o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 avril 2006


  Faits et effets...
   Mauvais spectacle
  Humeur
   Le "rodeur de boute"
  Interrogations
   À la recherche du paradis perdu...
  Radio-télévision
   La phrase la plus prononcée
  Opinion
   Chagos: au-delà d'un pèlerinage symbolique...

Faits et effets...

Mauvais spectacle
Josie lebrasse


C'est un bien mauvais spectacle auquel se livre l'opposition ces jours-ci. Il y a le PMSD qui, sous l'impulsion d'Eric Guimbeau, a été tenter sa chance auprès de l'Alliance sociale, et qui a dû vite déchanter après les conditions posées et après avoir réalisé qu'il n'obtiendrait rien de Navin Ramgoolam. Il y a aussi et surtout le MMM et le MSM qui, après avoir gouverné cinq ans durant sans anicroche notable et s'être séparés à l'amiable après la débâcle des municipales, a vu voler en éclat son entente cordiale dans la perspective d'un 1er mai où chacun va de son côté. Chacun y a été de sa propre version sur les raisons de la crise qui a agité les deux partis, mais ce que les dirigeants doivent savoir, c'est que le peuple, lui, ne retient pas les causes mais les effets. Il craint, en effet, qu'un gouvernement déjà très autoritaire, qui a mis la télévision nationale sous tutelle et qui menace la presse, cette institution vieille de plus de 200 ans, d'une loi scélérate, ne soit tenté par d'autres dérives en l'absence d'une opposition forte et unie.

Il a été dit que c'est Pravind Jugnauth qui a pris la décision que le MSM allait faire cavalier seul, alors qu'ils étaient nombreux dans son parti à souhaiter une plate-forme unitaire de l'opposition pour la fête du travail. Quant aux conditions posées par le MSM et son leader pour ce meeting commun, elles étaient tout simplement déraisonnables. Que Pravind Jugnauth parle en dernier et qu'il soit présenté comme le Premier ministre désigné de l'alliance MSM/MMM. Non, mais quand même. Comment peut-on imaginer un seul instant qu'un leader de l'opposition en titre, celui qui occupe un poste constitutionnel, puisse parler comme n'importe quel quidam à un rassemblement du 1er mai et laisser le dernier message à un leader de parti qui est "dan karo canne" ? C'est insensé et du jamais vu.

Nous connaissons un peu l'histoire politique de ces dernières décennies et nous n'avons pas souvenir de telles situations burlesques. Paul Bérenger, qui avait démissionné comme leader du MMM pour n'occuper que les fonctions de secrétaire général de ce parti, au lendemain de sa défaite aux élections générales de 1987, alors qu'il avait obtenu trois mandats précédents, était resté dans son "karo canne" pendant quatre bonnes années. Sans se plaindre ni s'agiter, même lorsque ses amis ont rejoint le gouvernement après la conclusion de l'alliance MSM/MMM en 90. Il était, d'ailleurs, toujours l'avant-dernier orateur, avant Prem Nababsing et Sir Anerood Jugnauth, aux grands meetings de cette alliance lors de la campagne pour les législatives de 1991.

Si Pravind Jugnauth a insisté pour ses conditions du 1er mai, c'est qu'il a besoin d'une caution, d'un levier pour exister, pour se relever après sa chute inattendue, de justesse il est vrai, lors du scrutin de juillet dernier. Il aurait dû s'y prendre autrement. Il avait été annoncé comme éventuel Premier ministre pour 2008. Il aurait pu mettre son absence du Parlement au profit d'un travail assidu sur le terrain dans la perspective d'être désigné à ce poste dans deux ans. Il a été mal conseillé, a confondu vitesse et précipitation et, aujourd'hui, il se trouve en porte à faux avec plusieurs de ses propres collègues. Certains, avec des agendas bien à eux, l'encouragent à casser du Bérenger dans l'espoir de s'affirmer auprès d'un certain électorat. Ce qui reste à voir.

Quant à Paul Bérenger, il a lui aussi pêché par empressement. Il n'y avait pas le feu. C'est vrai qu'en Thaïlande, on va de nouveau aux élections aujourd'hui, une année seulement après que le Premier ministre Thaksin a obtenu 61% des suffrages, et qu'en Ukraine, la révolution orange n'a duré qu'un printemps. Mais nous ne sommes pas encore là. Ici, les élections ne sont pas pour demain et nous ne sommes même pas comme en France où le CPE fait descendre des millions de jeunes dans les rues. Ici, notre dangereuse et injuste réforme du CPE suscite beaucoup de critiques, effraie beaucoup de parents. Mais, à part quelques réunions paroissiales, personne ne semble disposé à battre le pavé pour amener le gouvernement à fléchir. Il n'y a que les crimes, ce qui constitue des extrêmes, pour susciter la colère et la réaction des gens.

Le leader du MMM a également trop insisté sur le "potentiel" d'Ashok Jugnauth, ce qui a eu pour effet de braquer le neveu. Son scénario n'était pourtant pas inintéressant. Se retirer pour céder la place de leader de l'opposition à Ashok Jugnauth, élu en tête de liste au No 8 aux dernières élections générales, laisser ce caractère bien trempé se mesurer à Navin Ramgoolam au Parlement et aussi sur le terrain dehors, pouvait paraître une option sérieuse. Mais c'était sans compter les ambitions des uns et des autres. Et des décisions prises par le leadership du MSM. Tout cela constitue un beau gâchis.

Et pourtant, le résultat des dernières élections générales - avec huit électeurs se prononçant sur 10, contrairement aux municipales qui avaient enregistré un faible taux de participation - avait pratiquement coupé le pays en deux: l'Alliance sociale, composée de six partis, le PTr, le PMXD, le MMSM, le MR, le MSD et l'OF/Les Verts ayant recueilli 49% des suffrages, et l'alliance MSM/MMM/PMSD, près de 44%. Que la population soit remontée contre un gouvernement qui revient sur tout ce qu'il a dit avant les élections: pas d'augmentation de prix, amélioration de l'ordre et de la paix publique, son éducation de qualité qui foudroie 28 740 des 30 000 enfants qui concourent pour le CPE; c'est un peu normal après quelques mois de gestion. Mais qu'elle soit également déçue de l'opposition, c'est le comble…



Humeur

Le "rodeur de boute"
Jean-Claude Antoine


L'autre soir, à la télévision, lors d'un de ces nombreux reportages consacrés à sa visite officielle à Paris, le Dr Navin Ramgoolam se félicitait publiquement de la vitesse avec laquelle fonctionnait son PMO. Il avait reçu des compliments pour la rapidité avec laquelle le dossier Esso/Total avait été réglé. En à peine quelques mois, ce qui faisait de Maurice et du bureau de son Premier ministre l'un des rapides au monde, soulignait le Dr Ramgoolam. Par comparaison avec les dossiers empilés par tas de dix lors de son premier passage au poste de Premier ministre, la situation avait drastiquement évolué.

Comme l'affirmaient les slogans de la campagne électorale, Navin Ramgoolam avait donc changé. Tout au moins au point de vue du traitement des dossiers. Mais après une brève enquête dans le milieu des affaires, plus particulièrement dans celui des promoteurs de projets hôteliers, la rapidité avec laquelle le dossier Esso/Total a été traité serait l'exception qui confirme une règle solidement établie depuis 1995. Mes interlocuteurs m'ont cité deux cas pour soutenir leur argumentation: les voici. Bien avant d'obtenir l'autorisation de fermer son usine et de mettre fin à ses activités de planteur de cannes, la propriété de St-Félix s'était lancée dans un ambitieux plan de reconversion de ses terres en produits touristiques.

Dans la foulée de la création d'une zone balnéaire dans le Sud avec la construction du Telfair, de Heritage et de Voile d'Or, les propriétaires de l'établissement avaient sollicité l'autorisation pour un projet d'hôtel à l'entrée de Riambel. Il s'agissait de créer, sur une surface de 35 arpents, un établissement hôtelier dont l'investissement tournerait autour du milliard et demi et pourrait créer plus de 500 emplois directs. Les partenaires sont trouvés, le gestionnaire du futur établissement choisi en Inde, les mesures sont faites, les plans dessinés, les autorisations demandées.

Toujours dans le Sud, la propriété sucrière de Bel-Air se retrouve dans la même situation que St-Félix avec la fermeture de son usine. Ses terres se trouvant en longueur sur un terrain accidenté, une bonne partie donnant sur les falaises du Sud, ses propriétaires décident de concevoir un produit hôtelier adapté aux caractéristiques du terrain. Ils proposent deux établissements hôteliers situés à l'intérieur des terres, dans un environnement luxuriant. Les partenaires sont trouvés, les échanges de terrains avec le gouvernement proposés, les plans sont dessinés, le concept peaufiné. Une fois les plans en main, les promoteurs parcourent le monde pour trouver deux compagnies pour gérer les deux établissements.

Les groupes Oberoi et Raffles International Hotels, deux géants mondiaux de l'industrie hôtelière internationale, répondent positivement à la proposition de Bel-Air. Leurs représentants font le déplacement à Maurice, visitent le site, confirment leur participation. Au niveau local, et comme à Riambel, les députés et les présidents de conseils de district et de village sont d'accord, demandent que les promoteurs créent des infrastructures sociales et sportives pour les habitants de la région: jardin d'enfant, terrain de football, centres sociaux. Ils sont surtout d'accord car, avec la fermeture des usines, le travail se fait de plus en plus rare dans la région et la création de ces établissements hôteliers va apporter quelques centaines d'emplois directs et quelques centaines d'autres indirects. Et puis les sites choisis - plus particulièrement celui de Bel-Air - se trouvent dans des endroits déserts où la construction d'hôtels ne viendra pas mettre en péril le travail des pêcheurs. Encore que depuis quelques années, une espèce très particulière de pêcheurs a vu le jour à Maurice: celle qui se matérialise devant chaque projet hôtelier, avec leur avocat décidé à obtenir une compensation pour le manque à gagner de ses clients.

À part ces pêcheurs, toutes les autorités concernées - des locales aux gouvernementales en passant par le BOI - se disent d'accord avec les deux projets. Les ministres concernés directement et les autres soutiennent les projets qui vont réduire dans une certaine mesure un des gros problèmes du pays: la demande pour l'emploi. Logiquement, ces deux projets auraient dû avoir obtenu le feu vert, les autorisations et les fameuses letters of intent depuis belle lurette. Hé bien, non. Cela fait des mois que les promoteurs frappent à toutes les portes et fenêtres possibles et imaginables, téléphonent à tous ceux qui, de près ou de loin, dans ce pays peuvent faire avancer un dossier pour comprendre ce qui se passe. Chacun de leurs interlocuteurs les félicite pour leur projet mais leur annonce que, quelque part, leur dossier est bloqué. Par qui et pourquoi ? Personne ne semble le savoir. Ou en tout cas ne veut le dire.

Jusqu'à preuve du contraire, la vitesse avec laquelle le dossier Esso/Total a été traité, comme le soulignait le Premier ministre à Paris, cette semaine, est l'exception à la règle. La manière dont ces deux projets de développement sont bloqués oblige à se poser la question suivante: est-ce que quelqu'un quelque part attend so boute - sa commission pour ceux qui ne l'auraient pas compris - pour faire aboutir les dossiers ? Le Premier ministre, adepte de la rapidité de ses services, pourrait-il faire ouvrir une enquête pour découvrir l'identité de ce rodeur de boute ?




Interrogations

À la recherche du paradis perdu…
Shenaz Patel


Lorsque vous aurez lu ces lignes, arrêtez-vous un instant, fermez les yeux et imaginez…

Imaginez que vous vous soyez rendu, disons, à l'île voisine de la Réunion pour un court séjour, histoire de vous faire soigner ou de prendre quelques vacances. Au terme de ce séjour, vous vous présentez comme prévu à l'aéroport pour rentrer à Maurice. Mais votre vol n'étant pas annoncé, vous finissez par aller vous enquérir auprès d'un préposé. Sa réponse tombe alors, laconique, presque méprisante: il n'y a pas d'avion pour l'île Maurice. Il n'y en aura plus. Votre île a fermé. Elle a été vendue.

Vendue ? Mais comment vend-on une île ? Une parcelle de terrain d'accord, un peu de sable dans une bouteille, mais une île tout entière ? Une patrie ? Vendue par qui ? Pourquoi ?

Vous n'obtiendrez pas plus d'éclaircissements. Laissé en plan dans un lieu où vous ne connaissez pas grand-monde. Sans le sou. Avec seulement, à vos pieds, un sac ou une petite valise contenant quelques vêtements. Se faisant graduellement jour en vous la réalisation que vous ne repartirez pas chez vous. Que vous ne retrouverez pas votre famille, vos amis, votre maison, votre chien, votre travail, votre école, vos petites habitudes. Tout ce qui fait votre vie. Soudain conjuguée au passé…

Essayez d'imaginer cela et vous pourrez peut-être prendre un peu, un peu seulement, la mesure de ce qu'ont vécu nombre de Chagossiens il y a une quarantaine d'années. Entre ceux que l'on a incités à venir passer quelques jours à Maurice pour ne plus leur fournir de bateau de retour, et ceux qu'on a par la suite embarqués de force sur un dernier bateau pour que les Britanniques puissent livrer aux Américains, comme promis, des îles vierges pour l'établissement de l'une de leurs plus importantes bases militaires.

Il faut sans doute s'imprégner de tout cela pour mesurer la puissante portée symbolique et émotionnelle de ce départ, jeudi dernier, 30 mars 2006, d'une centaine de Chagossiens à bord du Mauritius Trochetia, pour un voyage devenu presque une chimère. Espéré, attendu, mais que les manœuvres dilatoires des gouvernements britannique et américain avaient fini par faire croire impossible.

Une pensée spéciale, à ce sujet, pour Charlesia Alexis, celle dont le meneur de cette lutte, Olivier Bancoult, dit s'être inspiré, pour le combat qu'elle a courageusement mené dès le départ avec Aurélie Talate. Charlesia, dont l'absence a plané sur ce voyage, elle qui tente aujourd'hui, à 70 ans passés, de se refaire une vie en Grande-Bretagne, dans un faubourg londonien…

Au-delà de l'enthousiasme et des larmes mêlés, une impression un peu surréelle planait jeudi dernier sur ce quai. De longues heures d'attente sous un soleil de plomb en étaient presque venues à anesthésier le caractère exceptionnel de cette occasion. Et la masse blanche du Mauritius Trochetia donnait davantage le sentiment d'être un immeuble de quatre ou cinq étages prolongeant le quai, troué de rangées de fenêtres carrées. Mais quand la trépidation sourde des moteurs du bateau s'est soudain fait ressentir vers 18h15, quand celui-ci a lâché son panache de fumée noire avant de s'écarter lentement de la plate-forme de béton, découvrant du même coup la mer, quand le Trochetia a actionné sa sirène à trois reprises dans le soir descendant, et quand il a glissé lentement vers l'horizon où subsistait une dernière trouée orangée, vaisseau constellé de lumière où se détachaient des silhouettes agitant des mouchoirs blancs, là, l'émotion est montée comme une houle.

Et ceux restés sur le quai ne peuvent qu'essayer d'imaginer cette autre émotion, intense, qui étreindra ces Chagossiens demain après-midi, quand ils verront, dans la ligne de mire du bateau, se découper ces îles qui voyagent dans leurs têtes, dans leurs tripes et dans leurs cœurs depuis si longtemps.

On ne peut toutefois s'empêcher de relever que ce voyage tant attendu se déroule dans des conditions assez étriquées, pour ne pas dire mesquines. Imposer à une population chagossienne de quelque 6 000 personnes de choisir en son sein 100 représentants est déjà une épreuve. Et dans la liesse du moment, il n'en était pas moins possible de ressentir une certaine amertume chez ceux qui n'avaient pas été retenus. Et qui ne semblaient pas tous partager la conviction qu'il y aurait d'autres voyages…

On peut aussi s'interroger sur l'humanité de leur imposer l'obligation de huit jours de traversée pour ne passer qu'une journée sur chacune des trois îles principales de l'archipel.

Les Chagossiens réclamaient un droit de retour. Ils ont ici obtenu un droit de visite. C'est déjà, symboliquement, important. Mais c'est aussi dire si la lutte doit continuer pour s'assurer que Britanniques et Américains ne soient pas tentés de faire de cette visite une sorte de "solde de tout compte".

L'imaginaire et la parole chagossienne peignent leurs îles anciennes sous les couleurs d'un paradis. Il faudrait sans doute tempérer cette image qui n'est peut-être pas complètement adaptée à ce qui était au fond une organisation de plantation, où les habitants étaient régis par un administrateur assigné par la compagnie qui gérait la production d'huile de coco dont vivait l'archipel. Reste que c'était leur vie, une vie simple et proche de la nature, à laquelle ils ont été brutalement et injustement arrachés. C'est dire si sont légitimes autant leur demande d'un droit de retour pour ceux qui le désireraient, que leur demande de compensation pour toute la misère vécue depuis et pour tenter de reconstruire une autre vie. Car ce n'est certes pas le "paradis perdu" qu'ils retrouveront aujourd'hui sur ces îles qui ont sombré dans le délabrement.

C'est dire si demeure aussi crucial qu'il soit reconnu que Maurice a été spoliée, au moment de l'indépendance, de ce qui demeure logiquement une part de son territoire. Dont on ne peut ignorer la richesse du potentiel dans un monde de plus en plus infernal, pour les petits États insulaires notamment…




Radio-télévision

La phrase la plus prononcée
Jean-Claude Antoine


Jeu concours.

Quel est la phrase la plus souvent entendue sur les ondes de la MBC, station de radio-télévision nationale de la République de l'île Maurice ?:

- Ici la MBC, poste de radio-télévision de l'île Maurice.

- Vous écoutez la MBC.

- Vous êtes branché sur la MBC.

Ou une autre de ces phrases que l'on entend régulièrement sur les ondes de toutes les radios et télévisions du monde pour rappeler à l'auditeur/téléspectateur le nom de la station qu'ils ont capté. Non. La phrase la plus prononcée sur les ondes de la MBC - vous passez votre vie à l'entendre dans les différents journaux radiotélévisés - est:

- Le premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam.

Dépendant du présentateur à l'antenne - les mauvaises langues disent du courtisan au micro -, cette simple phrase peut passer de la forme informative au mode admiratif, pour parfois, quand certains journalistes ne peuvent se retenir, atteindre la louange lyrique. Dans ces grands moments, le "LE" devient "NOTRE", et on pourrait croire qu'en prononçant la phrase, le journaliste atteint carrément le nirvana. Autrement dit: l'extase journalistique en direct-live.

La phrase la plus prononcée est utilisée tous les jours dans les différents journaux de la MBC, dans les multiples reportages consacrés aux activités du chef du gouvernement. Si elle est utilisée une bonne dizaine de fois par jour pour les activités locales, imaginez ce qui se passe quand le Premier ministre se trouve, comme ce fut le cas cette semaine, en visite officielle à l'étranger. L'utilisation de la phrase la plus prononcée connaît alors une véritable inflation dans les différents reportages consacrés au déplacement premierministériel par l'équipe de la télévision qui en fait partie, et qui filme chaque rencontre au programme.

Le téléspectateur a eu droit à un compte rendu de toutes les visites effectuées par le PM, selon le scénario répétitif suivant: Arrivée des voitures du cortège mauricien. Accueil du visiteur par son hôte qui lui montre le chemin; pause en cours de route pour la photographie rituelle. Ensuite, sur un commentaire, qui explique et surtout souligne - même si les images ne le montrent pas toujours - à quel point la rencontre a été "extrêmement cordiale" et l'ambiance "très chaleureuse". À ce moment du texte, la caméra s'attarde sur le PM et son interlocuteur alors qu'en second plan, on voit des ministres mauriciens, pratiquement subjugués par le spectacle auquel ils assistent, sourire béatement et hocher de la tête, alors que les officiels français semblent beaucoup moins emballés par le moment "historique" - comme le laisse entendre le ton du commentaire - qui se déroule devant eux. Il est vrai que du côté des hauts fonctionnaires français, on a d'autres soucis majeurs en tête ces jours-ci, avec les millions d'étudiants et de travailleurs qui sont dans les rues pour protester contre le CPE.

À la fin de chaque rencontre et après la poignée de mains traditionnelle, le PM mauricien, au lieu d'entrer dans sa voiture, cherche du regard la caméra de la MBC et se dirige vers elle pour raconter la visite qu'il vient d'effectuer, dire à quel point elle était importante, et souligner l'ambiance - "chaleureuse" - dans laquelle elle s'est déroulée, et finir par dire que l'exercice avait été très "encourageant". C'est ça, le genre de presse que le Premier ministre de la république de l'île Maurice aime: une presse qui se contente de diffuser uniquement ce qu'il fait et surtout ce qu'il dit, sans aller chercher ailleurs, et de préférence avec un commentaire élogieux - qui, comme souligné plus haut, peut devenir lyrique - sur la manière, évidemment chaleureuse, dont il est accueilli, les marques de sympathie dont il est l'objet par les personnalités qu'il rencontre.

Mais une télévision acquise ne veut pas forcément dire une télévision parfaite sur le plan professionnel. Après le couac monumental du reportage de la visite en Inde, le compte rendu du déplacement du PM en France a été marqué par au moins deux incidents qui auraient été qualifiés de faute professionnelle grave dans n'importe quelle station du monde. La série de reportages consacrée au déplacement du Dr Navin Ramgoolam en France - quinze minutes par JT en moyenne chaque soir - a été marquée par une séquence plutôt surprenante dans la couverture souvent dithyrambique et bavarde de la MBC.

Mercredi est diffusé un reportage montrant le PM et sa suite accueillis par le ministre des Sports français à l'aéroport Charles de Gaulle. En cours de diffusion du reportage, le commentaire disparaît et la séquence continue SANS SON pendant près d'une minute. Puis, le commentaire revient, mais il est accompagné en fond sonore de la voix de l'animatrice de l'émission "Juke box", diffusée sur Cool FM !

En dehors de cet inadmissible incident technique, le reportage sur la visite officielle du PM en France a été marqué par une incroyable confusion dans les horaires des visites. Mercredi, on annonce au début du JT que le PM mauricien rencontre le Président français "dans deux heures", alors que la réunion est fixée à 18h30, heure de Maurice. Le journaliste du JT avait repris, sans l'actualiser, une information donnée par l'envoyé spécial de la MBC à Paris et diffusée à 16h30, heure de Maurice. À la fin du JT, le journaliste annonce que la rencontre - qui devait avoir lieu "dans deux heures" - a déjà pris fin et avait duré… une heure ! La rédaction de la MBC avait ce soir-là - ce soir-là, seulement ? - un sérieux problème de décalage horaire.

Le plus amusant réside dans le fait que le principal conseiller en communication du PM ait demandé à la presse mauricienne de reprendre les informations de la MBC pour la couverture de la visite à Paris du Dr Navin Ramgoolam, le Premier ministre !




Opinion

Chagos: au-delà d'un pèlerinage symbolique…
Henri Marimootoo


Après quarante années passées à vivre dans la douleur des souvenirs, une centaine de natifs, déracinés des Chagos par la faute des gouvernements britannique et américain, voguent enfin ces jours-ci vers leurs terres natales pour un bref pèlerinage sur les tombes de leurs ancêtres. Pour avoir aussi contribué à cet aboutissement en remettant systématiquement le problème des Chagossiens dans l'actualité à travers d'innombrables articles à partir de 1997 - quand leur martyre semblait prendre le chemin des oubliettes - nous sommes extrêmement content pour ces pèlerins. C'est une preuve de plus, s'il en fallait, qu'aucune cause n'est à jamais perdue, le peu qu'on puisse s'indigner de l'irrespect des droits de l'humain. Que nos vœux sincères de bon voyage les accompagnent sur leur piste des larmes.

Cela dit, au-delà de l'immense émotion que suscite l'événement, il y a la nécessité de faire ressortir certains aspects politiques et, surtout, à appréhender d'éventuelles conséquences de ce pèlerinage sur le contentieux entre la République de Maurice et la Grande-Bretagne autour de la question de souveraineté sur l'archipel.

On constate qu'il y a eu, cette fois, un engagement volontariste de l'État mauricien auprès des Chagossiens. Le gouvernement aurait engagé jusqu'à 10 millions de roupies dans l'entreprise. Selon le Dr Ramgoolam, si aujourd'hui les Chagossiens peuvent aller visiter leurs îles natales, "c'est bien grâce à mon contact personnel avec mon homologue britannique, M. Tony Blair, et c'est un grand pas qui a été fait à travers une quiet diplomacy à l'opposé de celle qui allait jusqu'à menacer que l'île Maurice ne quitte le Commonwealth". Nous n'avons absolument aucun embarras à reconnaître que c'est, effectivement, tout le poids jeté dans l'affaire par Navin Ramgoolam qui permet l'actuel pèlerinage aux Chagos. Dès 1997, lorsque nous débutons la série Diego Files, avec la cascade de retombées que ces articles ont eue depuis, nous avons toujours exprimé l'opinion que Navin Ramgoolam, qui assumait alors son premier mandat de Premier ministre, était, de tous les dirigeants mauriciens, le mieux placé pour régler avec les autorités britanniques le contentieux des Chagos, d'autant que cette année-là, c'était un gouvernement travailliste qui s'installait également en Angleterre, avec Tony Blair à sa tête. Le lien idéologique Ramgoolam-Blair était trop organique pour ne pas faciliter les choses. De plus, l'excision des Chagos dans les circonstances illégales qu'on connaît fut, d'abord et avant tout, un fait tant de travaillistes britanniques que mauriciens. Vu sous cet angle, il n'y aurait pas tellement lieu de tresser, outre mesure, des lauriers à Navin Ramgoolam, mais il est très bon pour le pays qu'à travers son engagement personnel, il corrige aussi vis-à-vis de nos concitoyens chagossiens l'erreur commise envers eux par son père. Ainsi pourrait, peut-être, à la longue s'apaiser la rancœur qu'entretient l'ensemble des Chagossiens, tous bords confondus, envers Sir Seewoosagur qu'ils rendent coupable de les avoir laissé tomber pour obtenir l'Indépendance de Maurice. Ceci dit il ne faut pas diminuer les mérites du Groupe Réfugiés Chagos (GRC) qui, lui, s'est battu, depuis 1997, à coups de procès intentés à la Grande-Bretagne et de lettres de pression pour obtenir l'organisation de ce voyage. Mais, toutefois, il serait aussi injuste d'attribuer entièrement les mérites des pressions au GRC dans la mesure où, dès septembre 1996, dix ans de cela, l'autre groupe de Chagossiens, le Comité Social Chagossien (CSC), exerça également des pressions. Cependant, ce pèlerinage que devaient entreprendre huit Chagossiens à bord d'un yatch (L'Aurora) sous la conduite de M. Fernand Mandarin ne put avoir lieu parce que, d'abord, le gouvernement britannique voulut leur imposer des conditions extrêmement humiliantes et, ensuite, le CSC avait commis l'impair d'adresser leur demande à la British Indian Ocean Territory, une entité fictive que ne reconnaît pas la République de Maurice. Avec raison et pour le principe, le Parquet a déconseillé au gouvernement mauricien d'accorder son soutien. L'intransigeance britannique arrangea bien les choses. La volonté des Chagossiens bancoultistes ou mandarinistes a été, en tous points, égale dans ce combat.

Reste maintenant à prévoir les conséquences que pourrait avoir l'événement à l'avenir sur la revendication de souveraineté de Maurice sur l'archipel. Si l'on en croit le ministre des Affaires étrangères, M. Madan Dulloo, il ne devrait y avoir "aucune incidence" puisque la Grande-Bretagne et l'île Maurice s'entendent pour camper sur leurs positions respectives à ce sujet. Le Memorandum of Understanding (M.O.U) entre les deux pays ne fait mention que d'un voyage organisé pour "des raisons humanitaires". En principe donc, même si le Mauritius Trochetia devra ramasser son drapeau mauricien lorsqu'il naviguera dans les eaux chagossiennes et même s'il est fait mention d'un voyage organisé "under the sovereignty umbrella of Mauritius and United Kingdom", il ne devrait avoir aucune crainte qu'un jour, l'Angleterre n'utilise ce M.O.U comme une reconnaissance tacite du British Indian Ocean Territory fictif par la République de Maurice selon la règle dite de l'estoppel.

Souhaitons également que ce Sovereignty Umbrella d'exception n'encourage aucune intention de la part du gouvernement mauricien d'entretenir quelque velléité de partage de souveraineté sur les immenses potentiels économiques des Chagos. Certains milieux mauriciens tendent à le pousser dans cette direction. La solution de co-souveraineté est celle que la Grande-Bretagne veut actuellement dégager avec l'Espagne sur Gibraltar et Navin Ramgoolam s'est déjà laissé gagner à cette cause sur la gestion des eaux de Tromelin à l'appel de Jacques Chirac. La question qui se poserait dans le cas des Chagos serait si une telle solution ne serait pas un singulier recul par rapport à la détermination affichée par le gouvernement mauricien d'inclure l'archipel des Chagos dans la définition constitutionnelle de son territoire nationale depuis 1982 ?

Mais, en attendant d'en arriver là, une autre question plus urgente doit être abordée par le gouvernement mauricien. Il faut qu'au retour de M. Olivier Bancoult au pays, après le 10 avril prochain, il tire au clair cette affaire de drapeau que les membres de son groupe ont fait flotter à Clarisse House, dimanche dernier. Ce drapeau que M. Bancoult prétend être celui de son groupe, serait-il, en réalité, celui de la sécession chagossienne ?






o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 avril 2006