o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 13 février 2005
Faits et effets...

C'est ça l'élite…
Josie Lebrasse


Les démissions de ministres ont fait leur cycle et la plus récente valse de retraits des seconds couteaux, conseillers en tout et en tous genres, n'a finalement pas intéressé grand monde. Une démission chaque jour: la stratégie était peut-être bien calculée au départ, mais elle a fini par lasser et les démissions qui se voulaient tapageuses, sont aujourd'hui complètement banalisées. Le crime de la Mauritius Commercial Bank a relégué le carrousel politique au second plan. On est tenté de dire tant mieux. Ce meurtre a choqué pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'elle frappe une institution qui se relève tout juste de sa turbulence d'il y a deux ans, et, ensuite, parce qu'elle a eu lieu dans la partie la plus sécurisée de la banque, celle où même les plus hauts cadres n'ont pas accès. Un cadre réputé tranquille, sauvagement agressé dans ses fonctions, est mort de suffocation. C'est atroce. Ce drame frappe une famille qui a choisi de vivre dans la discrétion et l'humilité et la consternation n'en est que plus vive. Comme l'a été le meurtre du Mir Mujeeb, il y a quelques jours à peine.Le crime de la MCB est un grand choc. Pour le pays tout entier. Mais nous avons été tout aussi choqués, voire révoltés, par les incidents qui ont entaché la proclamation des résultats du Higher School Certificate. Il est peut-être utile de revenir sur les tristes événements du 7 février, sur ses énergumènes, ses voyous du Collège Royal de Curepipe, déguisés en manifestants, qui ont investi des écoles de filles pour faire étalage de leur fausse puissance, de leur supériorité factice. Jurons, vulgarité, bouteilles d'urine aspergées sur les collégiennes, graffitis de sexe masculin peints un peu partout sur les murs et les classes. Il y a deux horreurs dans ce qui s'est déroulé lundi dernier. L'attitude, en fait, sexiste de ce groupe qui n'a pas été manifester dans des établissements de garçons mais dans deux institutions accueillant des jeunes filles, et ensuite la connotation sexuelle. "Banne mari-là ine débarqué". C'était ça le message. Abject. Quelle honte pour la République.Beaucoup d'enseignements dans ce Black Monday. Cette élite des élites, que certains veulent privilégier, s'enfonce dans la bêtise et la violence. Si c'est ça l'élite, non merci. Nous préférons des gens moyennement éduqués mais bien instruits et qui savent se comporter en société, en public. Bref, de vrais citoyens. Si la réforme de l'Éducation réussit cela, et il n'y a aucune raison qu'il n'en soit pas ainsi, un grand pas aura été franchi dans l'avènement d'une société plus mature, plus raisonnable. Dans ce qui s'est passé lundi dernier, il y a matière à analyse pour mieux comprendre ce que nous évoquions ici même sur le phénomène comportemental, il y a quelques semaines. On nous dit que l'ordre et la sécurité sont mis à mal parce qu'il y a du chômage, beaucoup de pauvres et de drogués. De nombreux cas contredisent cette idée reçue. Nous le répétons: il y a une violence gratuite, pernicieuse, qui est le fait de personnes de toutes catégories, avec ou sans problème, et cela empoisonne la vie de tous les Mauriciens.Avec ce qui s'est passé lundi, on peut penser que c'est le système d'éducation qui a existé jusqu'à récemment qui a engendré ce dysfonctionnement. La compétition était présente à un âge encore tendre, à un point tel qu'il a dû marquer, façonner durablement les esprits. Sorti de l'école avec un tel bagage, c'est normal que c'est devenu une manière d'être et de s'affirmer. Au primaire, au secondaire, au tertiaire et dans la vie de tous les jours. La compétition s'est étendue à tout. Aujourd'hui, pour certains, ce qui compte, c'est qui a la plus grosse voiture, le plus d'argent et le modèle de portable le plus récent. Un attachement au matériel et au faire valoir qui révèle la vacuité de nos aspirations.Les élèves du RCC ne sont certes pas tous responsables des dérapages du lundi 7 février. Mais le plus tôt ils montrent que ce n'est que le fait de quelques têtes brûlées et qu'ils font tout pour restaurer la réputation de leur institution, le mieux. Sinon, cette prétendue élite ne sera qu'une référence en matière de voyoucratie.***"It is thus clear that one factor contributing to the increase in revenue collection has been the implementation, as from October, of the reform and modernization program at Customs". Ces propos sont du vice-Premier ministre et ministre des Finances, qui a confirmé, à l'Assemblée nationale mardi, en réponse à une question de Siram Sakaram, que l'augmentation des recettes est due à la réforme engagée. Il a aussi pris le soin de dire que l'amélioration des revenus ne peut être imputée qu'au seul critère du volume d'importation ou encore à la hausse du taux de la TVA et des droits d'accises sur les boissons alcoolisées et les cigarettes, les taxes sur les automobiles et les produits pétroliers ayant, eux, baissé, de même qu'il y a eu une réduction sensible des droits de douane sur toute une gamme de produits. Il a confirmé que la hausse des revenus fiscaux a été de Rs 4,26 milliards de 2001 à 2004. Il faut "give the devil his due".Et puisque, de toute façon, l'opposition annonce pour sûr son retour prochain aux affaires et qu'il a promis une baisse de la TVA et d'autres taxes, les revenus fiscaux, qui augmentent ou qui régressent, ne doivent pas beaucoup l'interpeller. Le faux débat est donc clos. Le vrai peut commencer, dans le cadre d'un "neutral venue" entre Rama Sithanen, Manou Bheenick, Vasant Bunwaree, pour ne citer que ceux-là…



Humeur

Violences
Jean-Claude Antoine


Petit à petit, à force d'avoir été répété de flashes en éditions spéciales, le fait divers violent est devenu un élément "normal" de notre quotidien. Tellement normal, donc ordinaire, que l'on se bat aujourd'hui à coup de détails de plus en plus sordides et sanglants pour le dramatiser davantage, le mettre en scène afin de mieux le vendre. La demande des consommateurs de faits divers sortant de l'ordinaire semble avoir agi sur ceux qui les commettent, provoquant une surenchère dans le sordide. Pire: dans des cas de plus en plus nombreux, la violence atteint carrément le niveau de la barbarie. C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger le meurtre de ce ressortissant indien dont on fit subir au cadavre, bien après sa mort, d'innombrables sévices. Comme si le fait de lui avoir ôté la vie ne suffisait pas. Certains diront que la manifestation de ces actes de barbarie est la conséquence de mauvais traitements subis dans leur enfance par les criminels et leur rejet par la société. Comme d'autres avaient mis sur le compte d'un manque d'éducation un viol collectif.Mais si on accepte ce raisonnement, comment expliquer alors ce qui s'est passé, il y a quelques jours, lors de l'annonce des résultats de la HSC et de la proclamation des noms des lauréats. Pour aller narguer les élèves d'un établissement féminin de Quatre-Bornes qui n'avait pas "produit" des lauréates, des élèves d'un collège à plusieurs étoiles de Curepipe ont monté une véritable opération de commando que n'auraient pas renié les jeunes des quartiers difficiles engagés dans des guerres de gangs.Ces élèves qui sont, d'après les critères éducatifs mauriciens, la fine fleur de notre jeunesse, sont donc sortis de Curepipe pour se rendre à Quatre-Bornes pour agresser verbalement les élèves de l'établissement féminin. Les insultes ont été suivies d'attaques physiques avec des bouteilles en plastique remplies… d'urine. Voilà donc à quoi s'amusent ces décrocheurs de 3A: faire pipi dans des bouteilles et les transporter de Curepipe à Quatre-Bornes pour aller arroser des collégiennes ! Et comme si cela ne suffisait pas, ces merveilles d'intelligence ont signé leur invasion, comme les barbares autrefois, en couvrant les murs du collège de Quatre-Bornes de graffitis. De pénis, bien sûr. Le choix de l'arme et du dessin laisse entrevoir à quel niveau se situe la réflexion de nos futurs lauréats et leur capacité à se laisser aller à des actes de violence gratuits. Ces privilégiés chouchoutés ne peuvent pas venir avancer qu'ils sont des marginaux qui ont été maltraités ou ont subi un rejet de la société. Que faut-il attendre des élites qui n'ont rien à envier dans leur comportement avec les voyous de la société ? Est-ce que le silence des responsables des institutions qui les "éduquent" n'est pas un encouragement à continuer dans la voie de la violence ?La violence "ordinaire", "habituelle", "normale" des faits divers, qui fait partie de notre quotidien, va trouver un terreau fertile, un prolongement automatique dans celle que va engendrer la campagne électorale. Depuis plus d'une année, nous vivons dans une période de pré-campagne électorale avec ce que cela peut comporter d'accusations, de défis, de dénonciations lancées dans les meetings et autres réunions nocturnes. Au fur et à mesure que nous nous rapprocherons des élections, la tension, alimentée de part et d'autre, va augmenter. Les démissions du MSM de ces derniers jours et les déclarations - de guerre - et les règlements de compte qu'elles ont engendrés donnent déjà une idée du degré de violence - nourri par le communalisme - que risque de prendre le niveau du débat politique dans les jours à venir. Cette année du coq qui vient de commencer promet d'être pour Maurice, celle de tous les dangers.



Interrogations

Quand le serpent se mord la queue
Shenaz Patel


Un parti au pouvoir secoué par une cascade de démissions. Des crimes les uns plus audacieux et crapuleux que les autres. Des collégiens appartenant à des établissements dits d'"élite" qui ne trouvent rien de mieux, à l'annonce des résultats de HSC, que d'aller faire des démonstrations de force dans des établissements pour filles, en allant jusqu'à asperger d'urine leurs comparses.Autant dire qu'il n'y a pas particulièrement de quoi pavoiser en ce moment. Quand le politique s'effrite, quand la violence semble oser faire irruption dans les lieux supposés être les mieux protégés, quand la jeunesse affiche avec délectation une telle déliquescence, on peut effectivement être tenté de se laisser gagner par l'alarmisme et la déprime qui semblent s'étendre de plus en plus rapidement sur le pays. Il importe pourtant de nous ressaisir. Et vite. Car à moins de se laisser aussi tenter par la volonté d'émigration qui se manifeste aussi, parallèlement, avec une importance grandissante, il nous faudra bien continuer à vivre dans ce pays.C'est dans ce contexte que l'on peut voir, en ce moment, circuler des courriers où des citoyens se disant extrêmement préoccupés par la situation actuelle, s'interrogent sur la réaction à adopter et les moyens à mettre en œuvre, finissant invariablement par revenir sur l'opportunité ou non de réinstaurer la peine de mort. C'est aussi dans ce contexte que l'on peut voir se constituer, au sein de certains quartiers, des groupes qui se laissent gagner, de façon parfois compréhensible mais néanmoins répréhensible, par la tentation de prendre la justice entre leurs mains.Il ne faut pas se leurrer: si elles peuvent se révéler importantes en fonction de leur qualité, les actions isolées ne sont pas ce qui répondra à l'état extrêmement préoccupant dans lequel se trouve notre pays en ce moment. Que nous le voulions ou non, et quel que soit le sommet de discrédit que cette classe semble avoir atteint, c'est par la politique que devra passer notre évolution. Car c'est là, et seulement là, que peuvent se mettre en place les conditions nécessaires pour le développement de ce qu'il nous faut pour pouvoir continuer à avancer, c'est-à-dire un projet de société.On peut en effet mesurer aujourd'hui à quel point cela nous fait cruellement défaut. Il ne faut pas se méprendre: ce n'est pas un projet de société en soi qui amènera, de facto, une réduction de la criminalité. À ce sujet, il nous faudra arriver à accepter que nous sommes en train d'être confrontés à ce qui fait, hélas, partie du lot des pays dits "développés". Où la confrontation sans préparation adéquate ou suffisante avec des modes de vie nouveaux et l'importance grandissante de l'argent génèrent immanquablement des situations d'une violence souvent difficile à endiguer. Reste que la présence d'un projet de société fort, fédérateur, la possibilité de croire en un avenir est la seule chose susceptible d'aider à voir au-delà de ces atteintes qui menacent l'individu, capable de relativiser leur poids réel par rapport à un ensemble considéré sous un jour plus prometteur. Or, ce que nous voyons aujourd'hui est tout autre: le sentiment de l'absence de méritocratie, d'horizons étroits quand ce n'est totalement bouchés, nourrit de façon inquiétante ce sentiment mortifère déjà évoqué par le sociologue Malenn Oodiah.Il nous revient donc, sans doute, d'interpeller très fortement notre classe politique. Car ce qu'elle nous a montré de façon accrue depuis quelque temps, cela culminant avec la situation actuelle au MSM, c'est bien cet enfermement dans un processus qui ne peut nous conduire qu'à notre perte. Aujourd'hui, avec un Pravind Jugnauth qui refuserait "d'écouter" certaines revendications de "son" électorat, comprenez l'électorat hindou qui ne se sentirait pas assez "sécurisé", nous sommes parvenus au bout de la logique communale qui a trop longtemps alimenté notre fonctionnement politique. Aujourd'hui, le serpent se mord la queue.En face, que voyons-nous ? Rien de particulièrement encourageant non plus. Si le PTr se montre très habile à surfer sur la vague de problèmes et de mécontentement actuel, il est très loin, pour rester polis, de nous avoir laissé un souvenir hautement positif de son action au gouvernement au cours du précédent mandat. Et il y a cinq ans, c'est bien sous le primeministership de Navin Ramgoolam qu'eut lieu le paroxysme de février 1999, ce même Navin Ramgoolam qui nous annonce aujourd'hui qu'il possède la panacée à tous nos problèmes, alors que lui et son parti ne nous ont rien montré de particulièrement probant au niveau des idées au cours de leur passage dans l'opposition.On n'improvise pas un renouvellement d'effectifs politiques à la veille d'une élection. Cela se construit. Mais il serait urgent que nos divers états-majors se rendent compte de la nécessité impérieuse de nous repenser totalement dans notre représentativité par rapport à la chose communale. Se rendre compte qu'il ne faut pas confondre entre un renouveau spirituel sans doute bénéfique et une hégémonie pseudo-religieuse sur le pouvoir. Nos sociétés socio-culturo-religieuses ont beau avoir une place et une importance grandissante dans le fonctionnement de notre société, et revendiquer une place encore plus grande, cela n'empêche pas, au contraire, la criminalité et la déliquescence de notre société d'augmenter. Cela devrait sans doute nous amener à réfléchir…Cette année, la Journée Internationale des Femmes, qui est célébrée à travers le monde le 8 mars le sera chez nous le 10 mars. Raison: le 8 mars est jour de fête religieuse. Voilà qui devrait par exemple donner à méditer…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 13 février 2005