Notre invité de ce dimanche est M. Jobs Von Kirchmann,
responsable de la section financière du bureau de l'Union
Européenne à Maurice, dont il est actuellement le
Chargé d'Affaires. Dans l'interview réalisée
vendredi, M. Von Kirchmann nous explique l'objectif de l'exercice
d'évaluation de la performance mauricienne en matière
de bonne gouvernance auquel procède actuellement l'Union
Européenne.
L'Union Européenne procède actuellement à
une évaluation de la situation de la bonne gouvernance
et des droits humains à Maurice. Pourriez-vous nous donner
des détails sur cette opération ?
Les objectifs de la politique de développement de l'Union
Européenne contenus dans le Millenium Goal n'ont
pas changé. Mais nous attachons une importance particulière
à la bonne gouvernance parce que le développement
ne peut se faire sans la stricte observation de ce critère.
L'Union Européenne a établi une liste de neuf critères
d'évaluation pour la bonne gouvernance, qui sont les suivants:
political democratic governance; rule of law; control of corruption;
government effectiveness; economic governance; internal and external
security; social governance; international and regional context;
quality of partnership with the European Union.
Est-ce la première fois que l'Union Européenne
procède à un tel exercice d'évaluation de
l'état de la bonne gouvernance de ses partenaires ACP ?
La réponse a cette question est oui. C'est la première
fois que nous procédons à ce type d'évaluation.
Mais déjà dans l'accord de Cotonou, signé
par l'Union Européenne et ses partenaires, la bonne gouvernance
occupait une place importante. Nous avons changé notre
système dans la mesure où à partir du 10e
Fonds Européen de Développement (FED), nous allons
lier une partie de la somme allouée à chaque pays
pour son programme de développement à la bonne performance
au niveau de la gouvernance, et cela s'applique également
à Maurice. Nous avons une première tranche fixe
dont le montant est connu et une deuxième incitative, qui
n'a pas encore été fixée.
Le montant de la tranche incitative est-il égal à
celui de la tranche fixe ?
Le montant total pour le 10e FED est de 22,7 milliards d'euros
à être partagé entre les 79 pays ACP. Le montant
de la tranche incitative est de 2,7 milliards d'euros pour le
même nombre de pays.
On pourrait dire que l'UE pratique la politique de la carotte.
Les pays ACP qui sont de bons élèves auront droit
à la tranche incitative, pas les autres. Cette politique
ne pourrait-elle pas être interprétée comme
une menace financière ?
Il ne faut pas résumer cette politique en termes de carotte
ou de menaces financières mais s'appesantir sur l'appropriation
des engagements que va prendre le gouvernement concerné.
Il n'y a pas de sanction ni de menaces dans la politique de l'Union
Européenne. Chaque pays a l'entière liberté
de mener la politique qu'il choisit. Ce système d'évaluation
est appliqué en même temps dans tous les pays ACP.
La discussion que nous sommes en train d'avoir sur la bonne gouvernance
doit probablement avoir lieu en ce moment même dans les
79 pays qui font partie de cette association mondiale.
Quel est l'objectif visé par l'UE avec cette évaluation
?
Je parle surtout de Maurice. Nous avons eu donc des rencontres
avec plusieurs associations ou individus mauriciens à notre
invitation ou sur leur demande sur les neufs critères retenus
pour l'évaluation. Nous avons récolté pas
mal de rapports et de documents sur ces sujets spécifiques
que nous allons étudier et résumer pour constituer
une base pour nos futures discussions avec le gouvernement mauricien.
C'est à partir de la présentation des résultats
de notre évaluation que le gouvernement mauricien sera
invité à prendre des engagements spécifiques
dans les domaines spécifiques. Et c'est le respect de ces
engagements qui seront évalués pour le déboursement
de la tranche incitative du 10e FED.
Quelles sont les associations et personnes que vous avez rencontrées
pour commencer cet exercice d'évaluation consistant, quelque
part, à brosser le portrait du gouvernement mauricien ?
Je précise tout d'abord qu'il ne s'agit pas de faire une
analyse de l'action gouvernementale, mais d'évaluer la
situation dans neuf domaines précis et d'inviter le gouvernement
à prendre des engagements pour les améliorer. Pour
parvenir au constat, nous avons établi une liste de trente-six
organisations mauriciennes qui n'ont pas toutes répondu
ou l'ont fait en nous remettant formellement un dossier ou des
documents (voir la liste plus loin).
Cette liste est-elle finale ou est-ce que des associations
ou des individus souhaitant soumettre leurs points de vue ou commentaires
peuvent le faire en contactant vos services ?
Il est tout à fait évident que toute nouvelle contribution
à cet exercice d'évaluation sera la bienvenue. Je
vous rappelle que le but de l'exercice est d'apprendre un maximum
sur le fonctionnement du pays et d'aider à l'améliorer.
Du fait que l'Union Européenne a un bureau installé
à Maurice et que vous devez sans doute envoyer des rapports
réguliers à Bruxelles et à Strasbourg, n'avez-vous
pas déjà une idée de la situation locale
dans les neufs domaines d'évaluation ?
Nous avons peut-être une idée, j'en conviens. Mais
il y a des personnes qui ont une expérience de dix, vingt
ans dans des organisations locales et qui sont mieux placées
pour une analyse du fonctionnement de Maurice. Nous préférons
obtenir le maximum de points de vue pour que l'évaluation
soit réussie. Il faut souligner que cet exercice se fait
dans le dialogue et le partenariat avec l'État mauricien.
L'Union Européenne n'impose pas quoi que ce soit, mais
suit à la lettre les accords de Cotonou qui préconisent
le partenariat et le dialogue entre les pays ACP et l'UE.
Les associations et individus vous ont donc soumis sous diverses
formes leurs commentaires sur la situation. Qui va maintenant
compiler ces soumissions en vue de la préparation du document
final ?
C'est le bureau de l'Union Européenne à Maurice
qui va se charger de cet exercice en utilisant également
les rapports des institutions internationales sur Maurice. Nous
sommes en train de travailler sur l'ensemble des rapports et documents
à notre disposition. Le rapport final sera envoyé
à Bruxelles ou le collège des commissaires de l'Union
Européenne l'étudiera et fera ses recommandations.
Ce sont ces recommandations qui seront discutées avec le
gouvernement et qui serviront de base aux engagements à
venir.
Le contenu de ce rapport, qui intéresse tous les Mauriciens,
puisqu'évaluant la situation dans neuf secteurs importants
et donnant une image du fonctionnement du pays, sera-t-il rendu
public ?
Je ne pense pas qu'il revienne à l'Union Européenne
de se prononcer sur le fonctionnement d'un pays des ACP. C'est
à chaque association ou individu ayant contribué
à cet exercice d'évaluation de décider s'il
est utile ou non de rendre publiques ses conclusions.
Permettez-moi d'insister. Avec la compilation des observations
des institutions internationales et la contribution des organisations
locales, l'Union Européenne va pouvoir faire une intéressante
évaluation du fonctionnement de Maurice. Est-ce que ce
ne serait pas un exercice de bonne gouvernance que de permettre
au citoyen mauricien d'avoir accès à ce document
?
Je vous répète que les résultats de la compilation
seront présentés au gouvernement et serviront de
base de discussions pour la prise des engagements. C'est aux associations
qui nous ont soumis des documents ou des rapports de choisir s'ils
veulent les rendre publics ou non. Je note d'ailleurs que certaines
associations ont déjà rendu publiques leurs conclusions.
Je pense en particulier au dossier sur la brutalité policière,
qui a été rendu public cette semaine. Mais cela
dit, il est bon de souligner que les engagements sur la bonne
gouvernance feront partie de ce que l'on appelle la stratégie
du pays, et seront rendus public.
Supposons que le gouvernement décide, pour des raisons
qui lui sont propres, de ne pas prendre d'engagement dans un des
neuf secteurs recensés.
Cela serait indiqué dans l'évaluation des engagements.
Peut-on dire que la prise d'engagement est conditionnelle à
l'obtention de la tranche incitative du dixième Fonds Européen
de Développement ?
Je ne crois pas que le terme "conditionnelle" doit être
utilisé. Il n'y a pas de condition posée, mais toujours
un dialogue dans le cadre d'un partenariat. C'est le pays qui
prend volontairement des engagements précis sur certains
dossiers dans le cadre d'un dialogue dont la finalité est
de promouvoir les règles de bonne gouvernance. Les engagements
proposés seront évalués selon trois angles:
la pertinence, l'ambition et la crédibilité par
rapport à la gravité des problèmes. Cette
évaluation déterminera la grandeur de la tranche
incitative pour des engagements qui ne sont pas imposés
par l'Union Européenne mais doivent être volontaires
et décidés dans un climat du dialogue qui a toujours
existé entre l'UE et les ACP. Je tiens aussi à souligner
que l'exercice comprend aussi un élément très
important: le suivi de la mise en uvre des engagements pris
sur une base régulière et dans le cadre d'un calendrier
précis.
Qu'advient-il si un pays ne respecte pas les engagements pris
?
Le décaissement de la somme incitative se fera en suivant
l'application de plusieurs mécanismes et de manière
proportionnelle à la mise en application des engagements.
Il faut réaliser que la bonne gouvernance n'est pas un
objectif en tant que tel mais un instrument important pour pouvoir
réaliser le Millenium goal de l'Union Européenne:
la lutte contre la pauvreté.
Qu'est-ce qui pousse l'Union Européenne à lancer
en 2006 cette évaluation de la bonne gouvernance ?
Cet exercice n'est pas, comme on pourrait le croire, un changement
radical mais un processus graduel qui se poursuit. Le concept
de la bonne gouvernance a joué un rôle très
important pendant le 9e FED où l'on a pu constater l'émergence
de beaucoup de discussions et de projets autour de ce thème.
Ce même thème a fait partie des sujets du dialogue
politique dans la Convention de Cotonou. Au fur et à mesure,
la bonne gouvernance est devenue un élément déterminant
pour une partie du financement de l'aide de l'UE. Il est aujourd'hui
établi que la bonne gouvernance assure l'existence du système
de gestion et que, par conséquent, un gouvernement peut
offrir, en suivant cette méthode, le meilleur service possible
à ses citoyens.
Les méthodes de bonne gouvernance peuvent-elles être
pratiquées dans tous les pays ACP ou est-ce qu'il risque
d'avoir de sérieuses résistances ici et là
?
Je pense que cela dépend de chaque pays. Cela sera sans
doute plus difficile dans certains pays et plus facile dans d'autres.
Mais la bonne gouvernance est désormais un élément
fondamental du développement. Aucun pays ne peut aspirer
à un développement durable si son système
d'administration ne fonctionne pas selon les normes de bonne gouvernance.
Pouvez-vous dire si les rapports et documents déjà
obtenus des associations mauriciennes indiquent que la situation
est plus positive que négative ou inversement dans les
neuf secteurs de bonne gouvernance identifiés par l'Union
Européenne ?
Nous ne sommes pas encore suffisamment avancés au niveau
de la compilation pour que je puisse répondre à
cette question. Mais je peux vous dire que d'après les
rapports internationaux, Maurice a un niveau très élevé
en ce qui concerne la bonne gouvernance.
Je pourrais vous rétorquer que pas plus tard que cette
semaine, les représentants de l'association Justice sont
venus vous remettre un mémorandum détaillant des
allégations de brutalité policière recensées
au cours des dernières années.
Notre travail consiste à compiler aussi bien les renseignements
contenus dans les rapports internationaux que ceux contenus dans
les documents que les associations ont remis à nos bureaux.
Mais je tiens à dire que c'est positif de pouvoir entendre
les différents sons de cloche, les différentes parties
qui ne sont pas toujours sur la même longueur d'onde et
ne voient pas les choses de la même façon.
La politique de développement de la CE est d'avoir pour
principal objectif de réduire et, à terme, d'éradiquer
la pauvreté, peut-on lire dans les premières pages
du rapport annuel de l'Union Européenne pour 2005. Or le
formulaire que doit remplir une ONG pour faire une demande de
fonds de l'UE dans le cadre du programme "direct support
to local organisations for poverty alleviation micro projets",
est un document de plusieurs pages écrit dans un langage
technocratique et exigeant des renseignements que seules des personnes
très qualifiées peuvent remplir. Cette, disons le
mot, paperasserie administrative hypercompliquée ne risque-t-elle
pas de décourager les ONG, surtout ceux qui sont des hommes
et des femmes de terrain plutôt que des bureaucrates ?
J'aimerais dire que le programme de lutte contre la pauvreté
a été mis en place par le gouvernement mauricien
avec le concours de l'Union Européenne. La gestion de ce
programme, la distribution des formulaires et le suivi des demandes
pour les micro-projets relèvent du gouvernement. Je prends
note de la protestation, mais je suis obligé de vous référer
au gouvernement mauricien pour une réponse précise
à la question, car ce sont ses services qui gèrent
le dossier des demandes.
Ma toute dernière question est politique, monsieur le
Chargé d'Affaires. Je vous ai écouté attentivement
me détailler comment l'Union Européenne incite les
pays ACP à pratiquer les règles de bonne gouvernance
Pardon de vous interrompre, mais j'aimerais souligner une fois
encore que les pays ACP se sont mis d'accord avec l'Union Européenne
pour faire de la bonne gouvernance un élément principal
du dialogue existant entre eux.
Je l'avais compris. Voici la dernière question. Quand
je regarde ce qui se passe actuellement en Hongrie, où
le premier ministre vient de reconnaître qu'il a menti,
matin midi et soir, à la population pour remporter les
élections, je me demande si l'Union Européenne exige
de ses membres ce qu'elle demande aux pays ACP en termes de bonne
gouvernance ?
C'est effectivement une question d'ordre politique à laquelle
je n'ai pas de réponse.
C'est une question que je ne pouvais pas ne pas vous poser.