i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche dd mois 2006



Jocelyn Grégoire:


"Pas Bliyé nou Rasinn: une manifestation ouverte à tous les Mauriciens"

Le père Jocelyn Grégoire

Le crâne tondu, le père Jocelyn Grégoire a passé plus de temps hors de Maurice que dans l'île natale dans la deuxième moitié de 2005. À quelques jours de son départ annuel pour les États-Unis, le 3 janvier dernier, nous sommes allés lui demander les raisons de sa discrétion en 2005. Après les avoir données, il nous a surtout parlé de son grand projet pour 2006: l'organisation du rassemblement "Pas Bliyé nou Rasinn" qui aura lieu en juillet prochain. Un projet qui a connu une modification fondamentale et dont il nous a livré les objectifs fondamentaux et les premiers détails.

Comparé aux années précédentes, vous avez été très discret au niveau médiatique en 2005. Pas de concert, pas de CD, pas de déclarations fracassantes. À quoi faut-il attribuer cette discrétion: à des occupations ailleurs ou au fait que vous n'aviez pas grand-chose à dire aux Mauriciens ?

J'ai toujours des choses à dire aux Mauriciens et j'ai toujours du temps pour les écouter, car eux aussi ont des choses à dire. Et ils ne sont pas toujours écoutés. Le problème a été que c'est au cours des six mois que je passe à Maurice que les communautés de la diaspora mauricienne et les autres diocèses de l'océan Indien m'invitent à leur rendre visite. En 2005, j'ai été beaucoup plus à l'extérieur qu'à Maurice. En juillet, je suis allé pour plusieurs semaines en Australie; je suis ensuite rentré à Maurice, puis je me suis rendu à Agaléga, aux Seychelles, puis à Londres.

Je vous avais baptisé le singing priest au départ, en raison de votre tendance à jouer à la pop star. Eu égard à vos déplacements à l'étranger, je crois qu'il va falloir vous rebaptiser le travelling priest !

Je ne sais pas si ces surnoms décrivent exactement qui je suis et ce que je fais. J'essaye de répondre aux appels que l'on m'envoie d'où qu'ils viennent. J'ai choisi de devenir missionnaire, de faire partie d'une congrégation pour ne pas être attaché à un lieu. Ce choix m'a amené en Papouasie, Nouvelle Guinée, aux États-Unis et un peu partout dans le monde. Mon identité de missionnaire me fait partager mon temps entre Maurice et les États-Unis et le monde.

Mais on pourrait également qualifier votre attitude de démission par rapport aux nombreux Mauriciens qui ont suivi vos sessions et que vous avez un peu abandonnés, sans suivi en répondant à d'autres appels ? Un peu comme les politiciens, si vous me permettez cette comparaison.

Je crois que le suivi des sessions est en train de se faire. Je crois que la preuve de la réussite des sessions réside dans le fait que ma présence n'est pas obligatoire. Ces sessions ne sont pas faites pour augmenter le nombre de ceux qui vont à l'église mais pour permettre une redécouverte de la foi et la capacité de se transformer grâce à l'Évangile. La conversion, ce n'est pas quitter une religion pour en adopter une autre, ce n'est pas changer une habitude pour une autre, mais une transformation en profondeur, non seulement des habitudes mais des mentalités et des attitudes. Je pense que grâce aux sessions beaucoup de Mauriciens ont découvert et vivent aujourd'hui avec des valeurs qui leur étaient inconnues. Par exemple, au niveau de leur propre identité, enfin reconnue, des relations entre les parents et les enfants, la famille, les voisins. Il y a eu une évolution au niveau des sessions. Nous sommes sortis de l'aspect émotionnel des grands rassemblements avec la libération des peurs et des croyances pour une recherche plus personnelle de la foi. Il y a eu une évolution dans les sessions, les dernières que j'ai animées ne sont plus suivies par des foules venant des quatre coins de l'île. Les sessions sont aujourd'hui organisées sur une base régionale, dans les quartiers des paroisses avec une participation plus profonde à tous les niveaux, des habitants du quartier.

Peut-on dire qu'il y a désormais dans vos sessions moins de show et plus de spiritualité ?

Je sens un peu de méchanceté dans la question…

Je vous jure qu'elle est innocente…

Et je vous crois, bien sûr ! (Rires) Je ne peux m'empêcher d'utiliser mon talent de chanteur, ma musique et mes compositions pour animer les foules. Cette animation fait une grande partie du message qui passe à travers les chants. Cela peut faire show-business, encore que le mot soit mal choisi…

Ce n'est pas mon choix…

Mais un show-business avec un but bien précis. C'est un moyen qui fait partie de tout un ensemble qui mène vers une réflexion plus en profondeur sur la relation avec la foi et avec les uns et les autres.

Le show de Jocelyn Grégoire de 2006 sera différent des précédents, si je puis dire, puisque vous faites venir le public d'en dehors de Maurice.

C'est une façon de dire les choses. Permettez-moi de rappeler que depuis l'an 2000 et en dehors des sessions, nous organisons un gros rassemblement tous les ans. Il y a eu tout d'abord le rassemblement des hommes, des femmes, des jeunes, des couples et de la famille. Comme j'ai été souvent invité par les communautés mauriciennes catholiques de l'étranger, j'ai pensé tout d'abord à une manifestation qui réunirait les Mauriciens d'ici et ceux qui sont établis à l'étranger. Au départ, en 2000, c'était dans mon idée un rassemblement des catholiques d'ici et d'ailleurs. Puis, en 2001, quand j'ai eu mon cancer, j'ai réalisé grâce aux témoignages de sympathie et de soutien de tout le pays que face à la douleur, la maladie et au besoin, les Mauriciens de toutes les origines et de toutes les religions savent retrouver le sens des mots fraternité et partage. J'ai alors réalisé que si le rassemblement de 2006 était restreint aux catholiques de la diaspora mauricienne éparpillée aux quatre coins du monde, nous allions rater une occasion unique de retrouvailles entre Mauriciens. C'est ainsi que nous avons changé l'orientation de la manifestation et que sommes en train d'organiser un rassemblement à Maurice de tous les Mauriciens de la diaspora avec toutes ses facettes, ses points de divergences et surtout de convergences. Cette manifestation est ouverte à tous les Mauriciens de la diaspora éparpillés aux quatre coins de la planète.

Quel en est l'objectif principal ?

Quelqu'un, dont je ne me souviens malheureusement plus du nom, a dit une très belle phrase que j'ai retenue: que la mère donne deux choses à son enfant: ses racines et ses ailes. Des racines sur lesquelles l'enfant va bâtir son identité et sa force et des ailes pour lui permettre de prendre son envol et sa liberté. Maurice, en dépit de son étroitesse et de ses problèmes a donné ces deux choses à ses habitants et nous voulons organiser le rassemblement pour "Pas Bliyé nou Rasinn" qui est le thème choisi pour le rassemblement. Nous voulons organiser une réflexion, la plus large possible, sur la diaspora et ses liens avec l'île natale et les possibilités de développer ces liens dans l'intérêt et de l'arbre et de ses feuilles.

Il ne faut pas oublier que certains des Mauriciens ont quitté l'île sans espoir de retour, en faisant un trait sur le passé et qu'ils n'ont pas forcément envie de célébrer.

C'est vrai. Des Mauriciens qui pensaient que le paradis n'était pas à Maurice sont allés le chercher ailleurs sans espoir de retour. Mais cette détermination de ne pas se retourner ne dure pas toujours et les Mauriciens qui reviennent ici après avoir fait un trait définitif sur leur passé sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit.

Mais il y a également beaucoup de Mauriciens qui ont réussi à l'étranger et qui ne seraient arrivés aucune part s'ils n'étaient pas partis. Il existe aujourd'hui plein de Mauriciens qui ont réussi à travers le monde et occupent des postes de responsabilités dans les pays qui les ont accueillis. L'idée du rassemblement est de dépasser le stade d'une simple conférence pour mesurer la distance parcourue et déboucher sur un partage.

La manifestation est ouverte aux Mauriciens de la diaspora avec un grand M, sans aucune restriction culturelle et religieuse, dites-vous. Mais - et cela soit dit sans aucune intention de chercher la petite puce -, quand on regarde la composition du comité organisateur, on constate surtout la présence des représentants de l'Eglise catholique !

C'est vrai que la composition du comité organisateur paraît très chrétienne d'autant plus qu'elle est placée sous l'ombrelle de la Commission Diocésaine du Tourisme et des Migrants. Mais c'était la composition du comité de départ, depuis que l'idée a commencé à évolué, le comité est en train de s'agrandir et de s'enrichir avec des Mauriciens d'origines et de religions différentes, comme Mesdames Vijaya Teelock, Soorya Gayan, Sheila Bunwaree et, je l'espère, Mme Ananda Devi. Le Dr Jamill Fareed et l'ancien président Cassam Uteem, entre autres, ont déjà accepté de nous aider. D'autres personnalités et personnes contactées viendront se joindre à nous, j'en suis sûr.

Donc, l'organisation, comme la manifestation, est en train de se mauricianiser…

C'est une obligation. Sinon le rassemblement va perdre de sa valeur, de son intégrité et de son efficacité. Parce que le but ultime n'est pas de dire aux Mauriciens de l'étranger de revenir dans l'île natale - ce ne serait pas possible, car nous n'avons pas, dans beaucoup de cas, les structures nécessaires pour leur permettre de vivre ici. Ce que nous voulons, c'est développer comme l'ont si bien fait les Chinois, les Indiens, les Juifs et d'autres peuples, un esprit de soutien de la part des migrants mauriciens pour venir en aide à leur pays d'origine. Pour ajouter de l'eau à la racine qui n'en a plus suffisamment. Il faut se dire que les membres de la diaspora sont les feuilles de l'arbre dont les racines commencent à se désécher…

Kaya chantait pour sa part que les racines étaient carrément en train de brûler…

Oui, mais Kaya faisait référence à une seule communauté mauricienne, les Créoles. Ce n'est pas la même chose. Nous parlons pour la manifestation de l'île Maurice dans sa globalité. De l'île Maurice dont tous les Mauriciens sont les enfants partis aux quatre coins du monde sont les feuilles qui ont le devoir de l'aider à arroser ses racines. Nous voulons développer l'esprit de soutien des Mauriciens d'en dehors pour leur île natale. Ils le font déjà à plusieurs niveaux. Citons l'exemple de la SACIM qui œuvre en Australie et en Afrique du Sud. Il existe déjà au sein de la diaspora cet esprit d'entraide et de philanthropie que nous souhaitons développer à tous les niveaux, non seulement du soutien pour des choses ponctuelles mais également dans les domaines de l'expertise et du partage de connaissances. Exemple encore: Maurice a besoin de techniciens pour développer la cybercité alors qu'il existe des centaines de Mauriciens formés de par le monde dans ce domaine. Il n'est pas question de leur demander de revenir définitivement mais plus de partager leurs connaissances sur des sujets précis. Il existe des possibilités inutilisées d'échange de partage de compétence ou de formation qui peuvent être mises en place.

Soyons plus concrets: quand aura lieu cette manifestation ?

Au départ, quand la manifestation était pensée uniquement dans la logique catholique nous voulions l'organiser autour de la fête du Père Laval. Mais quand nous avons ouvert la conférence à l'ensemble des Mauriciens, nous avons choisi une date, disons, neutre, qui sera du 16 au 23 juillet. Durant cette période, qui est celle de la morte saison pour le tourisme, Air Mauritius et les hôteliers mauriciens peuvent proposer des packages intéressants pour les Mauriciens de l'étranger. Car nous offrons, avec la collaboration de nos partenaires, plusieurs formules tout compris.

Pouvez-vous donner des exemples de packages ?

Les packages comprennent le transport par avion, l'hébergement, les transferts et l'inscription à la conférence et des excursions. De Johannesbourg par exemple le package tournera autour de 10 000 rands. Mais il vaut mieux aller sur notre web site dont l'adresse est www.mapub.com/rasinn pour prendre connaissance de toutes les possibilités offertes par nos partenaires.

Comment s'annonce en ce début d'année cette conférence élargie sur la diaspora mauricienne qui aura lieu dans six mois ?

Mes espérances sont largement dépassées. Au fur et à mesure que l'on parle de la conférence, je me rends compte que c'était une idée en gestation dans beaucoup de têtes depuis pas mal de temps. Ceux qui y pensaient sont en train de soutenir notre projet de nous aider à la rendre plus intéressante grâce à leurs propositions.

Est-ce que le fait d'ouvrir la conférence aux non catholiques ne risque pas de causer des défections en raison de cette ouverture ?

Pour pouvoir atteindre un objectif, quel qu'il soit, il faut toujours sacrifier quelque chose en cours de route. Pour réussir, il faut souvent beaucoup de morts à soi-même. Peut-être que la conférence peut, par certains côtés, perdre son aspect, son cachet catholique, mais nous allons par ailleurs préserver l'intégrité de la démarche. Je me considère comme un être universel qui travaille, avec d'autres Mauriciens sur un projet d'envergure nationale. La partie conférence aura lieu vraisemblablement au contre de conférences de Grande Baie. Le programme est en préparation et une ébauche de programme devrait être rendue public dans les prochaines semaines.

Comment allez-vous choisir les intervenants à la partie conférence de la manifestation et surtout les sujets qu'ils souhaitent aborder ?

Nous allons constituer un comité scientifique qui va prendre la responsabilité d'organiser la partie conférences et ateliers de la manifestation. Grâce au miracle de l'Internet, nous avons pu lancer un website, dont je vous ai déjà donné l'adresse. C'est un site très fréquenté et sur lequel les Mauriciens de l'étranger et d'ici posent toutes sortes de questions sur cette manifestation, dont certaines des vôtres. Ces questions, ces opinions permettent au comité organisateur de réajuster le tir par rapport au programme. Jusqu'à maintenant les contributions reçues sur le website sont extrêmement positives. Jusqu'à maintenant personne n'a critiqué l'idée mais tous, individus, associations et institutions, soutiennent la manifestation et pensent qu'il faut tout faire pour en faire un succès.

Vous partez dans quelques jours pour aller passer vos six mois aux États-Unis. Comment allez-vous faire pour monitor cette conférence à partir de l'université de Pitsburg ?

Des dispositions ont été prises pour cela. À la demande du comité organisateur, je reviens exceptionnellement en Mars, cette année, pour aider à organiser la manifestation. N'ayons pas peur des mots; le problème avec ce genre d'organisation est qu'il est facile que la conférence soit détournée de son but original que certains essayent de la highjack. Je reviens en Mars non pas pour surveiller le comité d'organisation, mais pour reprendre la réflexion et veiller à ce que l'esprit du départ de cette manifestation soit respecté.

Je suppose - et je reviens là intentionnellement à votre côté pop star - que cette manifestation comprendra un show de Jocelyn Grégoire avec lancement d'un CD pour marquer l'événement. Comment s'appellera le CD: Diaspora to rasinn pé sek ?

Avant d'arriver au CD, permettez-moi de dire que nous allons dans le but de préparer les Mauriciens d'ici à cette conférence, organiser plusieurs concours sur le thème de la diaspora. Au niveau du primaire et du secondaire, nous prévoyons des concours de dissertations et d'essais. Nous souhaitons également organiser des expositions de photographies autour de la diaspora, avec et ce n'est qu'un exemple, les photos prises lors des départs des émigrants de Maurice. Nous allons également demander aux artistes mauriciens de composer des chansons sur le thème de la diaspora, chansons qui feront la matière première d'un CD qui sera lancé en juillet avec, nous l'espérons, le concours de toutes les radios mauriciennes. La manifestation se terminera avec un grand rassemblement à Marie Reine de la Paix…

La manifestation mauricienne redevient catholique pour sa clôture !

Pas du tout, la manifestation sera mauricienne du début à la fin. Marie Reine de la Paix est aussi un lieu de grands rassemblements mauriciens, comme la Fête des malades. La dernière activité de cette manifestation ne sera pas religieuse mais un rassemblement de tous ceux qui auront fait le déplacement avec les Mauriciens d'ici. Nous ferons la synthèse de ce qui aura été discuté pendant la conférence et nous lancerons le mot d'ordre de la clôture. Le massage sera: retournez là ou vous vivez et commencez à mettre sur pied des cellules Friends of Mauritius pour venir en aide à l'île patrie. Et Friends of Mauritius ne sera pas ouvert qu'aux Mauriciens ou à leurs descendants mais à tous les vrais amis de Maurice quels que soient leur race, pays, couleur, culture ou religion. C'est à l'occasion de ce rassemblement que je lancerai mon prochain CD dont le thème sera, et je réponds à votre question, allume enn difé l'amour dans Maurice et au sein de la diaspora mauricienne.



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