhagwan à Jean Mée Desveaux. Qui, lui, était très officiellement un conseiller d'une des plus importantes personnalités du gouvernement. Quel est le statut du trésorier du PTr pour qu'il ait un accès privilégié au Commerce au point où cela gêne et embarrasse des fonctionnaires ? Ce sont des questions auxquelles le ministre doit répondre au lieu de chercher systématiquement des faux-fuyants.

La saga des barres de fer est encore plus caractéristique de l'État voyou, mafieux même, auquel nous sommes confrontés. La préférence pour Murray and Roberts est, depuis le début, trop évidente pour ne pas avoir des allures suspectes. Il a été demandé au ministre Jeetah de déposer sur la table de l'Assemblée nationale un relevé de ses appels téléphoniques avant qu'il ne se rende pour une mission inutile en Afrique du Sud. Cela remonte à novembre. On a rien vu depuis. Ce dont on a par contre été témoin, c'est cette formidable séquence des événements, écrit comme un scénario de série B, qui a crucifié Desbro et consacré Murray and Roberts.

Les scénarios, c'est joli quand cela ne prête pas à conséquence. Il y a 180 pères de famille qui ont été jetés sur le pavé. Rajesh Jeetah n'en a cure. Pourquoi s'occuperait-il des travailleurs de Desbro alors que ceux d'une compagnie qui lui est proche, Capital Securities, doivent aller à Radio One chercher leur dû, leurs malheureux salaires de février et de mars ? C'est apparemment ça qu'on appelle "putting people first !".

Pour l'industrie sucrière, c'est pareil. Même méthodes de racaille. Il fallait peut-être demander une contrepartie aux sucriers pour l'aide apportée à la restructuration, mais cela aurait dû avoir été fait à l'ouverture des négociations et non pas après la conclusion des pourparlers et après que des backbenchers sont venus mettre à mal des ministres à un groupe parlementaire houleux.

L'Alliance sociale risque, il est vrai, de se retrouver dans une posture délicate devant l'histoire, elle qui n'avait rien demandé et donc rien obtenu - même pas un pot de terre, comme aimait le souligner Veda Baloomoody lorsqu'il siégeait au Parlement avant 2005 - lors de la vente, en 1998, de Lonrho à Illovo, alors même qu'il y avait eu une concession fiscale de Rs 198 millions, elle qui avait critiqué le deal Illovo sur une base strictement raciste, alors même que plus de 3 000 arpents dont près de 1 000 arpents gratis étaient passés des mains des sucriers à celles de l'État et du Sugar Investment Trust des "vieilles ferrailles". Elle s'apprêtait à donner, comme dit l'autre, un jackpot sans contrepartie valable. Il y a de ces retournements historiques…




Humeur

L'exploit de Rajesh Jeetah
Jean-Claude Antoine


Rajesh Jeetah vient de réussir un véritable exploit. Le ministre du Commerce a permis la fermeture d'une entreprise locale qui a été rachetée par le représentant d'une firme étrangère. Sous prétexte de mener la guerre aux cartels locaux, il a créé les conditions nécessaires pour obliger Desbro à fermer ses portes et à accepter la proposition de rachat de Murray and Roberts, ce qui offrait à la firme sud-africaine le monopole du marché de fer de construction à Maurice. Non content d'avoir offert à la firme sud-africaine le marché local sur un plateau, le ministre du Commerce lui a offert un autre cadeau: une baisse des tarifs douaniers de 30 à 15% sur l'importation des fers de construction.

Pour Murray and Roberts, l'île Maurice est plus qu'un paradis, c'est un véritable eldorado. En effet, ce n'est pas la première fois que la firme sud-africaine bénéficie de mesures prises par le ministre du Commerce. Les mauvaises langues disent: des mesures taillées sur mesure pour ses besoins.

En octobre de l'année dernière, Murray and Roberts, qui attend une cargaison de 4 000 tonnes de fer, réclame une augmentation du prix de vente de 17%. À première vue, cette démarche n'a aucune chance d'aboutir. En effet, quelques mois plus tôt, le ministère du Commerce avait refusé une augmentation de 37% demandée par Desbro, qui disait travailler à perte en raison des augmentations du prix des matières premières sur le marché mondial.

Quelques mois plus tard - et malgré un avis favorable du ministère des Finances - , une autre demande pour une diminution des droits de douanes sur les barres de fer avait été également rejetée par le ministère du Commerce. Mais, à la surprise générale, non seulement le ministère du Commerce accepte la demande d'augmentation de Murray and Roberts, mais au lieu des 17% demandés, il donne 20% sur le prix de vente des fers. Une véritable aubaine pour la firme sud-africaine dont la dernière cargaison commandée sur les anciens prix est vendue 20% plus cher.

Si les 20% d'augmentations permettent à la firme sud-africaine de bénéficier de juteux windfall gains, elles ne parviennent pas à tirer d'affaire les entreprises mauriciennes. Steel Consolidated ferme avant la fin de l'année, tandis que Desbro annonce qu'il fonctionne à perte et ne pourra pas le faire indéfiniment. La fermeture d'une entreprise locale et l'annonce qu'une deuxième risque de lui emboîter le pas n'a pas semblé gêner le ministre du Commerce.

Il est vrai qu'il avait été très occupé pendant les deux premiers mois de l'année à organiser l'opération Asian Queen. Toujours dans le cadre de son combat anti-cartel et convaincu de l'éventualité d'une pénurie de ciment, il pousse le directeur général de la STC à jouer à l'importateur de cette denrée. Un cargo, l'Asian Queen, est affrété pour transporter une cargaison de 20 000 tonnes de ciment à Port-Louis pour parer à tout risque de pénurie. Mais la pompe du cimentier casse en arrivant au port et quand elle est réparée, la proximité du cyclone Gamede retarde le débarquement de plusieurs jours, le temps pour la cargaison des fournisseurs habituels d'arriver et d'être mis en vente. La hantise anti-cartel et anti-pénurie du ministre Jeetah coûtera quelques dizaines de millions de roupies au contribuable mauricien via la STC.

Le refus du ministre du Commerce d'accorder une augmentation des prix de vente des barres de fer sur le marché local ou une diminution des droits de douane à l'importation conduira Desbro à fermer ses portes. L'entreprise, qui comptait 40 ans d'existence, met la clé sous le paillasson, licencie ses 180 employés, dont son directeur général, et commence des négociations pour vendre ses actifs à… Murray and Roberts, devenue incontournable dans le business du fer de construction à Maurice. Desbro annonce sa fermeture et les licenciements à la fin de mars. Les négociations pour le rachat commencent en même temps et il est annoncé mardi dernier que Murray and Roberts est le nouveau propriétaire de Desbro et que la firme sud-africaine contrôle pratiquement 90% du marché du fer de construction à Maurice.

Trois jours plus tard, le ministre du Commerce annonce une baisse de 30 à 15% des tarifs douaniers sur l'importation des fers de construction et la libéralisation du prix de vente de cette marchandise. Un autre exploit pour ce champion déclaré du contrôle des prix. Encore un cadeau pour Murray and Roberts. Si cette même décision avait été prise il y a deux semaines, Desbro n'aurait pas fermé ses portes et ses 180 employés n'auraient pas été licenciés.

Dans n'importe quel pays qui se respecte, l'opération consistant à laisser fermer une entreprise locale pour qu'elle soit rachetée par une société étrangère aurait été qualifiée de comportement anti-national. À Maurice, aucun de ces ministres qui se disent patriotes n'a émis un soupir de protestation face à "l'exploit" de Rajesh Jeetah. Au contraire, nous apprend Le Mauricien de samedi, "le conseil des ministres a confié au ministre du Commerce la responsabilité de procéder à une surveillance systématique de la situation du marché du fer pour lutter contre d'éventuelles pratiques abusives des fabricants, des importateurs et des commerçants." Autrement dit, "mette lichien veille saucisse".





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 8 avril 2007