m a g a z i n e WEEK-END --- dimanche 26 décembre 2004



La musique locale en 2004


La quantité en plus, la créativité en moins…


Marie Luce Faron:


La révélation vocale de l'année


La musique locale en 2004


La quantité en plus, la créativité en moins…

Cette année, ce sont essentiellement les mêmes références de la musique locale qui ont occupé les bacs. Et les nouveaux locataires, ont quant à eux, eu dû mal à suivre les aînés. Si le séga d'ambiance a connu d'autres couleurs avec un rythme latino, la créativité dans d'autres styles a fait défaut. Tandis que la musique black made in Mauritius par les figures de proue s'est enrichie de par leur expérience, alors que les nouveaux venus peinent à séduire…

Année musicale exceptionnellement riche en qualité et en créativité 2003 avait tiré sa révérence sur une note d'espoir pour l'année suivante. 2004 semblait prometteur. Douze mois après, le temps d'un coup d'oeil sur les albums qui sont parvenus à Week-End et qui ont renforcé le marché du disque made in Mauritius l'on constate que la musique locale s'est vite rendormie sur ses lauriers ! "Si la créativité a fait défaut, c'est parce que nous avons peur de nous investir pour se faire copieusement piraté au bout du compte", explique d'emblée Mario Justin du groupe Zot Sa. Un avis que partage Gérard Louis, musicien et aussi producteur. D'ailleurs, ce dernier n'hésite pas à faire ressortir que le piratage lui a même imposé une certaine limite en matière d'exploitation musicale. Il explique, "d'autre part, je n'ose pas demander à un jeune talent de créer et de miser sur un style recherché. Pour être sûr qu'il arrive à vendre son album malgré le piratage qui sévit, je préfère insister sur un produit purement commercial ! Car autrement, malgré la qualité du travail, son album risque de ne pas trouver preneurs !" Ainsi, dans les bacs et sur les ondes, les mêmes figures de proue se sont imposées dans leur style respectif. Les couleurs du séga d'ambiance a été, comme à l'accoutumée, bien défendues. Outre les deux artistes cités, Alain Ramanisum (Prisonnier), Otentik Street Brothers (Revey twa), Ultimatum (Kalamité), Benzblakka (Tchak as Blak), System R (Episode III) Natir (Nou natir sa), Negro Pou Lavi (Love & Persévérance)… laissent à nouveau leur empreinte, sans pour autant réserver la surprise. Côté come-back, celui d'Alpha & Oméga (A nou viv) ne pouvait pas mieux tomber. À l'heure où Ton Vié (Prisonier de la rue), a dû mal à poursuivre sa lancée entamée il y a deux ans avec Perros Vert, Alpha & Omega ravive cette année la flamme du seggae. Les Chagos étant d'actualité, l'exil forcé des natifs de l'archipel a inspiré Claude Lafoudre (Dieu ti kré l'homme) pour un titre (Bourik mo tonton) bien parti pour figurer en tête de liste des différents concours du Disque de l'année.

Où sont les femmes ?

À l'affiche des nouveaux venus, ils ont été peu nombreux à faire une entrée en grande pompe pour marquer la différence. T-East (La zalouzi), certes loin d'être un débutant, a pris un nouveau virage cette année en démarrant une carrière solo. À l'aise dans un ragga aux multiples couleurs, il s'est défendu sans mal. C'est le circuit du ragga qui a fait essentiellement de nouveaux adeptes. Mais si les albums ont plu au cours de ces dernières semaines, la majorité d'entre eux respire le passé, à l'époque où le ragga s'adaptait à la musique locale ! Pourtant, à l'ère de la world music, les nouveaux interprètes donnent l'impression de stagner tant au niveau de la composition musicale, que dans les textes. Ce qui a donné des résultats plutôt décevants. Tandis que les pionniers du ragga, hip-hop et r'n'b mauriciens évoluent sans pour autant laisser pâlir la sensibilité locale de leur conception respective. Dans cette optique le jeune Snyper a essayé tant bien que mal de se frayer une place dans le secteur. Dans un autre registre, les frères Didier Clarel et Ruan Clarel pour leur part ont concilié rythme latino et séga d'ambiance pour concocter un cocktail réussi. Pour leur part, les musiciens de la Tribu Sagapataal, se sont lancés dans une nouvelle aventure qui apporte un nouveau souffle dans l'arène musicale. Avec leur premier album, L'île Maurice, fraîchement débarqué chez les disquaires, la petite tribu pousse l'audace pour miser sur la créativité. Cette initiative rappelle celle entreprise l'année dernière par Damien Elisa avec l'excellent N-Mots. Toutefois, espérons que contrairement à N-Mots, L'île Maurice connaîtra une meilleure appréciation.

Quant aux voix féminines… Nancy Derougère (Kan Tambour Baté) et Sandra Mayotte (Samedi Sawalé) demeurent les piliers du séga au féminin et ce même si elles ont laissé la porte ouverte à Mary-Jane Gaspard (Festival), Marie-Michele Etienne (La flamme séga), Wendy Duval (Bon Bon Bon), Laura Beg (Fiesta Ravanna) voire Micheline Virahsawmy (Noune né dans zil). Encore une fois, malgré les potentiels du terroir, les voix féminines se sont surtout cantonnées aux chœurs.



Le coup de coeur des artistes

Ils ont à nouveau répondu présents cette année pour occuper les devants de la scène musicale. Même s'ils ont été essentiellement pris par la production et la promotion de leurs oeuvres respectifs, Mario Justin, Bruno Raya, Sandra Mayotte, Tony Farla et les autres ont accordé une oreille attentive à la création de leurs collègues. Ils nous confient les titres et les albums qui les ont marqués.

Mario Justin: "J'ai flashé pour Si to lé de T-East. Le texte de cette cha ++nson révèle un côté engagé de ce chanteur. D'ailleurs, j'ai apprécié l'album, La Zalouzi en entier. Puis, quand Snyper est arrivé, je me suis attardé sur Triste. Ce morceau a tout pour devenir un tube sur le marché européen. Il a un style qui accrocherait facilement le public étranger."

Bruno Raya (OSB): "Simple et riche à la fois, débordant d'énergie et faisant honneur à la langue créole, Nation est un album qui m'a profondément touché. Le titre qui me revient souvent en tête et que je fredonne est Donne ène sans nous zenfant."

Benzblakka: "J'ai eu plusieurs coups de coeur cette année. Côté ragga, il y a d'abord l'album Revey Twa des OSB pour son évolution musicale et la franchise de ses textes. Et côté séga: Kan Tambour pé baté de Zot Sa, Prisonnier d'Alain Ramanisum. J'ai toujours en tête Cécilia, un des titres de Didier Clarel, car c'est une chanson qui parle de relation dans un couple. L'artiste qui, à mon avis, sort du lot est Snyper. Sa voix a apporté un nouveau souffle dans le secteur."

Didier Clarel: "Avec un texte engagé, Claude Lafoudre arrive à apporter une ambiance dans Bourik mo tonton. Je l'écoute souvent. Puis, c'est Snyper qui m'interpelle actuellement avec Rekonet mo lil."

Tony Farla (Negro Pou Lavi): "J'aime beaucoup Hier de Sandra Mayotte, chanson très réaliste sur la pression que la vie peut exercer sur un couple. L'autre titre qui m'a marqué est Problème de NS Posse et Univer 6 T, pour le thème abordé: les enfants des cités."

Ultimatum: "J'ai été sensible au travail fait par System R avec Episode III. Le groupe a été souvent critiqué pour ses reprises. Cette année, il a revu les manquements reprochés et a fait un bon travail. Ma chanson préférée est Cécilia de Didier Clarel."

Sandra Mayotte: "Cette année Negro Pou Lavi est venue montrer que le hip-hop est porteur de messages d'amour. Ce style a été souvent exploité que pour faire des critiques sur la société. C'est pour cela que Béni nou l'amour est la chanson que j'ai appréciée cette année. Il y a aussi la composition instrumentale, quatre ère tantot de Gérard Louis que j'aime particulièrement pour le son nouveau et unique de ce morceau. Pour moi, l'album événement est incontestablement Nation d'Eric Triton. Il a réussi le coup de chanter en créole sur un album qui est vendu en France !"

Ram Joganah (Latanier): "Ma chanson préférée, pour son côté engagé, est Bourik mo tonton de Claude Lafoudre. Je l'écoute avec attention, elle comprend un message qui vient du coeur."

Linzy Bacbotte: "Bourik mo tonton m'a séduit ! C'est une chanson qui sied avec la réalité vécue par les Chagossiens. Aussi, par rapport à ce que j'ai personnellement connu, Sa na pas pou toi, de Sandra Mayotte, fait partie de mes préférés, tout comme Love & Persévérance et Révey Twa des OSB."


Marie Luce Faron:


La révélation vocale de l'année

Elle fait partie de ceux qui ont toujours eu un don qui les fait exceller naturellement et sans efforts dans des domaines où d'autres doivent durement peiner à un résultat honorable. Elle, c'est Marie Luce Faron, qui chante comme le M. Jourdain faisait de la prose: naturellement. Elle est la révélation vocale de l'année et de la deuxième édition du festival Jazz sous les Etoiles. Voici son portrait.

C'est Ernest Wiehé qui me parla d'elle le premier, avec la passion d'un spécialiste qui venait de découvrir une espèce rare. Cela se passa au début du mois de novembre au Café du Vieux Conseil, ce restaurant installé dans un jardin au cœur de Port Louis, qui organise de temps à autre des manifestations culturelles de qualité. C'est justement pour parler de la deuxième édition de Jazz sous les Etoiles, organisé par la Fondation Spectacles et Culture, qu'Ernest Wiehé m'avait donné rendez-vous. Il m'explique le principe du festival qui donne une rare occasion à son Ten Pièce Jazz Ensemble, l'unique "big band mauricien" de se faire entendre en public. Le Ten Piece Jazz Ensemble est une formation créée en juillet 2001 et regroupant dix des meilleurs musiciens de jazz du pays: Christophe Bertin à la batterie; Joevanie Bienvenue à la trompette; Noël Jean au piano, Jean-Noël Ladouce au saxo-ténor; Ludovic Matombé au saxo-ténor, Kersley Pitambar à la contrebasse; Ricardo Télémaque au synthétiseur, José Thérèse au saxo-baryton, Philippe Thomas à la trompette et Ernest Wiehé, soi-même au saxo-alto. En sus de ces passionnés de jazz qui vont reprendre les classiques et interpréter quelques-unes de leurs compositions, le festival, m'annonce Ernest Wiehé avec excitation, comprend surtout une révélation. Laquelle ? Marie-Luce Faron, une inconnue du grand public qui chante uniquement dans les établissements hôteliers. Et quelles sont les qualités qui vont faire de cette chanteuse pas connue la révélation de Jazz sous les étoiles deuxième édition ? Le musicien a visiblement prévu la question et surtout la réponse qu'elle mérite. Il me regarde avec un grand sourire teinté de ce qu'il faut d'ironie et me dit:

- Écoutez-la.

Comme dans une comédie musicale, il fait un signe au garçon qui augmente le volume de la sonorisation qui diffusait ce que je pensais être un CD d'Ella Fitzgerald. C'était un enregistrement, un mauvais enregistrement précise tout de suite Ernest Wiehé, fait pendant une répétition de Marie Luce Faron. Ernest Wiehé a mille fois raison. La voix qui sort des hauts parleurs du Café du Vieux Conseil est impressionnante de justesse, de puissance et surtout de ce feeling qui en jazz permet à l'interprète d'entrer dans une chanson et en y amenant à sa suite l'auditeur. Les trois soirées organisées par la Fondation Spectacles et Culture qui ont été un véritable festival pour les amateurs de jazz qui, en plus, du Ten Piece Jazz Ensemble ont eu droit à un aperçu de l'immense talent de Marie-Luce Faron, la révélation du festival, comme l'avait prophétisé Ernest Wiehé.

Marie-Luce fait partie de ces rares privilégiées qui chantent à la perfection sans avoir jamais pris une seule leçon de musique. Naturellement. Elle sait d'instinct moduler sa voix pour passer du cri de colère à la caresse amoureuse, du désespoir à la plénitude, de la douleur à la joie pour interpréter une chanson. Ce don, le mot n'est pas trop fort, la pousse automatiquement dans son adolescence vers la chorale de sa paroisse où on lui demande rapidement de chanter en solo certains cantiques et surtout des gospels. Elle découvre le jazz à l'âge de quinze à travers les chansons d'Al Jarreau et sait d'instinct qu'elle est tout entière faite pour ce genre de musique. Mais, comme à Maurice les disques de jazz sont diffusés au compte goutte à la radio, et que la tendance générale pousse vers la variété, Marie-Luce Faron interprète surtout à cette époque les chansons à la mode. Celles écrites pour des chanteuses qui ont de la voix et savent s'en servir. C'est en ce faisant qu'elle est appelée un beau soir à remplacer, au pied levé, une copine qui faisait partie d'un orchestre se produisant dans un hôtel. La remplaçante chantait tellement bien qu'on lui offre tout de suite une place permanente dans le groupe musical. Ce remplacement constitue en fait le début de sa carrière de chanteuse de variétés dans les hôtels. Une chanteuse qui tout en reprenant les chansons à succès du moment, ajoute petit à petit des standards du jazz et du blues à son répertoire. Elle s'établit rapidement une réputation qui lui permet non seulement de se produire dans les meilleurs établissements du pays, mais aussi de faire la connaissance des musiciens qui, comme elle, sont des fous de jazz. Des musiciens qui, à chaque fois que l'occasion se présente, se laissent musicalement aller et se lancent dans des bœufs pour le plus grand plaisir des touristes qui connaissent la musique. La réputation de Marie Luce parvient aux oreilles d'Ernest Wiehé qui prépare la deuxième édition de Jazz sous les Etoiles et demande a l'écouter. Le musicien est tellement subjugué par la chanteuse qu'il lui demande non seulement de participer au festival, mais également d'interpréter deux de ses compositions. Pour la chanteuse ce rendez-vous est une consécration artistique qui lui permet non seulement de chanter pour la première fois de sa vie avec un big band, mais également d'interpréter des compositions que personne n'avait chantées avant elle.

Depuis le festival, Marie Luce a repris son train-train musical habituel: répétition le lundi et tour de chant dans les hôtels et autres réceptions les jours suivants. Il faut espérer que Marie Luce Faron dépasse le statut de révélation vocale de l'année écoulée et aille le plus loin possible dans le domaine du jazz et du blues et faire un enregistrement. Lors de la mise en place de la deuxième édition de Jazz sous les Etoiles, la possibilité que la Fondation Spectacle et Culture produise un CD de Ten Piece Ensemble et de Marie Luce Faron avait été évoquée. Souhaitons que ce projet se concrétise dans les meilleurs délais.

"Elle fait partie de ces rares privilégiées qui chantent à la perfection sans avoir jamais pris une seule leçon de musique"



m a g a z i n e WEEK-END --- dimanche 26 décembre 2004